Des mécaniques du fouet au théâtre des sensations, Eugénie Guillou si présente et si insaisissable

Futuropolis a souvent le don de nous proposer des expériences de lectures spéciales, sortant des chemins balisés et mettant en lumière des destins, de personnes réelles ou inventées, que nous n’aurions peut-être pas suivis si cela s’était passé chez un autre éditeur. C’est le cas d’Eugénie Guillou, dont la disparition et la vie tellement à contre-courant pourraient laisser penser qu’elle n’a pas complètement existé, religieuse devenue maîtresse experte en fessée. Ça ressemble à un cliché? Ça ne l’est pas du tout, c’est une histoire vénéneuse, intrigante, reflet des temps qui changent et de ce que les âmes faibles ou fortes peuvent endurer avant de changer.

Résumé de l’éditeur : Qui était Eugénie Guillou ? Quand Christophe Dabitch a consulté son dossier aux archives de la préfecture de police deux mots ont suffi à contenter sa curiosité : « religieuse » et « fouet ». Eugénie Guillou fut réellement nonne puis Maîtresse, spécialiste de la fessée et des mises en scène sexuelles dans le Paris des maisons closes et du libertinage du XXème siècle commençant. On la surnommait « La Religieuse ». Elle voulait être indépendante et inventer sa vie, elle aimait le théâtre du fouet.

© Dabitch/Gonzalez chez Futuropolis

Pour moi, avant toutes choses, ce qui m’a donné envie de lire ce roman graphique, c’est le nom de Jorge Gonzalez sur la couverture. Ce gars-là, est un talent pur, éblouissant, un génie qui sent les couleurs mieux que quiconque et qui fait exploser les codes de la BD. Puis, aux côtés de l’Argentin qui confond traits et couleurs, il y a Christophe Dabitch, une autre valeur sûre. Le journaliste s’était fait plus rare ces dernières années, et revient en puissance avec un sujet qui lui a chevillé le corps et dans lequel il s’est engagé corps et âme, avec ses turpitudes au pied d’une montagne dont il ne voyait pas le sommet. Mais bien le fouet. Bref, le duo d’auteurs donnait sacrément envie de découvrir ce livre qu’a priori je trouvais un peu austère. Et j’ai bien fait.

© Dabitch/Gonzalez chez Futuropolis

Avec une couverture dont Jorge a le secret, qui ne montre quasi rien avec sa lumière plus que tamisé sur un rouge passé, c’est ainsi qu’on entre dans la vie…  les vies de « sainte » Eugénie. Ou peut-être est-ce elle qui est entrée dans la nôtre… et celle de Dabitch, par le plus grand des hasards. Et le sentiment d’avoir en face de nous une personne exceptionnelle qu’il serait dommage de résumer à un fait divers.

© Dabitch/Gonzalez chez Futuropolis
© Dabitch/Gonzalez chez Futuropolis

Pourtant, pour Christophe Dabitch, même si l’histoire qu’il raconte n’est pas si vieillotte, il a fallu du temps et du courage, des sources, pour mener à bien ce projet, sans doute le plus ambitieux qu’il ait porté. Parce que d’Eugénie, on ne saurait rien si le journaliste n’avait pas passé des mois à la traquer, elle ou son ombre, son fantôme, pour mieux comprendre qui elle était et à quel point elle a sa place dans la postérité. Car ce n’est pas une héroïne, juste une femme, et ses failles, qui a pris sa vie en mains et est devenue forte.

© Dabitch/Gonzalez chez Futuropolis
© Dabitch/Gonzalez chez Futuropolis

Le scénariste en fait l’expérience intime. En fait, il ne l’a pas traquée, il est arrivé à la rencontrer et c’est un dialogue qu’il tient avec. Un échange de longue haleine qui se déroule entre littérature et dessin. Dans le dépouillement et la volonté d’être au plus près du vrai. Une progression qui se fait par de courts chapitres introduits par des textes dans lesquels Dabitch (happé par le personnage mais critique aussi) questionne, espionne, Eugénie mais va aussi au fond de lui-même. Il a failli abandonner. Mais il y avait dans ce sujet quelque chose de plus fort que lui. La rédemption en inversé.

© Dabitch/Gonzalez chez Futuropolis

Plus fort que tout, il y a Jorge Gonzalez. Et le travail qu’il livre est une nouvelle fois impressionnant. Ah, cette manière d’installer le décor, d’en prendre le temps et les pages, de s’attacher aux ombres et aux passants pendant que le personnage central commence à se livrer, anonyme dans la foule qui passe. Il y a dans l’art de l’Argentin une force qui résulte de l’inégalité des traits et de la puissance des fantômes dans des traitements graphiques adaptés aux chapitres racontés. d’un déluge de couleurs à un autre de tons sombres. C’est fascinant.

© Dabitch/Gonzalez chez Futuropolis

Au fond, je me rends compte que j’ai parlé, parlé, sur cette oeuvre sans dire quoi que ce soit de la vie de la Femme dont il est question. C’est la première fois que ça m’arrive, je « passe » à côté du sujet pourtant bouillant et brûlant, celui d’une femme brisée par l’Église et qui renaît dans ce que certains considèrent comme le purgatoire. Alors que d’autres la chassent comme une sorcière. Non, je n’en ai quasiment rien dit, j’aurais peur de déflorer cet album dingue, dans lequel il ne vous reste plus qu’à investir votre ressenti, vos émotions.

© Dabitch/Gonzalez chez Futuropolis

Série : Mécaniques du fouet

Récit complet

Scénario  : Christophe Dabitch

Dessin et couleurs : Jorge Gonzalez

Genre: Documentaire, Enquête

Éditeur: Futuropolis

Nbre de pages: 208

Prix: 25€

Date de sortie: le 05/06/2019

Extraits : 

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