J comme Joker, J comme Joaquin Phoenix qui nous clown le bec dans un film incandescent et grandiose, appelant une suite

« Je me fais des idées ou c’est de plus en plus la folie? » Oh que oui ! Tant dans le nouveau film scotchant de Todd Phillips qu’autour de celui-ci, la folie est montée en puissance pour retrouver son trône. Lorsqu’un film faisant la part belle au Joker en dilettante par rapport à un univers cinématographique DC en décrépitude a été annoncé, beaucoup n’y ont plus cru. Quitte à flipper un peu plus lorsque le réalisateur de Very Bad Trip (on ne vous le fait pas dire) a été choisi pour diriger cette adaptation du méchant de Batman dans une histoire originale et originelle. C’était sans compter le casting du génial Joaquin Phoenix, des trailers complètement addictifs et un (premier) couronnement à la Mostra. Le clown pouvait sortir de sa boîte et on aurait beaucoup de mal à la lui faire réintégrer. Critique d’un film qui pourrait tout bouleverser, dont on attend la suite sous peine qu’il reste inachevé. Un film entre crises de rire et crises de nerfs.

Vous connaissez Arthur Fleck ? Ça ne vous dit rien ? Oh, si, vous l’avez sans doute croisé dans les rues de Gotham sans y prêter attention malgré son costume de clown qui ne fait rire que lui. Et encore, s’il rit à gorge déployée, tentant parfois de se canaliser mais provoquant à tous les coups l’effroi de ceux qu’il côtoie, c’est parce qu’il est malade. Parce que rire vaut mieux que pleurer. La vie d’Arthur n’est guère enviable. Il est la risée, anonyme, d’une ville qui transpire le mal-être. Et l’appartement dans lequel il rejoint sa mère Penny (Frances Conroy, qui vit sa vie par procuration devant le poste de télévision, vous savez hein, et qui est fascinée par un certain Thomas Wayne, incarné par Brett Cullen, l’homme riche qui pourrait régler tous les soucis) n’a rien de réconfortant. Qu’il fait triste être pauvre.

Heureusement, à la télé, il y a le formidable talk-show de Murray Franklin (Robert de Niro). Et dans l’appartement d’à côté, il y a la lumineuse Sophie (Zazie Beetz). Deux personnalités qui comptent, bien plus que cette psy qu’il doit régulièrement consulter et qui doit de toute façon fermer boutique pour cause de non-renouvellement de subsides, et pour qui Arthur a bien envie de se redresser, d’être fier pour une fois dans sa vie. Écrire enfin ce one-man-show pour lequel il prend des notes  depuis des lustres dans son carnet de suivi. Et ça ne semble pas trop mal marcher tant cet attendrissant déséquilibré semble trouver un peu d’équilibre. Mais c’est sans compter quelques coups durs, des bâtons dans les roues, des coups de pied dans les côtes, des objets placés au mauvais endroit au mauvais moment et des larmes qui font se défaire le maquillage, déformer le masque qui faisait (ou du moins devait faire) rire les enfants et les parents.

Pas de cuve d’acide, pas de circonstances atténuantes ou d’effets spéciaux, si le Joker est devenu le Joker, c’est parce qu’Arthur l’avait en lui depuis un bon moment. C’est tout l’enjeu du film de Todd Phillips : prendre le temps et le soin de fréquenter le personnage sans que Batman ni aucun autre super-homme (héros ou vilain) ne soit dans les parages. De quoi peser sur la psychologie du personnage, sur sa rage, et l’évolution de celles-ci. D’ailleurs avant que tout commence, ou ne déraille, que la première giclée de sang donne le goût de quelque chose de plus grand (et encore, on ne devient pas le Joker en une fraction de seconde), la première partie du film pourrait presque ennuyer, sembler longue. Ce serait le cas s’il n’y avait cette tension, cette audace qu’emporte avec elle la caméra et cette manière de chorégraphier la douleur… puis l’insoutenable légèreté de l’être et de la haine. S’il n’y avait pas un Joaquin Phoenix immense au demeur…é. En dément. On se demande si c’est Phoenix qui joue Joker ou Joker qui joue Phoenix. Et l’ennemi juré de Batman, prouvant qu’il se suffit à lui-même y compris avec une case en moins, renaît de ses cendres.

Je pense n’avoir jamais été autant saisi à la gorge par un acteur. Ce n’est plus un rôle, c’est une possession. Arthur rit à ne plus se récupérer. Une fois. Deux fois. À la vingtième, c’est le Joker qui rit. Et pendant ce temps-là, au fil des situations glauques, désespérantes et désespérées, ancrées dans la noirceur suprême, on rit aussi… mais sans doute est-ce nerveux. Car il n’y a rien de marrant.

Plus que d’un comic book, ce Joker-là est tiré de faits réels. Pour Todd Phillips, il est fini le temps du potache et de la bromance, place à son film le plus politique. Avec comme une passation de pouvoir entre Robert De Niro, celui dont on se souvient dans les films acérés de Scorsese et Joaquin Phoenix dans une période d’élections durant laquelle les gens vont sans doute voter pour celui qui fera bien à la télé. Il y a dans ses rues comme une odeur, enfiévrée, de révolution. Auquel un clown a donné le prétexte à la mobilisation. Loser avant d’être icône. Et tout ne fait que commencer… à la fin des deux heures (là où certains ont emballé la transformation en quelques minutes) incandescentes de ce film hors-norme et trash.

D’ailleurs, si on a vendu Joker comme un film à part du  DCEU, qu’il se fait vintage (son héros est d’ailleurs plus proche de Cesar Romero que de Heath Ledger), il y a des éléments que les fans raccrocheront évidemment à ce qui entoure Arthur mais qu’on ne voit pas. Des éléments équivoques, dignes de relancer la machine car comment ne pourraient-ils pas être pris au sérieux. Oui, il faut que ce soit plus que du fan service, il faut une suite à ce film, ces éléments peuvent changer radicalement la façon de concevoir l’univers de Batman au cinéma, transcendant, plus viscéral que jamais. Sans exactement réaliser un chef d’oeuvre, Todd Phillips livre un long-métrage étincelant et éreintant. Si Tarantino a marqué une génération, on ne se surprendra pas dans les années à venir à trouver que certains films auront quelque chose du Todd Phillips de Joker. Tant il a inventé une maestria clownesque et terrifiante.

Joker

De Todd Phillips

Avec Joaquin Phoenix, Robert De Niro, Zazie Beetz, Frances Conroy, Brett Cullen…

Drame psychologique, Thriller

Durée : 122 min

Date : 02/10/2019 en Belgique (09/10/2019 en France)

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