Adoration de Fabrice Du Welz : dans la beauté de nos décors wallons, l’aura et l’amour de jeunesse comme une forteresse ou une détresse, délicatesse ou diablesse

Après un film anglophone en guise de parenthèse (comme l’avait été en quelque sorte Colt 45) douloureuse semble-t-il, Fabrice Du Welz revient à ses films ardennais et dont le titre ne contient qu’un mot, bien choisi et impressionnant. Avec Adoration, le cinéaste belge conclut sa trilogie au plus près des émois et de la folie de l’enfance.

(Vu au FIFF 2019)

Résumé: Paul, un jeune garçon solitaire, rencontre Gloria, la nouvelle patiente de la clinique psychiatrique où travaille sa mère. Tombé amoureux fou de cette adolescente trouble et solaire, Paul va s’enfuir avec elle, loin du monde des adultes…

C’est dans une époque sans nom, vintage et pourtant la nôtre (nous le comprendrons quand un des malheureux protagonistes utilisera un smartphone) que se place et se déplace l’intrigue de ce nouveau film une nouvelle fois marqué par l’audace de Fabrice Du Welz.

Kris Dewitte

Étudiant toujours la folie et le parcours criminel, c’est au berceau presque que le réalisateur les cueille. Un enfant des bois et une jeune fille, trop jeune, internée dans une espèce de château ayant perdu son brillant et ne faisant rêver que les contes défaits. Et, pour le coup, Gloria (incandescente Fantine Harduin) a bien du mal à se délier de l’étreinte de la camisole. Mais, de temps en temps, dans cet univers aussi sauvage à l’intérieur qu’à l’extérieur, elle trompe la vigilance de ses geôliers en chemises blanches et s’évade en bord de rivière. Là où elle tombe, littéralement, sur Paul.

Paul (Thomas Gioria) est le fils d’une des infirmières de l’asile (Anaël Snoek qui transpire le mal-être), il parle aux oiseaux, vit des aventures en symbiose avec la nature. Comme un gamin de son âge, éloigné des écrans. Sa rencontre avec Gloria sera un choc, le premier. Parce que deux enfants perdus et prenant la fuite d’un monde de grands emplis de noirceur, ça ne peut que s’entendre. Paul est le héros même si Gloria prend les initiatives, et est plus loquace. Paul est de tous les plans (sauf un) et c’est dans ses yeux que naît l’adoration. Et la désadoration selon le thème cher à Daho. Désadorer l’adorer. Le (trop) vieux curé de mon village avait l’habitude de nous sermonner en disant qu’on n’adorait personne d’autre que Dieu. On peut peut-être faire une exception pour Gloria.

Quand on est enfant se méfie-t-on? Gloria est prisonnière de cet asile peu peuplé (en est-ce un d’ailleurs ou est-ce le château médicalisé de son oncle?) non pas parce qu’elle est malade mais parce qu’elle est unique héritière. Que ses parents sont morts et que l’oncle en question (Laurent Lucas, quasi figurant, le visage fermé, qui ne fait que passer) veut faire main basse sur cette fortune en éliminant Gloria. Il faut s’enfuir, loin, sans laisser de traces. Sur la musique de Vincent Cahay, qui ajoute au contemplatif de ce métrage, s’évanouir dans la nature, qui, dans notre pays, n’est jamais très loin de l’urbanisation. Ainsi, le duo de fugitifs fera des rencontres, amusantes (un couple de Flamands en vacances-péniche, campé par Patrick Van den Begin et Charlotte Vandermeersch) ou déroutantes (l’ermite Benoit Poelvoorde, d’une émotion intense, à nu). On notera la disparition de Béatrice Dalle, initialement au casting, on n’en trouve nulle trace dans le film.

Du château de Beauregard (Froyennes) aux décors de l’Entre-Sambre-et-Meuse (Couvin, Chimay) et Charleroi et Spontin, Fabrice Du Welz retrouve toute la maîtrise et son aura dans le naturel forestier bien de chez nous. Avec toujours autant d’éclat et cette manière bien à lui de capter la lumière (Manu Dacosse, directeur de la photographie, n’y est pas pour rien) – y compris, et surtout, des visages de ses acteurs -, le réalisateur sème le trouble, le doute, la route. Certainement pas consensuel. Suivant les cours d’eau, mais n’ayant rien de leur tranquillité, car il y a toujours des soubresauts. À 14 ans, Fantine Harduin trouve un rôle terrible, entre la délicatesse et la folie destructrice, la douceur et la violence. Des enfants talentueux, le cinéma en fait valoir pas mal, mais à ce point d’incandescence… Face à elle, Thomas Gioria s’efface, faisant sienne la perdition de son personnage, embarqué dans une odyssée onirique, initiatique et diabolique.

Si ce n’est dans les films d’horreur avec des enfants possédés – Adoration n’en est pas un, ou alors horreur de l’ordinaire – on a rarement vu si tôt et de manière réalise des enfants provoquer un tel malaise. Comme s’il y avait un âge pour être fou. Et pour s’aimer ? Du Welz fait les deux, sans s’encombrer du quand dira-t-on (nous, nous en dirons du bien, d’autres ne seront sans doute pas tendre) et faisant valoir une patte unique dans le monde du Neuvième Art. Un sacerdoce organique, un don corps et âme à une oeuvre touffue, qui le dépasse et nous dépasse. Sans être chrétien ni crétin, Adoration est un terme fort et juste. Et le film qui en découle est impressionnant.

Adoration

De Fabrice Du Welz 

Avec Thomas Gioria, Fantine Harduin, Benoit Poelvoorde, Peter Van den Begin, Charlotte Vandermeersche, Laurent Lucas, Pierre Nisse…

Durée : 98 min

Date de sortie : le 22/01/2020 (en France)

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