Une vie de moche où se cache la beauté selon Bégaudeau et Guillard: « L’histoire est longue des lois et des standards qui se sont imposés à nous »

C’est presque la saison des pluies en Belgique depuis quelques jours. Et je me disais que la pluie avait un pouvoir uniformisant. Sous les gouttes, la drache, ne serions-nous pas tous beaux ? Ou tous laids ? D’un concept à l’autre, les définitions divergent mais peuvent marquer des vies. Une vie de moche, c’est ce que nous racontent François Bégaudeau et Cécile Guillard avec beaucoup de sensibilité, d’empathie face à un monde parfois cruel. Interview.

© Bégaudeau/Guillard chez Marabout

Bonjour à tous les deux, c’est la première fois que vous collaborez ensemble, comment cela s’est-il fait ?

François Bégaudeau : J’avais écrit un scénario sur le thème. Mon éditrice l’a validé, ne restait plus qu’à dénicher la personne qui puisse le dessiner. Ce fut Cécile. Le rapport au corps, c’était le genre de sujet qui m’intéressait. Parler de femmes.

Cécile Guillard : J’ai beaucoup aimé ce scénario. Nous nous sommes rencontrés il y a trois ans. J’étais encore aux études. Il m’a fallu jongler. Il fallait que nous apprenions à nous connaître, que je saisisse les références documentaires, trouver l’esprit et l’ambition de ce récit. En fait, c’était une forme d’introspection, il fallait que je m’attache à des personnages qui évoluent sans cesse. Face aux règles qui régissent la société, il fallait trouver la liberté, se laisser aller.

Cécile : Cet album, c’est un long texte.

© Bégaudeau/Guillard chez Marabout

Avec très peu de phylactères d’ailleurs !

Cécile : Il fallait pouvoir installer la longueur tout en veillant à en faire un récit agréable même s’il y est question de cruauté, de dureté. Il fallait que, sous une laideur commune, en utilisant un physique qui n’est pas déterminé, nous fassions découvrir un chouette personnage.

De ce dénigrement, comme il est dit dans votre album, nous nous en sommes tous rendus coupables à un moment ou un autre.

François : Nous sommes tous coupables et victimes à la fois. L’histoire est longue des lois et des standards qui se sont imposés à nous. Et ça commence très tôt. Moi, avec Walt Disney et les images qui passaient à la télé, qui construisent notre rapport à la réalité. Même dans des histoires magnifiques. Regardez Cendrillon, ses soeurs. Dans l’album que je lisais, malgré ses vêtements souillés, Cendrillon avait déjà beaucoup d’atouts. Elle était au départ déjà très belle, même avant de rencontrer le prince. Puis, il y a cette idée de coïncidence entre la méchanceté et la laideur. Nous préférerons toujours choisir le mignon petit chaton qu’un insecte, par exemple. Et les héros ont souvent une bonne bouille.

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Est-elle si moche votre héroïne du coup ? 

Cécile : Il fallait jouer sur quelque chose qui trouble, une bizarrerie. Et ça se joue dans le jeu de regard, du miroir, dans la place qu’elle attribue à sa différence.

François : Par analogie, l’enfant qui n’est pas très bon à l’école intériorisera le fait qu’il est bête. Dans un autre lieu où il aura les capacités de briller, selon ce critère scolaire, il s’en empêchera. Alors qu’il n’est pas plus bête qu’un autre.

Il suffit de deux ou trois jugements. À force de se croire laide, Guylaine l’est.

Nous le disions, ce récit est, à quelques variations près, un monologue.

François : La voix de notre personnage donne le texte du récit. J’ai une grosse propension à parler, je suis un incontinent du dialogue, en fait. Je dois m’auto-limiter. Ici, plus que tout. Bon, il y a quelques passages dialogués mais j’aime trop ça.

© Bégaudeau/Guillard chez Marabout

Au final, c’est un gros volume que vous nous proposer.

François : Nous avons eu beaucoup de liberté, pas de pagination fixe. Et le scénario ne fut pas prédécoupé. De manière à permettre différents rythmes et à être propice à des moments inhérents aux récits pour explorer certaines choses et suivre notre intuition. Il y a une idée de réflexion permanente: dans quelle situation mettre notre héroïne? C’est assez contemplatif, nous mettons le lecteur dans l’observation. Mais il fallait pouvoir jouer sur des registres différents pour la faire avancer de différentes manières. Avec un vocabulaire graphique et quelque chose qui doit sans doute à l’humour de théâtre.

J’imagine que face à un personnage en perpétuelle évolution, il a fallu faire des recherches pour la cerner ?

Cécile : Oui, il fallait d’abord concevoir un visage qu’on dirait laid mais sans cribler une personne d’une étiquette. Il fallait une laideur qui soit « quotidienne ». J’ai réalisé des recherches sur ses différents âges, de l’enfance à l’âge adulte. Il était aussi important de jouer avec son physique, de voir comment elle joue avec son physique, elle se prend en main.

Et pour la couverture ?

Cécile : Nous avons repris l’idée du miroir, très présente. C’était une manière de jouer sur les pistes de réflexion, ce va-et-vient entre soi et le monde extérieur. Il fallait se concentrer sur l’essentiel.

François Bégaudeau, est-ce facile de se mettre dans la peau d’une femme, avec un sujet si fort ?

François : En tout cas, j’espère qu’on peut lire cet album comme si une femme l’avait écrit. C’est vrai qu’il y a cette expérience de transsexualité littéraire mais, au-delà de la question de genre, peut-on totalement se mettre à la place d’un personnage, qu’il soit petit bourgeois ou ouvrier. Mais j’aime les personnages féminins, ça rend l’expérience très intime. C’est déjà ce que j’avais fait dans mon roman Au début avec treize récits courts pris en change par treize narratrices qui racontaient leur petite enfance. Se mettre à la place d’une femme, c’est impossible, mais le défi est d’approcher au plus près.

Une dessinatrice, c’était par contre la condition sine qua non ?

François : Oui, il fallait un pôle féminin dans ce chantier. C’était une option sérieuse quand à l’esthétique à donner. Cécile a donné tellement de sa personnalité artistique.

Je crois que le rapport est plus intense au cinéma. Quand on voit de film en film comment certains réalisateurs explorent leur relation avec un acteur ou une actrice, de proche en loin.

© Bégaudeau/Guillard chez Marabout

Catherine Deneuve intervient à l’un ou l’autre moment de cet album, pourquoi elle ?

François : C’est un parangon, la classe. C’est troublant de la voir vieillir, de percevoir son état de vieillissement au fil des nouvelles que donne la radio. C’est une merveilleuse actrice, pas sur le déclin. c’est La Deneuve, dont on vient prendre des nouvelles à chaque nouveau film qui sort. Disons-le crûment, elle a eu recours à des manoeuvres chirurgicales. Mais c’est émouvant, troublant de la voir continuer à jouer. Bardot a arrêté à même pas quarante ans, Garbo pareil. Il y a plein d’autres. Je crois qu’il y avait la affaire de visibilité. Entre autres angoisses, il y avait la peur de vieillir sur écran.

Autre people, Gainsbourg.

François : Lui, c’est un moche à gueule. Il s’est imposé artistiquement et la laideur est partie prenante de sa carrière. Dans les années 50’s, on pouvait dire que son physique était ingrat. Mais, dans les années 70, il était presque devenu beau. Comme si la beauté était apparue avec pas mal de satisfaction narcissique. Comme quoi le rapport au corps est vachement modulable.

© Bégaudeau/Guillard chez Marabout

Pour la fin de votre album, vous trouvez l’acceptation dans le théâtre.

François : C’est l’occasion de s’offrir d’autres vies… qui ne sont pas la vôtre. L’art, c’est le lieu où créer une contre-communauté. Dans le dernier film de Céline Sciamma, Portrait d’une jeune fille en feu, même si j’ai mes réserves, elle raconte comment deux femmes du XVIIIe siècle ne peuvent pas s’aimer. Et face à cet impératif, elles gardent contact à travers l’art, la peinture. Comme si l’amour trouvait un lieu. L’art est peut-être le refuge à pas mal de problèmes.

Comme, dans les salles obscures, on trouve beaucoup de femmes, des spectatrices. Qui profitent de cet espace offert pour la culture et la paix. Être dans l’obscurité, c’est avoir deux heures tranquilles, sans emmerdes.

Pour vous, Cécile, face à une telle première oeuvre, y’a-t-il eu des doutes ? Des difficultés ?

Cécile : Comment mettre en scène tout ça sans déprimer. Il me fallait réussir à incarner au quotidien cette personnalité pas comme les autres. D’autant qu’à 25 ans, je n’ai pas vécu tout ça. Je devais me donner les bonnes références, en termes de réalisme. Et prendre du plaisir. Ce fut le cas, constamment. Il y avait une tension entre défi et enjeu. Et mon espace de travail permettait de gagner en confiance et en encouragement. Ce qui m’a permis de m’approprier cette histoire. Et cette intériorité, surtout.

Il n’y a pas eu de moments de doute mais ce fut un long travail, pour faire mûrir tout ça.

© Bégaudeau/Guillard chez Marabout

La suite ?

François : Cécile me trahit ! Mais ça tombe bien, je suis contre la propriété privée. Mais peut-être qu’un jour je la retrouverai sur un autre projet ?

Cécile : Je travaille sur un reportage pour la Revue dessinée qui verra ensuite le jour en album. Nous abordons la problématique de l’empilement des déchets nucléaires.

Merci à tous les deux.

Titre : Une vie de moche

Récit Complet

Scénario: François Bégaudeau

Dessin et couleurs : Cécile Guillard

Genre : Drame

Éditeur : Marabout

Collection : Marabulles

Nbre de pages : 192

Prix : 25€

Date de sortie : le 02/10/2019

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