Jean Harambat piège le Detection Club (Agatha Christie, Chesterton et les autres) à son propre jeu : « Je voulais éviter le côté Madame Tussaud »

So british ! Avec le Detection Club, Jean Harambat convoque les grands esprits du roman policier et leur tend un piège sur une île de quelques mètres-carré, façon Dix petits nègres mais… à sa façon. Une excellente manière de continuer son anthologie des récits à la sauce anglaise avec un deuxième volume (sur trois, a priori) qui brille par sa malice, son humour et sa vitalité. Interview avec Jean Harambat qui, toujours en mode outre-Manche, prépare un Blake et Mortimer particulier. Avec quelques documents making-of qui nous permettent de rentrer un peu plus dans l’atelier de cet auteur fascinant.

Bonjour Jean, après Opération Copperhead, vous revoilà avec un album so english. Mais, fini l’espionnage, place à un mystère policier avec moins de dix petits nègres mais une compagnie formidable d’auteurs parmi les plus sacrés du genre. Quel plaisir.

Forcément, ça fait plaisir de voir que l’album est apprécié. Quand il sort, on le largue, on ne peut plus rien faire, il faut savoir s’en détacher, se dire advienne que pourra.

Comment est née l’idée de ce Detection Club, qui a vraiment existé, et qui n’est pas le seul fait réel de cet album de fiction.

Ado, je lisais des romans policiers mais ce n’est pas mon genre de prédilection. Je m’en suis donc éloigné. C’était sans compter Jean-Pierre Ohl qui m’a fait découvrir G.K. Chesterton et son héros, le Père Brown. Un prêtre-détective qui a inspiré Columbo mais aussi Borges et Eco. Le héros d’un écrivain qui était aussi peintre, qui dessinait. Ses oeuvres m’ont plu. Puis, un jour, j’ai entendu une émission de radio s’intéressant à lui mais aussi au Detection Club. Conan Doyle devait en devenir le premier président mais il mourut avant d’entrer en fonction. Laissant ainsi la place à Chesterton.

Couverture pour le tirage de luxe © Jean Harambat

Cette évocation du Detection Club a éveillé ma curiosité. D’autant plus que je ne connaissais pas ce collectif qui a rassemblé quelques-uns des plus grands auteurs de policiers.

Vous écoutez la radio en travaillant ?

Quand je dessine, je télécharge des émissions. À écouter lors des tâches plus automatiques comme l’encrage.

Quel casting, tout de même !

Ah, mais c’est un club qui a compté dans ses rangs de grands écrivains! Ils étaient plus nombreux que ce que j’en donne à voir, d’ailleurs. Certains étaient moins connus. Je me suis limité à sept, afin de ne pas être trop envahis. Mais en les animant, chacun avec ses traits de caractère, j’ai réalisé que ces auteurs semblaient tout droit sortis de romans farfelus. Pourquoi ne pas en faire un whodunit ? À condition que ça n’ait jamais été fait. Ce que j’ai vérifié.

© Harambat/Rouger chez Dargaud

Mais le casting ne suffisait pas, je voulais trouver une idée qui approche le post-modernisme, il n’était pas question de faire moins bien que ce qu’ils auraient pu proposer mais de faire différent. Je devais pouvoir m’appuyer sur les ressources de la BD et les thèmes que je voulais aborder : le roman policier, bien sûr, mais aussi la vie, son sens.

Quand on réunit autant de talents au m², n’y a-t-il pas une pression ?

Si, c’est certain. Mais c’est pour ça que j’ai pris le parti d’en tirer une comédie, avec des caricatures mais aussi de la tendresse. Je voulais éviter les points de comparaison. Mais je savais aussi que la mécanique de la BD est différente des romans. Je pouvais trouver l’humour ailleurs que dans les dialogues. Hergé se servait du cinéma muet, j’ai aussi voulu utiliser cette influence, et me suis penché sur les formes courtes. C’est un album qui, je pense, se lit vite même s’il compte 150 pages. Je ne souhaitais pas déployer de fausses pistes pour en déployer. En fait, c’est un conte policier que je propose.

© Harambat/Rouger chez Dargaud

Les mécanismes du Neuvième Art sans oublier ceux du Cinquième. Il y a un côté très littéraire dans cet album. Des récitatifs qui donnent une grande place à la voix off… sans savoir qui elle représente.

Les récitatifs, j’aime ça. J’avais commencé à en répandre dans Copperhead. Ça vient aussi de mes lectures. Posy Simmonds, auteure de BD mais aussi dessinatrice de presse anglaise, en a un usage très fort. Il y a une vraie promesse de lecture dans ce choix. Bien sûr, le lecteur ralentit ou accélère sa lecture, mais cet usage de pavés de texte me permet aussi de dégager de la place pour des dialogues plus gratuits.

Et cette voix off ?

Ne pas la situer, c’était ajouter du mystère au mystère. Il y a cette autre tension pour le lecteur: mais qui est donc le narrateur ? J’ai pensé au décalogue qui dit que cette voix off ne doit pas être le coupable.

© Harambat/Rouger chez Dargaud

Autre personnage intéressant en dehors de tous ces personnages célèbres, Éric le robot, l’automate capable de trouver la solution de n’importe quel mystère. Mais lui aussi a vraiment existé.

C’est vrai, pourtant, c’est la première fois qu’on me pose la question. Comme quoi. J’ai tenu à le mettre en page de garde, d’ailleurs. Il est en fait conservé dans un musée anglais. Bon, en vrai, c’est une boîte de conserve dans laquelle on a inséré une radio, pas beaucoup plus.

Il a en réalité été construit par un vétéran de la guerre mondiale. Et ça a son sens. La robotique est née au lendemain d’une expérience humaine très violente. Certains ont cru que le robot serait la solution. Mais comme on dit: qui veut faire l’ange fait la guerre.

Ce robot était assez amusant, c’était une sorte de propagande, de publicité. Un objet étonnant générant autour de lui une forme d’enthousiasme, de fétichisation aussi. On a cru à l’homme nouveau, pourtant ce n’était qu’une carcasse en fer-blanc.

Ce n’est pas évident de retrouver la trace de ce robot. Comment avez-vous fait ? Vous connaissiez son histoire avant cet album ?

J’aime me renseigner. Je lis et me nourris de plein de choses. Comme Borges et ses théories. Puis, pour chaque romancier, j’ai tenu à lire un ou deux romans. Un jour, je suis tombé sur une émission de radio dans laquelle Pierre Michon disait avec malice que, peut-être, dans un futur proche, il n’y aurait plus besoin d’auteur. Le robot se suffirait à lui-même pour écrire. Il mettait le doigt sur cette déraison. Je pense que les nouvelles technologies réduisent le réel, la vision que nous en avons.

© Harambat/Rouger chez Dargaud

Je me suis donc interrogé, je voulais quelque chose qui cherche à épuiser le récit. Pourquoi pas un robot ? Je me suis mis à en chercher un, un automate. J’ai regardé du côté de Myazaki, dans le registre steampunk. Puis, j’ai trouvé ce fameux Éric, le premier automate anglais créé en 1928 par un vétéran de la première guerre mondiale. J’ai appris qu’il avait disparu, il y avait donc un mystère.

Une autre promesse.

Mais oui, c’est exactement ça, des promesses. Un défi logique et poétique. Je connaissais les bons aliments, il me fallait les cuisiner. C’était marrant de se retrouver devant cette convention tellement usée. Ça me plaisait, dans le cas d’Éric, d’imaginer qu’un milliardaire, très semblable à ceux qu’on trouve aujourd’hui, excentriques, puisse mettre la main dessus.

Recherches et croquis © Jean Harambat

Nous ne sommes pas si loin des Dix petits nègres. Bon, ils sont un peu moins nombreux, mais il faut les faire exister.

Je voulais éviter le côté Madame Tussaud. Se contenter de faire comme eux mais en moins bien, ça n’avait pas de sens. J’ai donc imaginé d’entraîner le lecteur dans une sorte de conte. De le soigner dans l’intrigue proposée mais aussi de l’amener vers autre chose, l’écoute du vivant.

Cette intrigue, elle a mis longtemps à se mettre en place ? Vous restez en Angleterre, en tout cas.

J’ai ressassé tout ça dans ma cervelle durant deux ans. Le but était de sortir de Londres après Copperhead. Mais comment ? Je suis retombé sur du Agatha Christie. Je me suis étonné à découvrir que même chez elle le récit policier parle du récit policier. Rappelant notamment les jeux de société policiers des années 30. J’ai lu d’autres récits que Poirot, j’en ai tiré les points communs, le cercle fermé, le jeu des poupées russes. J’ai voulu revenir à une forme de pureté d’intrigue. Il ne s’agissait pas de concurrencer ces romanciers mais je devais respecter tous les publics. Ceux qui viennent pour l’amusement et la farce ou ceux qui viennent pour plus de profondeur, pour « attarder » leur lecture, qu’elle soit réflexive.

Recherches et croquis © Jean Harambat

Avec L’Opération Copperhead, je jouais sur une logique d’espionnage, de comédie à grand spectacle. Avec Detection Club, la promesse est différente, elle passe par le jeu, la parole, la réflexion. Même s’il y a de la promiscuité, c’est un autre registre.

Sept petits nègres, disait-on. Mais avec cette contrainte, leur donner assez de temps d’écran. Et avec de tels personnages, de tels caractères, ça ne doit pas être si évident.

C’est pour ça qu’avec la baronne Emma Orczy, j’ai trouvé un gag, un ressort. Ça me permettait un peu d’économie. J’ai aussi fait de choix, je me suis séparé d’Anthony Berkeley dont le jeu évoquait un autre personnage. Je ne voulais pas avoir deux personnages proches. J’ai, par contre, introduit un personnage américain, John Dickson Carr. Ce qui me permettait une part d’impro mais aussi de jouer avec les mots.

Recherches et croquis © Jean Harambat

Pourquoi 7 ?

C’est un chiffre magique, à la fois limité et complet.

De même, vous ne vous empêchez pas de sortir des sentiers battus par la convention que s’est donnée le Detection Club et qui incite à ne pas utiliser de machine, par exemple.

Ou l’apparition d’un Chinois. Les écrivains, comme toute société, toute forme de vie dirais-je même, se donnent des règles… et un besoin de leur faire des entorses, de les infléchir. La machine, pour revenir à elle, obéit. En la privant d’enfreindre les règles, cela interroge l’humanité. Il y a une dimension, un rôle, une question d’obéissance ou pas.

Vous ne contredites pas toutes les règles pour autant.

J’ai essayé. Dans ma première tournure du scénario, je contredisais les proscriptions une à une. Je suis revenu en arrière, ça devenait trop cérébral, il ne fallait pas que ce soit purement technique. J’ai dû renoncer à des étapes. Il me fallait de l’astuce.

Recherches et croquis © Jean Harambat

Dans Le meurtre de Roger Ackroyd, Agatha Christie, qui n’est pas las plus intellectuelle, déployait cet incroyable sens de l’astuce.

Mais alors, qui est le meilleur ?

Ah ! Les avis sont partagés. Les puristes trouvent que Chesterton est trop poétique. Reste qu’il est très amusant à dessiner et qu’avec sa bonne humeur légendaire, il a ma préférence. Il jouait au policier, solutions bizarres à l’appui, mais, en même temps, il nous apportait quelque chose de l’humanité. Il cherchait à surprendre, au-delà du stratagème. C’est le plus philosophe, et ça me plaît. Mais Agatha a su prouver toute sa maîtrise du genre. Sa longévité est mystérieuse. Puis, sans qu’il n’ait fait partie du Detection Club, je trouve que Simenon a su saisir quelque chose de l’âme humaine.

Après, comme je le disais, pour les avoir relus, tous ont du talent et fournissent de bonnes surprises. Comme Gaudy Nigh de Dorothy L. Sayers.

Recherches et croquis © Jean Harambat

Et le seul roman du Detection Club (ndlr. Anthony Berkeley, G. D. H. Cole, Margaret Cole, G. K. Chesterton, Agatha Christie, Clemence Dane, Edgar Jepson, Milward Kennedy, Ronald Knox, John Rhode, Dorothy L. Sayers, Henry Wade, Victor Whitechurch, Freeman Wills Crofts) ?

Celui qu’ils ont écrit tous ensemble dans une sorte de cadavre exquis? J’ai fini par le trouver, il est plutôt rare et cher. Mais j’étais ravi de mettre la main dessus. Il s’agit de L’Amiral flottant (sur la rivière Whyn). Et pour tout dire, ça m’est tombé des mains. Bon, ce n’est pas si mauvais, c’est comme un jeu entre les écrivains. Le suivant sabotant ce que celui qui le précédait tentait de construire. Avec un jeu d’ironie et de caricature.

On revient souvent aux classiques, il n’y a qu’à voir les adaptations d’Agatha Christie qui continuent de débouler au cinéma. Y’a-t-il un film, une oeuvre originale récente qui vous ait charmé.

Robert Altman et son Gosford Park. C’était très réussi. Il parvenait à renouveler le genre.

Avec Detection Club, c’est encore un roman graphique so english que vous nous offrez.

J’aime trop ça. Mais je m’arrêterai. Encore un troisième et j’irai voir ailleurs. Je crois que l’humour anglais crée des attentes, la touche britannique est pleine de sous-entendus. De quoi donner aux dialogues BD un côté de théâtre lu. On s’y attarde, on y revient. Hugo Pratt y parvenait très bien.

Avec, en effet, des phrases et des citations savoureuses qu’on a bien envie de ressortir. Vous vous prendriez les pieds dans un arc-en-ciel. Ou La veuve est l’avenir de l’homme.

Pour cette dernière, elle n’est pas de moi, je l’ai entendue quelque part. J’ai une bonne mémoire pour ce genre de choses.

Recherches et croquis © Jean Harambat
Recherches et croquis © Jean Harambat

Un troisième, donc ?

Oui, une aventure au XVIIIe siècle. J’avais envie d’une course au trésor… dont le trésor est un livre. Le sujet louvoie vers une certaine expérience humaine de la sagesse, une source de lien entre les hommes.

J’étais tombé sur l’histoire d’un écrivain d’aventure qui avait perdu son manuscrit dans un train. Mais je ne l’ai pas retenu. J’ai trouvé une autre histoire. Shakespeare a collaboré avec John Fletcher sur un épisode de Don Quichotte, The History of Cardenio. Vous imaginez ? Un trait d’union entre deux des plus grands dramaturges. D’autant que ce manuscrit a disparu, lui aussi. On l’a retrouvé au XVIIIe siècle avant qu’il ne redisparaisse. Laissant plein de suppositions. Je tenais un vrai sujet.

J’ai ainsi trouvé une héroïne, l’une des premières vedettes anglaises ayant des rôles sérieux : Peg Woffington. J’ai imaginé qu’avec son valet, elle serait mandatée pour retrouver la pièce manquante. Avec un certain reflet de Don Quichotte, au féminin. J’ai trouvé des ressorts qui se répondent mais ce sera vraiment une aventure. Bon, il faut encore que je tripatouille ça mais ça mûrit. Ça sortira dans deux ans ou trois ans.

Puis, sur Twitter, votre éditeur a fait fuiter, pour le plaisir des yeux, des recherches pour… Blake et Mortimer !

Exact, c’est une nouvelle écrite par François Rivière qu’Yves Schlirf (ndlr. directeur éditorial de Dargaud Benelux) et Ryun Reuchamps (ndlr. éditrice) m’ont proposé d’illustrer. Dans un moment d’égarement, j’ai accepté : je ne suis pas un dessinateur réaliste et c’est un exercice délicat que de se plonger dans le monde de Jacobs. Pour une trentaine d’illustrations, j’ai fait de mon mieux. Les couleurs sont d’Isabelle Merlet et consolident mon dessin qui n’est pas celui de Jacobs, qui est plus simple, et qui essaye de capter quelque chose de Bofa ou de Tardi pour cette histoire. Ce sera un format à l’italienne, comme dans L’aventure immobile de Juillard et Convard. L’excellente idée de François Rivière est de plonger Mortimer dans un monde cinématographique qui a inspiré Jacobs (c’est-à-dire un certain cinéma d’épouvante).

Recherches pour Blake et Mortimer « La fiancée du Dr. Septimus » © Jean Harambat
Illustration pour Blake et Mortimer « La fiancée du Dr. Septimus » © Jean Harambat

Merci beaucoup Jean et vivement la suite, alors ! Je suis impatient !

Titre : Le Detection Club

Récit complet

Scénario et dessin: Jean Harambat

Couleurs : Jean-Jacques Rouger

Genre: Humour, Mystère, Policier, Whodunit

Éditeur: Dargaud

Nbre de pages: 136

Prix: 19,99€

Date de sortie: le 04/10/2019

Extraits :

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