Rencontre au FIFF avec PEF: « Je suis souvent en colère mais je me livre rarement sur ces sujets qui me touchent »

Lors de la 34e édition du Festival International du Film Francophone de Namur, Pierre-François Martin-Laval, mieux connu sous le pseudonyme de PEF, avait rallié la capitale wallonne pour y présenter son nouveau long-métrage, Fahim. Branchés Culture est parti à sa rencontre pour une interview au sujet de ce biopic qui dépeint avec légèreté le parcours d’un petit réfugié Bangladais devenu champion de France d’échecs.

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Bonjour PEF, Fahim est l’adaptation du livre « Un roi clandestin ». Pourquoi avez vous souhaité en tirer ce biopic?

Ça m’a éclairé ! Quand j’ai lu « un roi clandestin », j’ai vécu un véritable choc et cela m’a éveillé. J’ai réalisé que des Nura et des Fahim, j’en croisais chaque jour sans penser aux horreurs qu’ils ont pu vivre. Je n’avais même jamais pris l’initiative de m’arrêter pour parler à ces êtres et pour comprendre l’urgence de leurs situations.

Après la lecture du livre de Fahim, je me suis senti coupable et j’ai tenté de rattraper le temps en les accompagnant. J’ai voulu être avec eux pour servir de vecteur en espérant que d’autres aient la même démarche pour comprendre et aider ces personnes meurtries. Ce que je sais maintenant, et ce que j’aimerais que d’autres réalisent, c’est que les réfugiés ne sont pas venus ici, dans nos pays aux mille fromages, pour tenter leur chance mais ils n’ont simplement pas eu d’autres choix pour fuir la mort.

C’est une décision grave car en prenant cette unique option, ils se séparent de ce qu’ils ont de plus chers et ils s’arrachent de leurs racines, leur pays. En faisant ce film, j’avais envie que, en sortant de la salle, les spectateurs puissent changer de regard envers ces gens qui ont déjà tant souffert. Si l’on pouvait avoir plus de considération pour les réfugiés, ce serait magnifique.

Vos premières réalisations étaient beaucoup plus légères. Les tons oniriques et gagesques étaient souvent primordiaux. Qu’est-ce qui vous a donné l’envie de traiter d’un sujet aussi dur que la situation des réfugiés?

Ça s’est passé en 2013, juste avant que je prenne connaissance de la vie de Fahim, lors d’une émission de Laurent Ruquier. J’étais au zénith de ma carrière car je vivais mon plus beau succès d’entrées en France grâce au film Les Profs, un vrai film à gags. C’était ma plus grande ambition à l’époque. J’étais au comble du bonheur.

Pourtant, à ce moment-là, je me suis remis en question. Je me suis demandé pourquoi je ne donnerais pas ma propre vision du monde en disant ce que je pensais. N’étant plus juste acteur mais aussi réalisateur, j’avais toutes les armes pour sauter le pas. Je suis quelqu’un qui bouillonne et qui se questionne beaucoup. Je suis souvent en état de colère face à ce qui se passe mais je me livre rarement sur ces sujets qui me touchent. Quand j’ai pris connaissance de la vie de Fahim, je savais que c’était cette histoire qu’il fallait que je raconte. C’était une évidence.

L’Enfance est un fil rouge entre toutes vos réalisations. Essaye-moi mettait en lumière un astronaute enfantin qui part à la conquête de l’espace pour séduire son amour d’école. Les profs retracent les aventures d’ados face à des profs loufoques. Aujourd’hui, vous avez choisi de parler du désarroi des réfugiés à travers le vécu d’un enfant surdoué. Pourquoi avez vous ce rapport constant à l’enfance dans vos oeuvres?

Il faudrait certainement que je m’allonge devant un psy pour en connaître les vraies raisons mais quand il m’arrive de réfléchir, c’est-à-dire pas très souvent, je sais que, dans la vie, il n’y a rien qui me touche plus et qui m’attriste autant qu’une injustice faite à un enfant. Que la base de ce problème soit juste ou pas, que l’enfant subisse une paire de gifles ou une maladie, pour parler de cas graves, je me dis que j’ai sûrement connu des événements similaires étant petit. J’ai morflé comme tous les enfants de divorcés. Ce vécu a très certainement dû me marquer et cela resurgit dès que je sens que l’on fait souffrir un enfant. C’est très certainement de là que provient le rapport que vous faites entre mes œuvres et le thème de l’enfance.

La ressemblance entre Gérard Depardieu et Xavier Parmentier est bluffante. Gérard Depardieu était dès le départ la personne à qui vous pensiez pour ce rôle lors de la rédaction du script?

Au départ, le rôle de l’entraîneur était tellement beau que je rêvais de pouvoir l’interpréter moi-même. Je suis avant tout comédien et on ne m’a jamais offert un tel rôle. Je m’étais souvent dit que j’arriverais à la fin de ma carrière et que l’on ne m’aurait jamais assez fait confiance pour m’offrir une telle opportunité. Alors j’ai eut l’envie de le faire pour moi. Comme je l’ai souvent fait dans beaucoup de mes films, je pensais pouvoir m’offrir le rôle dont je rêvais en prenant l’un des rôles principaux de Fahim.

Mais quand j’ai rencontré le véritable entraîneur, Xavier Parmentier, je me suis dit que je ne faisais pas le poids au sens figuré, comme au sens propre d’ailleurs. Un élan de modestie m’a fait réaliser que ce rôle était pour un autre ! Là, un seul acteur pouvait camper ces traits. Il fallait absolument que Gérard Depardieu joue Xavier Parmentier dans ce long-métrage. J’ai su qu’il fallait être raisonnable. Je n’arrive pas à la cheville de ce grand monsieur qu’est Depardieu. Je lui ai proposé le rôle sans y croire.

Pourtant, après rapide transit par son agent, il m’a directement répondu par l’affirmative. Au final, cette aventure est devenu un projet au-delà de mon plus grand rêve. Fahim m’a offert la possibilité de mettre en scène le plus grand acteur du monde. Cette opportunité de faire jouer Gérard Depardieu est quelque chose de bien plus beau que de pouvoir me permettre de jouer moi-même un rôle majeur. Et, pour être franc, je sais que je n’aurais pas été à la hauteur. Ce cast était au final quelque chose d’exceptionnel.

Vous apparaissez néanmoins dans le film. Vous ne vous offrez pas forcément le rôle le plus important de l’histoire. Peroni, le personnage auquel vous prêtez vos traits, est même à première vue un être dédaigneux. Il y a pourtant cette scène avec Sylvain (Gérard Depardieu) qui met en lumière l’humanité de votre personnage en lui rappelant que l’on est tous quelque part des immigrants. Quel est votre vision de l’homme et de cette humanité nomade?

Pour répondre à la première de vos questions, le rôle de Peroni est pour moi quelque chose de très égoïste. Je voulais pouvoir jouer face à cette icône qu’est Depardieu. Mais aussi être celui à qui le spectateur va pouvoir s’identifier et se faire dire ses quatre vérités.

Ensuite, pour ce qui est de ma vision de l’humanité, je suis à la fois très pessimiste et, en même temps, je me dis que d’ici quelques siècles, si l’homme existe encore – avec la pollution, j’en doute fort – nous serons tellement mélangés qu’il faudra trouver une nouvelle forme de racisme. On ne pourra plus traiter les gens selon leur couleur de peau car nous serons tous métissés. Il faudra encore beaucoup de temps. C’est à cause de ce temps qui me semble être une éternité que j’ai eu envie de me rappeler que l’on vient tous d’ailleurs et que ça a été une chance pour nos ancêtres d’arriver ici et que les gens d’alors les accueillent. On oublie trop souvent cette identité primaire de nomade. Ceux qui revendiquent ne pas venir d’ailleurs partent d’un mensonge pour créer des problèmes qui n’ont pas lieu d’être.

Fahim est-il un appel personnel à plus humanité face aux situations actuelles?

Cette réalité me fend le cœur. Pourquoi, alors que nous sommes en 2019, quand nous rencontrons une personne, la première chose qui nous frappe, c’est sa couleur de peau ? L’idée qui vient à l’esprit des gens est « il/elle est noir(e), jaune ou blanc(he) ». Ce fait me préoccupe car je me mets à la place de ces gens et je me dis que si on me traitait ainsi, en me cataloguant selon mes traits physiques, je deviendrais paranoïaque. Aujourd’hui, ce problème est à la base de trop de violence. Pourquoi est-ce toujours l’apparence que l’on voit en premier ? Il en va de même avec la beauté…

Fahim était présenté en FIFF Campus. Lors d’une scène, Fahim perd une partie face à un petit garçon bourgeois arrogant qui fait une réflexion teintée de racisme à Fahim. Votre héros s’étant déjà adapté à la société dans laquelle il vit, il réplique aisément à cette attaque. Les enfants qui ont assisté à cette séance se sont mis à applaudir dès que Fahim se défend. Qu’est ce que cette réaction vous a fait ?

Je ne peux pas rêver mieux que cette réaction que j’ai malheureusement ratée. Je voulais faire un film à spectacle pour que ce soit le bordel dans la salle. Parfois on n’ose pas le faire dans nos villes en France mais ce fait me va droit au cœur.

Traiter un sujet aussi intime que l’histoire d’un enfant qui est dans une situation aussi difficile que celle de Fahim n’est pas aisée. Comment avez vous travaillé avec Fahim pour ne pas le heurter tout en gardant votre vision de cette histoire?

Il avait 14 ans quand on nous a présentés. J’étais très gêné parce que Fahim n’avait presque rien et, en deux ans, il a vécu un changement du tout au tout. Quand il m’a vu la première fois, j’étais un inconnu. C’est un ami à lui qui lui a expliqué qui j’étais. Il n’était pas serein. Ce film ne l’excitait pas. Il avait la tête sur les épaules et il doutait beaucoup. Il s’était renseigné sur moi grâce à internet. Il a vu mes sketches avec les Robin des bois et il a regardé Les Profs. Il s’est très certainement posé des questions comme « mais pourquoi un comique prétend vouloir raconter notre histoire dramatique ? ». Je me suis senti seul mais je voyais Fahim de temps en temps pour lui faire lire ce que je faisais pour avoir son avis et pour être sûr de ne pas le blesser. Il ne s’est pas privé de me dire ce qu’il pensait. Fahim est un garçon très franc. Il y avait trois scènes qu’il n’aimait pas. Ces moments de l’œuvre le mettait mal à l’aise et en colère. J’ai tenté de défendre ces choix scénaristiques car j’aimais vraiment beaucoup ces moments et que je les trouvais drôles. J’ai vu qu’il se braquait alors je les ai enlevées et je lui ai envoyé le scénario pour lui prouver qu’il n’y avait pas d’entourloupe.

J’avais le droit juridiquement de ne pas l’écouter mais c’était impensable pour moi. Je ne voulais en rien lui faire du tort. Au contraire, j’espérais que la première personne à aimer le film soit Fahim et, bien sûr, Nura. Xavier Parmentier n’étant plus là, je ne pouvais plus avoir son point de vue sur mon travail. Sa sœur ne croyait pas en cette réalisation. Je me suis senti très seul jusqu’au jour où ils ont vu le film et qu’ils m’ont pris dans leurs bras en me présentant des excuses. Ce fut un grand moment qui ne finit pas de grandir puisqu’hier dans une salle de 1500 places toute la famille était là, et en larmes. Des instants très forts et empreints de beauté.

Le thème principal de votre film est le problème du non-accueil des réfugiés mais l’habillage de ce long métrage est la pratique des échecs. Avez vous une passion pour cette discipline ? Comment avez vous fait pour réaliser un film d’1h45 en rendant les échecs omniprésents sans ennuyer le spectateur qui n’y connaît rien à ce sport?

C’était un challenge. Pour moi, ce n’est pas un film sur les échecs. Tant pis pour la fédération française d’échecs. Je suis nul dans cette discipline. Tout le monde s’y était mis en préparation du tournage, sauf moi, car je ne voulais surtout pas devenir pointu là-dessus. Le spectateur verra que l’on n’apprend pas les règles de ce jeu en regardant ce long-métrage. Ma scripte pensait que sans exposer les bases, j’allais larguer tout le monde avec ça. Je lui ai toujours répondu que ce n’était pas un film sur les échecs et qu’il n’y aurait aucun problème. On devait voir les échiquiers mais l’importance était ailleurs.

Il fallait surtout attirer le public sur le mal-être des gens qui combattent quotidiennement pour leur survie. Néanmoins, ce film respecte scrupuleusement la réalité de cette pratique. Il y avait des coaches et de vrais arbitres sur le plateau. Les jeunes que l’on voit s’affronter pendant les tournois sont de véritables joueurs et quatre de mes petits comédiens principaux ont réellement appris ce sport. Les parties qui sont filmées sont les vraies parties que Fahim a joué. Le but restait de distraire et de divertir car c’est un film drôle et un film de sport tout en étant un vecteur qui permettra, je l’espère, d’accrocher et d’intéresser le public à une réalité trop souvent marginalisée.

Merci à vous d’avoir pris du temps pour répondre à nos questions. Terminons en rappelant que Fahim reçu le prix du jury junior lors que cette 34e édition du FIFF. Ce biopic plein d’humour et de tendresse sort ce mercredi 16 octobre dans les salles obscures de France et de Belgique. La critique d’Alizée est disponible.

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Fahim

De Pierre François Martin-Laval

Avec Gérard Depardieu, Isabelle Nanty, Assad Ahmed, Mizanur Rahaman

Genre : Biopic, Drame, Comédie

Durée : 107 min

Sortie le 16 octobre 2019

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