Éric Verhoest dans les coulisses d’une vie en dessins de Walthéry : « Le vrai challenge était de sortir 200 originaux de chez François, ce sont littéralement ses enfants »

Il y a quelques semaines, pour la sortie d’un énorme pavé incontournable, Une vie en dessins, je rencontrais François Walthéry, volubile, au Centre Belge de la Bande Dessinée. Mais aussi Éric Verhoest, l’autre papa de ce beau bébé issu de la plus ample collaboration entre Dupuis et les Éditions Champaka (qui appartiennent d’ailleurs désormais à la maison du Groom). L’homme est ravi et prévoit déjà d’autres belles aventures dans l’ombre des grands auteurs, pour exhumer des dessins et les circonstances qui les ont permis. Toutes les anecdotes que le commun des mortels ne connaît pas forcément. Un autre regard en fait.

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Bonjour Éric, une nouvelle parution, c’est toujours excitant. Mais le premier album, que dis-je pavé, de cette nouvelle collection alliant Dupuis et Champaka, ça doit l’être encore plus, non ?

C’est vrai, c’est le premier de la collection. Les choses se sont faites logiquement avec une matière de base fourmillante, un concept de fabrication abouti, on y est plus ou moins arrivé, je crois. Au lecteur de nous le dire. Ce fut enthousiaste mais… chronophage.

© Derib chez Dupuis/Champaka

Pourquoi avoir choisi de mettre Walthéry à l’honneur ?

C’est un auteur que le lecteur a l’impression de connaître depuis la nuit des temps. Le secret étant de gagner la confiance de l’auteur dans un domaine dont il n’a pas l’habitude.

Se livrer, raconter les coulisses de son oeuvre, planche par planche.

Et Walthéry est incollable. Il se rappelle de tout. C’était un luxe de le faire commenter ses propres planches. Avec une iconographie soignée, des fac-similé. Ce n’est pas une monographie, ce n’est pas aussi simple.

Avec l’accès à une mine d’originaux, le vrai challenge était de sortir 200 originaux de chez François. Ce sont littéralement ses enfants. Il ne les vend pas et s’il en a donné quelques-uns, il y tient comme à la prunelle de ses yeux. J’ai cru quelques fois qu’il allait faire une crise cardiaque lorsque je sortais les documents pour les scanner.

© Walthéry chez Dupuis/Champaka

Toutes les planches n’étaient pas pour autant chez lui. Pour mille et une raisons, celui-ci peut en avoir lâché. Le travail consiste alors à sourcer les originaux dans la nature. C’est une conviction. Et nous avons la chance d’avoir le nom de Champaka derrière cette collection, nous jouissons d’une bonne réputation pour vaincre la méfiance, légitime, qui entoure le monde des collectionneurs.

Et ce n’est pas de la simple reproduction.

Non, avec le graphiste, nous avons veillé à porter le regard sur des séquences majeures. Ce ne sont pas que des planches au format 1/1 – ce que je vois comme une condamnation à l’ennui. On devait rythmé cet album. François Walthéry, en amateur de jazz, vous le dira mieux que moi : il devait y avoir une musique à sa vie, un vrai dialogue.

© Walthéry

Entre vous et François, déjà ?

Oui. Si j’ai un fax chez moi, c’est parce que je travaille avec François. C’est la manière privilégiée de le contacter. À intervalles réguliers, je lui envoyais des morceaux de l’album, des mises en page. Moi, je suis plutôt matinal. Lui est nocturne. Du coup, je me levais le matin et j’avais la réponse à la question posée la veille. Un délicieux retour en arrière, en fait. À l’époque où j’étais éditeur… pour Natacha.

Dans ce livre, tout n’y est pas. Des Schtroumpfs, du Benoît Brisefer, Natacha, Le Vieux Bleu, Le P’tit bout d’chique et ses précurseurs. Il a fallu choisir.

Dans la dernière phase, nous nous sommes retrouvés avec 450 pages. Pour la version finale, nous avons dû sacrifier des pages. C’est ce qui fait que ce livre est riche. Nous ne pouvions pas le faire à la hussarde. Pour une collection telle, nous nous devons de travailler avec des auteurs qui ont trop à monter.  Quitte à arbitrer et à être triste de laisser tomber certaines choses.

© Peyo/Walthéry chez Dupuis/Champaka

J’ai cru comprendre qu’une des choses qui avaient marqué François, c’était ces agrandissements, justement.

Il fait partie d’une génération de dessinateurs pas habitués à ce genre de procédé. Ils ont sous-estimé ce qu’on pouvait faire avec leurs planches. Je me souviens de Franquin, surpris et modeste face à une case qu’il pensait ne pas être faire pour être agrandie.

François voyait-il l’intérêt d’un nouveau livre sur son art ?

« Est-ce que c’est mérité, 300 pages sur moi? », m’a-t-il demandé ? C’était tout l’enjeu. Il ne voulait pas non plus que ce soit « trop sérieux ». Il fallait réussir un ouvrage à sa gloire sans le mettre sur un trône, que ce soit révélateur de son talent, passé à la loupe.

Frank Pé, Yslaire, certains auteurs lui doivent beaucoup. Les 2 W, Walthéry et Wasterlain ont ouvert des portes. Par la poésie pour Marc, et par l’efficacité pour François.

© Wasterlain/Walthéry chez Dupuis/Champaka

Plus de 55 ans de carrière, c’est énorme. Il aurait pu s’engoncer dans un style. Non, il a toujours évolué.

Il n’est pas resté figé. Dans son dessin, ça bouge beaucoup. Avec une règle d’or : faire ce qu’il veut et ne pas se répéter. Il a gardé l’énergie vitale.

Sans jamais vraiment réussir à faire des femmes différentes de sa Natacha.

Comme Dany. Ils ont le même problème… ou la même chance. Ce qu’ils en disent, c’est souvent la même excuse : ils peuvent varier les physiques des personnages masculins, les rendre moches… mais une femme, ils n’ont pas envie de la rendre moche. Je pense que c’est un faux prétexte mais je n’ai pas d’explication.

La suite de la collection ?

L’âme de Champaka : Yves Chaland ! Il est mort à trente-trois ans et s’il n’a qu’une carrière longue de dix ans, elle fut faste. Comme les Beatles. On a la même chance qu’avec Walthéry : beaucoup trop de matière originale disponible. J’ai reçu un très bon texte de Jean-Christophe Ogier de France Info pour présenter cet auteur à la fois classique et moderne. Pour ce qui est de faire commenter les planches, on a sourcé quelques interviews, on en a réencodées. Mais ce n’était pas quelqu’un qui analysait son oeuvre, ses réponses étaient décalées.  Du coup, en soutien, il y aura des témoignages d’auteurs de la génération de Chaland : Jean-Pierre Dionnet, Yann, Floc’h, Serge Clerc.

© Yves Chaland

Le troisième album d’une Vie en dessins sera consacré à Victor Hubinon. Dans cette collection, j’aimerais alterner les grands anciens franco-belges et les modernes. Hubinon, c’est un auteur fondamental. Il représente l’école réaliste de Spirou. À l’instar d’un Mitacq. Là encore, on agrandira des cases et on y ira année après année. Pas par bloc Buck Danny ou Barbe Rouge. François Schuiten, n°1 de la BD contemporaine et grand admirateur d’Hubinon interviendra, avec un regard sur l’encrage. Pour prouver si besoin en est que ce n’est pas un vieux dessinateur.

© Victor Hubinon

Ensuite, j’aurais envie d’aller vers Gotlib, Frank Pé…

Champaka, Dupuis. Le mariage a été inauguré par des artbooks, cette collection maintenant.

C’est une maison d’édition qui existe depuis 1984. L’envie est de parler du dessin au service de la narration, de développer une logique de beaux livres, d’illustrations. Il y a eu des artbooks sur Sorel et Walter Minus. Dans la suite, il y aura Floc’h, François Avril, Berthet. D’autres choses sont en développement, comme des tomes d’Une vie en dessin consacré à une déclinaison d’un personnage. Un focus sur Batem/Le Marsupilami, par exemple. Mais ça prend du temps.

© Batem

Dans le même registre, il y avait déjà la Galerie Maghen.

Oui, dans un optique de galeriste, plus concentré sur le dessin, la monographie. Ce qu’ils font très bien.

Avec Une vie en dessins, nous voulions dès l’intro se recaler sur les bases, permettre de découvrir un tas de chose, plus que la base en tout cas. Avec des commentaires d’originaux qui permettent de rentrer dans le dessin.

Si l’auteur a une bonne partie de sa carrière derrière lui, il n’y a aucune raison que notre album soit périmé dans dix ans. Il restera tout aussi intéressant.

Terminons par là où tout commence : la couverture.

Celle-là, dès que je l’ai vue chez un collectionneur, je savais qu’elle ferait une bonne couverture. C’est une couverture d’un numéro de Spirou, dans les années 70. On s’échappe du côté Peyo, des premières années, pour gagner en souplesse. Le trait de François devient moderne. François trouvait ce dessin trop vieux. Moi, je trouve qu’il a franchi le cap, de l’intelligence et de la sensualité.

Il y aura aussi une édition de luxe à la fin de l’année, sur le principe d’un tirage de tête à 777 exemplaires, avec une jaquette différente et un frontispice numéroté et signé. Sur la jaquette, une autre couverture, une publicité pour Spirou parue uniquement dans la première édition de Natacha.

Titre : François Walthéry – Une vie en dessins

Beau livre

Préface : Christelle et Bertrand Pissavy-Yvernault

Direction éditoriale et interview : Éric Verhoest

Conception graphique : Jean-Michel Meyers

Genre: Entretien, Oeuvre commentée

Éditeur: Dupuis / Champaka Brussels

Nbre de pages: 384

Prix: 55€

Date de sortie: le 15/03/2019

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