Alain-Fabien Delon, de la race des seigneurs et des mémoires d’un fils

Delon… Voilà un nom qui fait frémir le cinéma depuis plus d’un demi-siècle; une vraie dynastie fondée par Alain, « Le Magnifique » ! Alors que l’acteur mythique vit l’automne de sa vie loin des caméras, c’est son fils, Alain-Fabien, qui revient sur le devant de la scène avec la publication d’un premier ouvrage (sobrement) intitulé « De la Race des Seigneurs » (allusion à l’un des films du père). Récit d’une lecture problématique.

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« De la Race des Seigneurs », c’est donc la première expérience littéraire d’Alain-Fabien Delon, aka Delon Junior. Pour ce premier roman, il nous raconte l’histoire tourmentée d’un avatar de papier prénommé Alexandre Delval. À dix-huit ans, le jeune homme rêve de devenir acteur, comme son père, Alexandre Delval, premier du nom. Alors qu’on lui propose un rôle comme il en attend depuis toujours, il déraille, assailli par les doutes et les démons. Après une soirée noyée dans l’alcool, Alex se réveille chez un psy. S’en suit une longue nuit à exorciser les fantômes du passé, les peurs d’un enfant qui a grandi dans l’ombre d’un mythe.

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Les Rencontres d’après minuit, de Yann Gonzalez (2013)

La lecture de la quatrième de couverture ne peut qu’arracher un rictus ; toute ressemblance avec des personnages réels est fortuite, semble-t-elle nous raconter sous le couvert de l’estampille « roman ». Et Delon nous confie la même chose, rabâchant à qui mieux mieux que ses écrits ne sont que pure fiction. Il se dédouane de ces curieuses ressemblances en répétant que tout auteur s’inspire de ce qu’il vit pour écrire. Il n’a pas tout à fait tort, pas tout à fait raison non plus. Un écrivain s’inspire de sa vie, de ses rêves, de son entourage, certes. Mais il retrace rarement toute sa jeunesse et ses problèmes familiaux dans une fiction. Raconter sa vie à l’écrit, voilà qui est symptomatique de l’autobiographie.

Si ce Delon junior était un illustre inconnu, tout cela passerait peut-être. Or voilà, sa vie s’est étalée dans les magazines depuis son plus jeune âge, parfois en dépit de sa volonté, parfois pas. Nous avons donc eu vent de ses addictions, tout comme de sa cure de désintoxication ou de ce tragique évènement dans un appartement à Genève qui a valu à une jeune fille d’être gravement blessée à l’arme à feu. Lorsque l’auteur met en scène ces évènements dans son livre, en les modifiant juste ce qu’il faut pour pouvoir nous dire « ceci est une fiction », les problèmes affluent. Car les similitudes sont beaucoup trop frappantes pour croire au subterfuge de la fiction. Outre ces coups de théâtre bien connus de la vie d’Alain-Fabien Delon, les détails foisonnent, rappelant continuellement cette fameuse dynastie Delon. Un patronyme en deux syllabes (Delon devient Delval). Un fils d’acteur mythique qui porte le même prénom que son père (Alain devient Alexandre) et rêve de cinéma. Un père grand collectionneur d’armes. Un titre qui se retrouve aussi dans la filmographie d’Alain Delon. Voilà donc beaucoup de coïncidences qui, à chaque page, clignotent dans l’esprit du lecteur à la manière d’un appel de phare. Mention spéciale pour la couverture qui ne voit pas s’étaler une simple image résumant l’histoire du livre, mais bien une photo de l’auteur lui-même (ce qui n’est pas le cas pour les quelques autres romans de fiction de la nouvelle collection Arpège chez Stock).

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Une jeunesse dorée, d’Eva Ionesco (2018)

La question de démêler le vrai du faux est donc au centre de ce livre, que l’auteur le veuille ou non ! Et lorsqu’un journaliste a le malheur d’essayer de questionner sur cette part de vérité, il attaque sans comprendre que c’est la réaction type face à un ouvrage écrit par Delon Junior qui ressemble curieusement à la vie des Delon. Roman, mémoires, autobiographie, Alain-Fabien Delon et ses éditeurs tranchent sans hésitation en faveur du roman. Mais ce n’est pas un roman, ça ne peut pas être une fiction. Alors, certes, il a sans doute romancé son histoire, mais ce n’est pas pour autant qu’elle peut revêtir l’habit de la fiction. Et vendre ce livre, le défendre bec et ongle comme tel, cela revient à berner le lecteur, pour ne pas dire le prendre pour un con !

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Borsalino, de Jacque Deray (1970)

Outre cette impossibilité de trancher entre fiction et autobiographie qui très vite, perd le lecteur, Alain-Fabien Delon nous livre un ouvrage d’une écriture banale qui ne passionne pas, là où son sujet est brûlant. En littérature, les pères ont déjà fait couler beaucoup d’encre. Notre auteur dresse d’ailleurs le portrait d’une figure paternelle à faire pâlir le Roi Lear. Antisémite, violent, colérique, mégalo, arrogant, tout est fait pour ne pas aimer ce père, ne pas le comprendre non plus. Et voilà donc l’un des autres problèmes de ce livre, s’il ne fait pas son autobiographie, difficile de déceler ce que l’auteur veut nous raconter. Au fil de cette nuit de psychothérapie accélérée, le héros confie ses secrets fragmentés à un psy. Il raconte son enfance, ses erreurs, ses addictions, ses amours et surtout son père qui semble être la raison de tous les malheurs de sa vie.

De confidence en confidence, Alexandre Delval nous livre un tableau général de sa jeunesse, toujours en surface, sans aucune profondeur. Et c’est justement ce qu’il manque à cette histoire qui se veut pourtant psychanalytique (il a été écrit avec la complicité de Valentin Spitz) : de la profondeur et de la psychologie. C’est pourtant ce qu’on attend d’un roman qui ne tisse aucune intrigue, on cherche la psychologie des personnages pour étayer le propos, ce qu’on ne retrouve pas ici. Au bout de 252 pages, on referme le bouquin et on ne peut qu’être déçu, car la passion ne nous aura jamais enflammés au détour d’un chapitre. On se demande même à quoi servent ces 252 pages joliment écrites, si ce n’est à susciter les interrogations sur la grande part de vérité de ce roman ; sur qui est Alain Delon, sur qui est Alain-Fabien Delon ? Sentiment étrange, puisque l’auteur nous assène que ce n’est pas son but ? Est-ce donc la vérité ? Sans doute n’aurons-nous jamais la réponse à cette question, mais est-ce une interdiction de se la poser pour autant ?

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Alain-Fabien Delon - De la race des seigneurs

Titre : « De la Race des Seigneurs »

Auteur : Alain-Fabien Delon

Éditeur : Stock (collection arpège)

Parution : 06/02/2019

Nombre de pages : 252 pages

Prix : 17.50 €

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