Tout le plaisir est pour Fred Druart, entre western et polar noir : « Une recherche d’équilibre entre l’ombre et la lumière »

Noir, c’est noir mais c’est aussi Druart. Avec Tout le plaisir est pour moi, le Tournaisien a pris un billet aller et bien encré pour le Dakota du sud façon fin XIXe. En compagnie d’Olivier Mau, l’auteur nous offre un western sous la neige et aux airs oppressants de polar bien noir. Sur les cendres du massacre que certains ont voulu faire oublier, Wounded Knee. Interview avec Fred Druart qui, jusqu’au  samedi 16 février 2019, aux côtés de Julien Maffre, expose ses planches et illustrations à la Comic Art Factory.

© Photo de couverture : Jean-Jacques Procureur

Fred, vous êtes originaire du Borinage et, mine de rien, ça se sent, non, dans cet album ? Pourtant il se passe loin de nos contrées mais il y a comme une connexion entre cette histoire au pays de l’or tout court et celui de l’or noir (pas celui de Tintin). L’héritage des mines, ne fût-ce que dans votre crayon et dans ce noir et blanc qui serait désespérant s’il n’était pas jouissif, vous le sentez dans cette histoire ? Ne fut-ce que par l’aspect charbonneux de votre dessin, non ?

Vraiment, je ne sais pas si cela influence mon traitement graphique, par contre, je pense que mon intérêt pour la nature humaine ou l’humanisme vient certainement de là. Le Borinage est une région qui a souffert et qui souffre encore aujourd’hui, tant socialement qu’économiquement. De ce point de vue, je crois qu’il est possible de faire un pont avec le récit de cet album.

© Mau/Druart chez Glénat

Avec Tout le plaisir est pour moi, on se retrouve balancés dans une histoire sans héros. Graphiquement, ça oblige à marquer les personnages ?

Le choix était de faire des personnages charismatiques sans que ceux-ci ne tombent trop dans une imagerie qui prête à l’inconscient collectif du western. Le fait qu’il n’y ait pas de héros demande surtout une attention particulière dans le découpage des scènes, que le tout puisse être dosé pour porter au mieux le propos.

© Druart

Est-ce plus facile de dessiner des personnages qu’on aime ou d’autres qu’on déteste ? Ici, tous sont détestables même ceux qu’on prenait, dans un premier temps, pour des héros de service.

Je crois que tous les personnages ont des réactions issues du contexte dans lequel ils vivent. Si ces personnages évoluaient dans les salons dorés, ils auraient d’autres réactions…peut-être bien pires. Peut-être prendraient-ils des décisions qui mettraient en péril la vie de leurs subordonnés ? En gardant cela à l’esprit, je comprends tout de même ces personnages, dans une certaine mesure. Mais si je dois parler en matière d’amour, l’histoire globale est au-dessus de ses protagonistes.

© Druart

Pour le lecteur, s’il veut se placer dans un camp, il doit faire le choix du moins pire, entre les Indiens, les unionistes et le reste. Vous, vous parvenez à choisir votre camp ?

Je ne peux pas admettre qu’on envahisse des peuples pour les massacrer, les piller, les ranger dans des réserves et leur interdire leur culte. L’extrémisme d’une invasion peut aussi créer un extrémisme de l’autre côté. Si je devais choisir, je serai tenté de prendre le parti des animaux présents dans l’album… mais je suis un homme et dans une situation extrême, je ne sais pas comment je réagirais.

En tout cas, on prend le train en cours de route, à l’entrée de l’histoire, on ne sait rien sur les personnages que vous animez (de mauvaises intentions). C’est tentant de trop en dire ? Vous, vous en savez plus sur les personnages ? Olivier Mau vous a raconté leur histoire ? Ou était-ce mieux, justement, de ne pas chercher à en savoir plus ?

Oui, avec Olivier on a beaucoup discuté du passé des personnages et aussi de leur avenir d’ailleurs. Même s’il s’agit bien d’un one-shot. Même si le lecteur arrive en cours de route, pour ma part, je devais savoir à qui j’avais à faire.

© Mau/Druart chez Glénat

Pourtant l’aspect psychologique des personnages est finalement assez développé, non ?

Oui, Olivier a vraiment creusé les faits historiques. Certains dialogues sont issus de ses recherches. Cela impliquait une certaine « logique » à nos personnages. À l’époque, les jeunes filles se mariaient très jeunes, les gens crevaient la dalle, etc.

C’est votre première collaboration avec Olivier Mau, comment vous êtes-vous rencontrés ? Très vite, ça a collé ?

Avec Olivier, on se connaît depuis une vingtaine d’années. Mes premiers bouquins étaient en collaborations avec des écrivains de séries noires et je me retrouvais souvent invité en festival Polar. Olivier étant également écrivain, on se croisait souvent. L’envie de travailler ensemble remonte déjà à longtemps. Cette fois, c’est fait et on espère bien continuer un bout de temps. On est animé par les mêmes choses, cela nous permet d’avoir la franchise nécessaire quand on doit se dire les choses qui ne vont pas.

© Druart

Il est aussi romancier, ça se sent dans sa manière d’aborder la BD ? Il y a à lire en tout cas, non ?

Oui, c’est surtout dans la matière qu’il me donne que je ressens cela. Le scénario ressemble plus dans sa forme à un script, il n’y a pas de « page 1, case 1, etc. ». Cela me convient parfaitement parce que cela me permet, par exemple, de transformer une ligne écrite en 4 pages si j’estime cela nécessaire au rythme. Bien entendu, cela se fait toujours de commun accord.

Dans les quatre albums qu’il a scénarisés, il y a une constante : le noir et blanc. Il vous a expliqué pourquoi ?

L’impact du noir et blanc nous semble toujours plus fort et plus efficace. Ensuite nous sommes tous deux admirateurs de travaux d’auteurs références dans ce domaine. Il y a aussi toute la symbolique que cela implique, une recherche d’équilibre entre l’ombre et la lumière.

© Mau/Druart chez Glénat

Et vous, vous êtes plus pour la couleur ou le noir et blanc ? Ou est-ce fonction de l’histoire proposée ?

Je préfère le noir et blanc en général pour les récits en BD, même s’il m’arrive de traiter la couleur. J’aborde plus spontanément la couleur lorsque je fais des illustrations.

Tout le plaisir est pour moi, c’est le récit d’une traque. Graphiquement, qu’est-ce que cela implique ?

Un découpage efficace et le plus fluide possible.

© Mau/Druart chez Glénat

C’est aussi le mariage de deux genres. Le western et le polar. Pour vous, c’est plus un polar, c’est ça ? En quoi ?

Je crois qu’on peut aussi ajouter série noire par le contexte social présent dans l’album. Avec Olivier, depuis le début, on s’est dit qu’on partait sur un polar dans un contexte Western. Je pense que ce sont des genres cousins.

L’ADN western est bien présent… mais sous la neige. Le cinéma nous a habitué au désert (sauf quelques exceptions (The Revenant, les Huit salopards…) mais la BD aime bien les westerns enneigés (Swolfs, Hermann…), comment l’expliquez-vous ?

Je ne sais pas trop, peut-être qu’il était plus compliqué à une certaine époque de filmer sous la neige. Pour la BD, il y a bien entendu l’aspect graphique qui renvoie peut-être à la sensibilité de chacun. Mais ici, le contexte historique impliquait ce climat.

© Druart

Pourtant, encore plus en noir et blanc, ça ne doit pas être évident de rendre cet effet « neige », si ? Comment vous y êtes-vous pris ?

J’ai observé pas mal de documentation et ensuite j’ai choisi ce que je n’allais pas dessiner, je me suis plus concentré sur le blanc que sur le noir.

Au fond, l’utilisation de la neige, c’est pour dire qu’elle va fondre et que, avec elle, les traces de sang et du massacre aussi ?

Oui, il y a un peu de ça… l’idée était aussi de prendre au piège les personnages dans un décor où le temps est comme mis sur pause, la neige me fait cet effet. Cela renforce la difficulté de ce qu’ils subissent dans l’album.

Recherches tournoyantes © Druart

Un massacre de Wounded Knee que les livres d’histoire ont volontairement oublié ?

Je crains fort que ce ne soit pas le seul massacre à être oublié… généralement les livres sont écrits par les « vainqueurs ».

Votre album aurait presque pu s’intituler Blanc comme neige, non ? Comment en êtes-vous arrivé à ce titre, Tout le plaisir est pour moi ?

Le titre vient d’Olivier et je pense que son parcours d’écrivain polar implique aussi une sorte d’humour noir.

© Druart

Quelque chose me dit que trouver une couverture n’a pas été facile. Il y a eu beaucoup de tests ? D’ailleurs, vous en mettez deux, la couverture en soi et la page-titre. C’est quoi une bonne couverture, pour vous ?

Oui, il y a eu plusieurs essais mais ça reste raisonnable. L’idée était d’en dire assez sans en dire trop… celle-ci, à mon sens symbolise pas mal le récit. On a hésité un moment avec Cédric Illand (l’éditeur)  avec le dessin de la page titre.

© Druart

C’est la première fois que vous vous aventurez sur les terres du western, ça trottait dans votre tête depuis longtemps ? Qu’est-ce qui fait votre culture « western » ? Au cinéma mais aussi en BD.

Ma culture western est cinéphile mais je me souviens aussi avoir lu pas mal de pocket BD avec TEX. Je me suis toujours dit qu’un jour j’en ferai un. L’opportunité s’est présentée !

© Druart

Et en matière de polar ?

Mes premières amours, surtout en littérature. J’en ai dévoré un paquet…

Êtes-vous plus indien ou cowboy ? Plus détective ou bandit ?

Plutôt un ermite qui observe tout ça depuis ma grotte, héhéhé.

Le côté épouvante, n’est pas loin non plus. On est proche d’un slasher, en fait ?

Il y a aussi de ça et culturellement je suis aussi marqué par ces films.

Mais aussi d’un côté assez contemplatif avec le décor comme personnage central ? Et des animaux qui regardent la folie humaine passer. Vous aimez ça, dessiner les animaux ?

Oui, la nature joue un grand rôle dans le récit. La nature sauvage, celle sur laquelle l’homme a le moins d’emprise permet cette contemplation. C’était par soucis de rythme mais aussi pour évoquer une paix au milieu de ce récit sombre.

© Mau/Druart chez Glénat

Avant vous vous appeliez Toshy, pourquoi ce pseudo ?

C’est un pseudo que mes amis me donnaient lorsque j’étais plus jeune ( suite à un sketch des Inconnus). Je crois que plus personne ne m’appelait autrement en dehors de ma famille.

Aujourd’hui, vous signez sous votre vrai nom. Votre travail est-il dès lors plus personnel ?

Non, ce n’est pas ça. Pendant la réalisation de l’album, ma mère est décédée et, je ne sais pas vraiment pourquoi, j’ai pris la décision que je signerai de mon vrai nom dorénavant.

Parallèlement à cet album, la fin 2018 fut chargée, vous sortez L’homme qui traversait les montagnes avec Patrick Baud. Vous nous racontez ?

À la base c’était un livre écrit par Patrick Baud aux Éd. ARRRG ! (20 inconnus au destin hors du commun dont vous n’avez jamais entendu parler avant)

À l’origine, 4 de ces histoires avaient été publiées dans la revue « AAARG ! » qui malheureusement a dû s’arrêter. 9 histoires étaient prévues et l’éditeur de cette revue ,Pierrick Starsky,  m’avait indiqué son envie de voir le projet aboutir. C’est lui qui m’a proposé de faire le livre chez Jungle. J’ai donc alimenté le livre de 5 nouvelles histoires.

© Baud/Druart chez Jungle

Vous passez à des histoires courtes, alors. Là où vous deviez vous ancrer dans l’univers de Tout le plaisir est pour moi, vous ne deviez ici pas trop vous attacher et jouer serré, non ? C’est difficile comme exercice ?

Le projet était bien entendu très différent, j’ai parfois pris beaucoup de distance avec ces personnages. Raconter la vie de « vraies » personnes a impliqué une responsabilité différente.

© Baud/Druart chez Jungle

À côté de vos albums, vous êtes aussi professeurs de BD à l’Académie des Beaux-Arts de Tournai, qu’apprenez-vous à vos élèves ?

Nous essayons au sein de l’atelier, avec ma collègue, Hyuna Kang, de se concentrer sur l’aspect narratif avant toute chose. C’est un travail d’implication, de point de vue, d’observation. Mais surtout de tenter de leur donner la flamme nécessaire à surmonter les doutes qui peuvent parfois donner envie d’arrêter.

Aujourd’hui, on a l’impression que les pros reviennent un peu d’un monde de la BD qui est exigeant et ne valorise pas vraiment financièrement les heures de travail. Mais les étudiants sont-ils toujours aussi nombreux ? Sont-ils prévenus des risques du métier ? Les rêves artistiques sont les plus forts ?

De manière générale, je pense qu’il y a peu de secteurs valorisant financièrement le travail aujourd’hui, et le monde de l’édition n’est pas à part bien entendu. Le nombre d’étudiants ne faiblit pas, au contraire même. Nous expliquons la réalité du métier aussi en disant qu’un grand nombre d’auteurs doivent souvent exercer d’autres fonctions, dites, alimentaires ou de commandes.

Justement, quel est votre regard sur le monde de la BD. Un monde qui connaît la surproduction, un bien, un mal ?

À mon sens, le problème est global dans cette société, la répartition des richesses est inexistante. Et la problématique de l’auteur devrait faire partie des revendications au même titre que les autres travailleurs. Secteur par secteur, je crains que ça ne marchera jamais.

© Druart

On parle beaucoup du statut d’auteur en France. Qu’en est-il en Belgique ?

Le statut est inexistant, un grand nombre d’auteurs sont précaires et ont souvent recours à un chômage où l’on ne les considère pas. C’était mon cas avant de signer chez Glénat et de devenir prof. Lors de mon dernier « contrôle » avec ces gens-là, on m’a indiqué que je devais aller travailler à l’usine.

Quels sont vos projets ? Vous bossez sur un autre album ? Quel en sera la teneur ?

Olivier écrit actuellement une histoire qui se déroule lors de la guerre de sécession. En attendant il y a 2, 3 autres projets mais rien d’assez concret pour l’instant pour que je puisse développer.

Merci Fred ! 

Titre : Tout le plaisir est pour moi

Récit complet

Scénario : Olivier Mau

Dessin : Fred Druart

Noir et blanc

Genre : Polar, Roman noir, Western

Éditeur : Glénat

Nbre de pages : 200

Prix : 22,50€

Date de sortie : le 05/09/2018

Extraits : 

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