Green Book, road-movie fait dialogue entre Viggo, baratineur cabotinant et tue-l’amour, et Mahershala, avec 50 nuances de Don Shirley

Ayant déjà glané quelques prix très honorifiques et bien en vue pour les prochains Oscars, Green Book débarque ce mercredi sur nos écrans, porté par un duo inédit et qui fait des étincelles : Mahershala Ali (injustement placé dans la catégorie des seconds-rôles dans les diverses courses aux récompenses) et Viggo Mortensen. Et comme on aime donner des couleurs aux livres majeurs (ou pas) de notre époque, c’est le vert (comme quand on vomit) qui a donné sa couleur au petit guide permettant aux noirs de voyager en sécurité. Au moins, par cette voie, on reconnaissait le danger qui guettait tout homme de couleur qui s’aventurait au-delà des sentiers battus et ghettoïsé. Restait (et reste encore, malheureusement) à bannir ses violences reposant sur un racisme suintant l’inhumanité. S’intéressant à deux compagnons de route qui n’avaient rien en commun, Peter Farrelly signe un film très différent de ce qu’il avait pu produire jusqu’à maintenant. D’après une histoire vraie, forcément arrangée pour le cinéma, mais terriblement importante à notre époque.

1962, la ségrégation n’a pas fini de faire des ravages. Pourtant, inconscient et pourtant certain que la musique adoucit les moeurs, Don Shirley fait un pari insensé : partir avec son piano et ses musiciens de classe mondiale sur les (pires) routes du Sud. Quitter New-York pour rallier ces états dans lesquels les « Noirs » n’ont aucun droit, couvre-feu et ségrégation à l’appui. Y compris dans les salles où ce musicien mondialement connu va être acclamé. C’est ahurissant, et pourtant.

Pour parvenir à ses fins, dans sa belle cylindrée de location, Don Shirley a besoin d’un chauffeur. Et quel chauffeur ! Pas forcément un héros, un vrai; mais quelqu’un qui ait de la poigne et soit d’une sacrée trempe, un homme-à-tout-faire, un bodyguard prêt à parer de son corps toute tentative d’agression sur le Don du piano. Un oiseau rare qui ne court pas les rues où, pourtant, les crèves-misères sont légion. Coup de chance, ce diable italo-américain de Tony Vallelonga (dites « Lip », c’est plus simple, du moins s’il vous y autorise), videur turbulent autant que bedonnant, du genre à jouer des poings en cadence avec le big band, vient de se retrouver au chômage technique, le temps que le club qui l’emploie se refasse une beauté. Et comme Tony autant que Don ont leurs informateurs, la rencontre improbable a lieu et n’est pas concluante. Partir huit semaines au Sud du Sud (le « Deep South ») sous les ordres d’un homme qui se prend pour le roi du monde – la preuve il reçoit Tony du haut d’une sorte de trône – qui, de surcroît, est « noir ? Tony croit rêver et de toute façon son langage limité trahi son manque d’affinité avec ce « genre » d’homme. Encore plus si les rôles doivent s’inverser.

Don se fait violence – l’imbuvable Tony n’est pas non plus sa tasse de thé – et parvient à engager le cogneur à coups de biftons. La grande aventure humaine peut commencer. Et les potes de notre gorille devenu chauffeur de prendre les paris : « On parie que tu lui en colles une et que tu es revenu dans moins d’un mois ? » Les deux partent en live mais pas forcément de la même manière.

Dans les 3-4 mètres-carré de l’habitacle de la Cadillac, de guerres de regards en silences, deux mondes entrent en collision. Un monde de solitude classe et élégante et un monde la convivialité sans filtre et modeste, pour ne pas dire grossière. Le premier avec ses complexes, le second sans aucune gêne. L’élitisme face à la simplicité déconcertante, peu éduquée. Aussi simple que de manger du poulet frit en s’en mettant plein les doigts. Ce road-movie qui tient la route est une succession de collisions organisées à force de clichés que nos deux personnages mûrissent l’un sur l’autre. Plus loin que le racisme, dans la construction sociale qui peut s’opérer sur deux êtres. Plus loin que la dichotomie Noir/Blanc. Ou même étranger/autochtone. Parce que si Don est noir et Tony blanc, ils sont tous les deux des produits de métissage, jamaïcain pour l’un, italo pour l’autre. Et « rital », ce n’est pas forcément plus valorisant que d’être « nègre ».

Viggo Mortensen s’est arrondi de 20 kilos pour incarner ce tue-l’amour par excellence qu’est Tony. Forc(iss)ant la ressemblance avec un Michael Madsen écrasant clope sur clope, loin d’Aragorn, Viggo cabotine avec délice face à un Mahershala Ali tellement charismatique et émotionnel (un simple regard ou même avec les yeux fermés, pour rendre cet homme complexe avec cinquante nuances de Don Shirley, ce gars qui est plus un extra-terrestre qu’un humain). Le tandem marche à fond les pilons (de poulet, forcément) jouant du décalage et menant à bien les clichés pour en faire des leçons et des choix à trancher. Et si « ça n’a pas l’air chouette d’être malin », il s’agit surtout de laisser aller l’un vers l’autre et peu importe le regard porté par la communauté.

C’est en étant soi-même qu’on balaie les étiquettes. Celles qui appuient « for coloured only », qui interdisent l’entrée de la salle où Don Shirley joue ce soir à tous les chauffeurs noirs de ces bonnes gens (cela dit, Tony serait bien resté avec eux jouant à la chance leurs petites économies, mais Don lui a dit « Ils n’ont pas le choix d’être à l’intérieur, vous oui »), qui disent qu’un noir doit jouer de telle manière du piano ou écouter du Little Richard et du Aretha (« ce sont des gens comme vous »)… Il faut dévier des étiquettes, « On gagne en gardant sa dignité ». Même si Don Shirley est rejeté par sa communauté parce qu’il fait trop intellectuel, valais, marotte des chics dans son costume tiré à quatre épingles et dans ce vaste pays où la géographie compte tellement et n’est pas sortie de l’esclavage.

Avec ce film, loin des standards auxquels il nous a habitués avec son frère, Peter Farrelly livre une oeuvre de dialogue, intense entre les nombreux rires et sourires et des scènes beaucoup plus dramatiques. Dans ces beaux paysages qui ne méritent pas de loger tant de cruauté humaine et inégalitaire, le réalisateur et son fabuleux duo d’acteurs nous entraînent dans leur odyssée, abandonnant les costumes qu’on veut nous faire porter, pour se révéler à et pour soi-même, avant de nous changer face au reste du monde.

Avec une oeuvre musicale jazzy et classique aussi, Peter Farrelly fait là encore oublier les stéréotypes et les préformatages pour revenir à l’essentiel, la musique qui ne naît pas dans les grandes salles, n’est pas qu’un récital et sait se révéler dans les coins d’ombre, naître par hasard et dans l’improvisation. En se laissant aller, on y revient. Chassez le naturel, il ne revient pas forcément au galop. Il faut parfois s’employer pour le faire resurgir, pour tuer les réflexes de survie sociale. Les leçons se rejoignent dans ce cocktail savamment exécuté, pétillant, universel et surprenant. Un film d’éducation permanente.

Green Book, sur les routes du Sud

De Peter Farrelly

Avec Viggo Mortensen, Mahershala Ali, Linda Cardellini, Sebastian Maniscalco, Dimiter D. Marinov, P.J. Byrn…

Comédie dramatique

130 min

Le 30/01/2019 (en Belgique

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.