Pic Pic et André, du Septième au Neuvième Art de Patar et Aubier: « Nos héros sont comme ils sont »

On ne laisse pas Dédé dans un coin. Ni Pic Pic. Depuis plus de trente ans, les deux héros créés par les excellents Vincent Patar et Stéphane Aubier s’amusent à revenir dans différents formats et médias. Casterman a eu la bonne idée de réapprivoiser ce cochon magik et ce mauvais cheval en rassemblant dans un album à l’italienne mais avec l’humour à la belge un best-of des gags signés par le duo, avec ses amis, dans les pages du magazine moustique. Un trésor patrimonial que nous commentons avec les auteurs.

Bonjour Vincent, bonjour Stéphane, quelles heureuses retrouvailles (avec toute la distanciation sociale que cela impose) vous nous proposez là. Ils ont bien grandi vos héros.

Vincent : Oui, la naissance du duo Pic Pic et André remonte à 1988. Même si André a un an de plus et est apparu dans une première histoire en 1987. Donc, André a l’âge du Christ ! Mais il espère ne pas mourir tout de suite… Quoique, il est déjà mort une fois, en fait.

Outre cet album best-of, vous avez encore des desseins pour vos héros ?

Vincent: Oui, nous avons écrit un projet de long-métrage, il y a quelques années, il ne s’est pas concrétisé, difficile de financer une telle oeuvre. Mais tous nos projets d’animation sont désormais chez France Télé. Et Pic Pic et André commencent à revenir à la surface. Il est donc question d’une mini-série, c’est plus simple qu’un long. Il n’y a plus qu’à remettre les deux personnages sur les rails, les dépoussiérer.

Comment sont-ils nés en BD ?

Vincent: À l’initiative de Magali Galoux, de Télémoustique qui nous a demandé d’animer un petit encart dans le magazine. À l’époque, nous commencions la série Panique au Village. Nous trouvions intéressant de cadrer les strips sur ce qu’il se passait en coulisses. C’était l’occasion de suivre des personnages de télé, Pic Pic, André et leurs amis, dans ce qui était un vrai travail alimentaire pour eux. Ils étaient chroniqueurs.

Stéphane : L’opportunité aussi de reprendre des personnages que nous connaissions bien en version BD, l’art qui nous attirait au départ. J’avais déjà auparavant fait des essais BD avec d’autres personnages.

© Patar et Aubier chez Casterman

Vous utilisiez le dessin mais aussi des collages.

Vincent: Oui, notamment de Benoit Poelvoorde. Enfin, Monsieur Manatane. Nous aimons bien son nez.

© Patar et Aubier chez Casterman

Et un éléphant !

Vincent: L’idée était d’amener quelques éléments neufs. Pour amener l’éléphant, nous avons redessiné un strip donnant le contexte, avec l’Onem. Il y a quelques inédits ainsi pour installer une mini-logique. Éléphant apparaît pour venir dire bonjour et, avec une bonne blague, sauve finalement la mise de Pic Pic et André qui tournaient autour du pot.

Aussi, il n’est pas question de suivre André dans les aventures de western qu’il connaissait dans l’animation.

Vincent: Nous avons bien essayé de placer Coboy. Avant de nous rendre compte que ce personnage était drôle par ses mouvements et sa voix. Nous n’arrivions pas à le réincarner en BD.

Stéphane: Le transformer de trop aurait été dommage.

Vincent : C’est un petit personnage abstrait, un foulard avec des pattes.

Éléphant, par contre, nous l’avons récupéré pour nos histoires futures. Il avait sa place dans le long-métrage et apparaîtra dans la mini-série. Dans la BD, il a pris la place de Coboy.

Il y a Dany, aussi, l’homme à la tignasse improbable qui vous fait taquiner l’Oubapo.

Vincent : Un personnage qu’on ne peut faire qu’en BD. Il est muet mais sert du coup à raconter d’autres choses, en se passant des bulles. Un élément neuf.

© Patar et Aubier chez Casterman

Votre amour de la BD, il était là depuis longtemps ?

Vincent: Ah mais quand nous étions à Saint-Luc à Liège, nous visions la BD.

Stéphane: Je ne pensais qu’à ça !

Vincent : Moi, j’en faisais depuis longtemps. Dans ma Gaume, l’atelier de Jean-Claude Servais était voisin de la maison de mes parents. Mais quand j’ai terminé mes études, je ne me sentais pas d’attaque. J’ai donc rejoint l’atelier d’animation de La Cambre. Outre ce que faisait Warner Bros, je n’y connaissais rien mais j’étais curieux.

Résolument, je suis arrivé dans l’animation par curiosité. Et j’y ai pris goût: le son, le mouvement, c’était génial. Cela me permettait de raconter autre chose, et d’être autrement plus à l’aise.

Stéphane : J’ai été pris d’un doute, peut-être que je n’étais pas si doué. Et l’animation nous a permis de nous rapprocher, avec Vincent, c’était d’autant plus chouette que nous étions de la même génération. On a cité Warner, mais il y avait Tex Avery aussi.

Je crois que graphiquement, en BD, il y a un gros travail à faire pour penser le caractère, encore plus des nouveaux personnages, les faire parler. Mais, cela dit, sans le faire exprès, nous faisions déjà de la BD dans nos storyboards pour l’animation. Nous dessinions ce à quoi nous pensions en BD, comme des mini-pièces de théâtre. Il faut faire attention à ne pas trop faire parler les personnages, à les rendre le plus visuel possible.

© Patar et Aubier

Justement, comment sont arrivés vos personnages ?

Vincent: Le cochon, c’est Stéphane qui l’a créé. Nous cherchions des personnages de cartoon, nous puisions dans les images que nous aimions : Bugs Bunny, Bip-Bip… C’est ainsi que sont nés le cochon magique et mon cheval crétin et méchant. Le Pic Pic et André Show était né. Quand nous avons eu quelques mini-courts métrages à notre actif, nous les avons réunis et les avons envoyés en festivals.

Et les recréer toutes les semaines pour un hebdomadaire, c’était un tout autre travail que l’animation.

Vincent : C’était prenant et stressant. Nous n’avions pas d’avance. Si, une fois ou l’autre. Mais, en général, nous créions les choses à chaud. Nous en appelions aussi à des concepts. Quand nous sentions que ça flottait un peu, nous partions dans un collage, par exemple. Puis, il y a eu les trois rubriques culturelles, les chroniques qu’animaient les personnages : l’art moderne pour Éléphant, la musique pour Pic Pic et les livres pour André. Et nous avions une quatrième piste pour les collages et bricolages. Voilà, pour nos différentes possibilités de fuite en cas de non-inspiration. La cinquième possibilité, c’était les tranches de vie.

© Patar et Aubier chez Casterman

Stéphane : Nous étions comme sur un rond-point. Chaque semaine, nous devions trouver une autre sortie.

Vincent : Il y a d’ailleurs des choses qui témoignent de blocage. Mon père gardait des Vieux Patriotes Illustrés, nous avons fait des strips sur une seule photo sur laquelle nous jouions à zoomer et dézoomer.

© Patar et Aubier chez Casterman

Stéphane : Je me souviens aussi d’une réadaptation d’une pub de vêtements.

Pourquoi un best-of, plutôt qu’une intégrale ?

Vincent : Parce que certains gags nous plaisaient moins, ils fonctionnaient moins bien. Quand on les reprend 6-7 ans plus tard, on les relit et on se dit bof. Puis, une intégrale aurait compté 330 pages, un bottin !

© Patar et Aubier chez Casterman

Qui en a eu l’idée ?

Stéphane : Après cette aventure chez Moustique, nous avons enchaîné sur le film Panique au Village. Il n’a plus été question de faire de strips. Ça demeurait un petit projet papier, annexe, dans notre carrière. Jusqu’à ce que Nathalie Van Campenhoudt, du Lombard, à l’époque, vienne nous chercher.

Vincent : En réalité, le projet existait dans les tiroirs de Sergio Honorez chez Dupuis. Rien de précis n’était prévu. Nathalie en a entendu parler et a demandé à s’en occuper chez Le Lombard. Comme nous n’avions rien signé avec personne, quand elle a, à son tour, rejoint Casterman, nous avons finalisé ce projet.

© Patar et Aubier chez Casterman

Pourquoi les chevaux sont-ils omniprésents dans vos aventures ?

Stéphane : C’est vrai, tiens. André, Cheval…

Vincent : Nous voulons des chevaux comme nous en voyions dans Lucky Luke. Jolly Jumper, c’est un chouette personnage, il avait une position de sage, permettait d’analyser la situation.

Stéphane : Je me souviens d’une scène déroutante avec un cheval. À la fin d’un Laurel et Hardy, Conscrits, Hardy meurt dans le crash d’un avion. Plus tard, Laurel marche dans la campagne et entend, se rapprochant : « Stan, Stan ». C’est Hardy qui a été réincarné en… cheval ! En plus, c’était encore un film muet à l’époque et il leur avait fallu trouver une astuce pour que le spectateur ait vraiment l’impression que le cheval parle et articule. Je crois qu’ils s’étaient débrouillés en lui donnant une pomme.

Vincent : C’était assez génial que dans cette série de films à succès, dans laquelle on pensait les héros increvables, la production ait décidé de faire mourir Hardy. C’est dingue. D’autant plus, par la pirouette finale, l’air de dire: « ne pleurez pas, je ne suis pas tout à fait mort et je reviendrai dans les prochains films. » C’était audacieux. Puis, pourquoi avoir choisi un cheval ? Cela dit, sur le chemin de campagne sur lequel Laurel, c’était logique.

Stéphane : L’avantage, c’est qu’on n’oublie pas des images comme ça. Ce qui explique aussi cette présence du cheval dans nos dessins animés, c’est que nous construisons nos histoires à partir des figurines que nous avons autour de nous. Et, en brocante, ce qu’on trouve le plus souvent, ce sont les chevaux, les indiens et les cowboys.

Et le long-métrage que vous souhaitiez réaliser ?

Vincent : Éléphant travaillait dans un zoo et était fan de séries. Nos deux héros, eux, se retrouvaient à la rue après avoir dépensé tout leur fric gagné sur une production cinématographique. Ils devaient trouver un nouveau souffle. André apparaissait plus sanguin. Il est bipolaire.

Mais, du coup, nous allons nous inspirer de ce pitch pour le feuilleton animé. C’est encore flou mais l’envie est là.

Beaucoup de héros de BD sont actuellement repris, ça vous intéresserait ?

Stéphane : J’ai un souvenir incroyable de la collaboration de Morris avec Goscinny. Leurs vingt premiers albums ensemble regorgeaient de gags visuels. Trop bien fait !

Vincent : Récemment, la reprise qu’ont faite Blutch et son frère Rober de Tif et Tondu est intéressante. J’ai trouvé ça magnifique, je reconnaissais le côté un peu crétin de ces deux héros. Comme si rien n’avait changé, que nous étions toujours dans l’univers des années 80. C’est fascinant.

Actuellement, les séries cherchent plus souvent des dessinateurs qui ont une bonne patte pour devenir des copistes. Le style imposé coince le dessinateur. Blutch jouit ici d’une liberté artistique incroyable.

Stéphane : Puisqu’on en parle, j’ai relu un Tif et Tondu de Rosy, j’adore les années 50 avec ces corps de personnages qui ressemblent à des tonneaux. Le scénario est certes imparfait mais tout est compréhensible, le dessin est là.

Vincent : Si la machine fonctionne bien… D’où notre envie d’être drôles, de nous amuser tout en restant crédible. C’est vrai que dans certains Tif et Tondu, on sent les grains de sable, le scénario rate, mais quelque chose emporte l’adhésion !

Vous avez aussi eu un coscénariste, Valentin Dubois !

(Ils éclatent de rire)

Vincent : On ne sait toujours pas qui il est. Il signe une page et puis s’en va.

Stéphane : Ça faisait un peu Pif Gadget. Tout d’un coup, Valentin arrivait et racontait une blague comme celles qu’on entend dans une cour de récréation.

Vincent : Cela dit, il doit y avoir un vrai Valentin Dubois. Qui est-il, où vit-il, quel âge a-t-il ?

Stéphane : On pourrait lui dire de se présenter chez Casterman, il recevrait son album gratuit ! Non, c’est une blague.

© Patar et Aubier chez Casterman

Et Sanglier ?

Vincent : C’est le genre de personnage qui nous permet de concrétiser nos envies de petites histoires. Ici, il pourrait être un vague petit cousin de Pic Pic. Il est toujours positif, imaginatif.

Stéphane : Il nous permettait aussi de nous souvenir d’un autre projet, avant Pic Pic et André : Éléphant, cerf et sanglier.

© Patar et Aubier chez Casterman

Pourquoi Pic Pic et André, alors ?

Stéphane : Ils étaient sans doute plus profonds, animaient nos histoires d’un souffle burlesque et d’un esprit « vieux cartoon », sans se priver d’émotions. Ils sont comme ils sont.

Il y a beaucoup de blanc dans vos strips.

Vincent : C’est une couleur comme une autre. Nous aimons le blanc, il fait passer des informations.

Au fond, comment cette aventure BD s’est-elle terminée ?

Vincent : Même si c’était stressant, nous nous sommes bien amusé, durant 7-8 ans. Puis, nous sommes entrés en production de notre long-métrage Panique au village. Ça devenait très compliqué d’animer notre rubrique hebdomadaire. Nous avons passé le relais à Kanar, Pieter De Poortere…

Stéphane : Puis, nous n’avons plus eu le temps d’y revenir. Ernest et Célestine sont venus à nous. C’était exceptionnel, se retrouver auprès de Daniel Pennac et Benjamin Renner.

Récemment, nous avons travaillé à une adaptation de Chien Pourri d’après Marc Boutavant et Colas Gutman. Nous faisions partie d’un groupe de scénariste. Nous avons participé à cinq épisodes.

Vous dessinez toujours ?

Stéphane : Tout le temps. Ce sont des univers de volume. Tout, de toute façon, passe par le dessin.

Et votre récent Magritte du meilleur court-métrage d’animation pour La foire agricole, on en parle ?

Stéphane : C’est toujours énervant de recevoir un prix sans s’y attendre. Sur le coup, on a la tête vide, on oublie de remercier tous les gens incroyables qui nous permettent de faire ce métier. Wim Willaert et Jeanne Balibar, qui étaient dans la salle, par exemple.

Vincent : J’aimais vraiment bien les autres films avec lesquels nous étions en compétition. Je pensais que le prix irait à un autre que le nôtre.

Wim est nouveau dans votre univers, non ?

Stéphane : Il est habitué au long-métrage. C’était sa première expérience de doublage. C’était super en une prise, tellement il tient ses rôles.

Comment castez-vous toutes ces voix, justement ?

Stéphane : Nous parlons autour de nous et, finalement, nous tombons assez rarement sur des doubleurs professionnels. Parfois, on se souvient d’une voix, on pense que quelqu’un passera bien dans le micro, et ce n’est pas le cas. C’est comme quand vous cherchez des couleurs. Les voix, ça marche par contrastes. Il faut trouver le bon feeling.J’irais même jusqu’à dire que les meilleurs doubleurs sont ceux qui sont rugueux, bruts, un peu cassés.

Finalement, vous êtes dans un laboratoire, non ?

Vincent : Nous aimons essayer des choses, c’est sûr.

Stéphane : J’aimerais bien explorer la narration d’autres manières, encore. Par exemple, j’adore lire des BD à voix haute, c’est trop comique.

Des coups de coeur récents en matière de BD ?

Vincent : En coup de coeur, j’ai redécouvert Fabcaro, j’en ai lu trois livres. Même si son humour, à la longue, est assez systématique.

Stéphane : Je loue beaucoup de livres en bibliothèque. J’ai redécouvert L’Incal de Jodorowski et Moebius. C’est assez drôle et brillant.

Merci à tous les deux, et longue vie à Pic Pic et André ! 

Titre:Pic Pic, André et leurs amis

Recueil de gags

Scénario, dessin et couleurs: Vincent Patar et Stéphane Aubier

Genre: Anthropomorphe, Humour, Strips

Éditeur: Casterman

Nbre de pages: 176

Prix: 19,95 €

Date de sortie: le 19/02/2020

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