Dominique Dalcan : « Temperance, c’est un travail architectural plus qu’un processus intellectuel, à la recherche du souffle émotionnel »

La temperance, c’est une saison unique. Insaisissable ici et ailleurs et pourtant partout, Dominique Dalcan a roulé sa bosse et sa musique, la confondant avec la magie au fil de ses aventures musicales. Revenu plus fort avec Hirundo qui entamait déjà une nouvelle mue, c’est un musicien accessible et jamais avare de facéties qui était, il y a quelques semaines à Bruxelles pour parler de son projet en diptyque. C’est en pleine brume, un bon climat pour la Temperance, que nous avons rencontré le pionnier électro-pop et sympathique.

Bonjour Dominique, quelle brume, ce matin, à Bruxelles.

C’est une tradition, à chaque fois que je viens en Belgique, la brume m’attend. Et ça me plaît. Je suis venu en train et, de voir cette nappe opaque, c’est inspirant, ça mène à la perdition propice à la création. Enfin, cela dit, moi, je ne reste pas longtemps ! Vous, les Belges, par contre. (Il rit).

J’aime l’impromptu. Je me souviens d’un concert à Dunkerque. J’avais filé à Ostende, qui n’est pas très loin finalement. Cette ville, je ne m’y étais jamais rendu. Je suis fan de Marvin Gaye mais sans connaître tout de sa vie, je ne savais pas ce qu’il avait fait. J’ai sauté sur l’occasion pour aller à Ostende… plutôt que de préparer mon concert. J’ai fait le chemin de Marvin Gaye, j’ai été filmé là-bas, la scène où il a donné ses concerts. C’était une sorte de croisade pour moi, je retrouvais un trésor passé. Là encore, c’était inspirant et ça me fascinait. D’autant plus que pas beaucoup plus tard, Marvin Gaye s’est fait flinguer par son père. C’est une histoire déprimante.

À Ostende, j’ai retrouvé la poésie des photos simples de Martin Parr. J’ai aussi recherché une baraque à frites.

La Belgique, vous entretenez une belle histoire avec elle, non ? Récemment, vous avez été invité par Benoît Poelvoorde à l’Intime festival.

La rencontre a été sympathique, il était fan de mon boulot. C’est un festival qui met en relation les arts, au départ des bouquins. C’était très détendu et ça m’a donné l’occasion de performer dans un endroit, le théâtre royal de Namur, super-beau. Il y a un autre festival à Namur qui me plaît beaucoup et que j’aimerais faire, le KIKK.

Sinon, les Belges sont plus ouverts, leur culture est plus vaste. Puis, il y a Alain Berliner qui avait réalisé Ma vie en rose dont j’avais signé la bande originale. Un film qui a eu le Golden Globes du meilleur film étranger. Malheureusement, on l’oublie.

Pourtant, c’est une chouette thématique, la question de l’identité sexuelle d’un gamin… ou peut-être est-ce une fille ? Pourquoi faudrait-il choisir plutôt que de changer le regard des autres ? Dans une société hyper-genrée, c’est une vraie problématique désormais, encouragée par les avancées technologiques, le transhumanisme, la manière dont on peut modifier son corps.

En Belgique, il y a aussi Crammed Discs, le label qui vous a donné votre chance, à vous et Snooze.

Le signe d’ouverture, la terre d’accueil. Puis, ce fut Pias. Je crois vachement plus que la Belgique est un carrefour culturel qu’imprégnée de culture. Regardez l’impact, peut-être suffocant, qu’a eu votre pays en BD. Ici, tout le monde parle anglais. Pas en France, bizarrement.

Revenons à votre actualité. Le deuxième volet de Temperance, votre projet anglais, atmosphérique, électro vient de voir le jour. Mais quelle est la genèse de cette aventure à part dans votre discographie.

Un film. Quand j’ai le temps, je fais tourner ma caméra, et ce médium qui fut le point de départ de Temperance. Plus exactement, les images m’ont inspiré la musique. Je me souviens précisément de la naissance. Une nouvelle fois, il y avait de la brume, lors d’un voyage à Naples, il y a deux ans et demi. On avait escaladé le Vésuve et la brume rendait la situation déplorable, on ne voyait rien. Il y avait un côté tellurique très fort. De cette sensation, j’ai produit la musique. Et ce que j’avais vécu m’a directement inspiré l’illustration de Small black piece of field.

C’était opaque et transcendé, on plongeait dans la matière.

Ce deuxième album, il était prévu dès le départ ?

Je l’espérais. Je ne pouvais pas faire un double-album, le disque aurait été trop long, trop massif, il fallait laisser le temps de la digestion. C’est une déflagration, un écho.

Avec une évolution des significations entre le premier et le deuxième.

Dans le premier, je voulais évoquer, explorer le rapport de l’homme à la nature. Le deuxième, c’est autre chose, déjà bien présent dès la première piste, Done enough for your man. J’interroge la possibilité pour tout un chacun d’être fidèle au rêve qu’il a et du prix à y mettre. L’idée de la cage dorée. Et la scène m’inspire. Comme pour Melt Together qui interroge : comment on fait pour vivre ensemble ?

Vous avez chanté en anglais avec Snooze, en français sous votre propre nom, vous nous revenez en anglais avec Temperance. Le choix de la langue, c’est important ?

Temperance, c’est une oeuvre de synthèse venue d’une idée et d’un besoin me ressemblant vraiment, à 100%. Dans l’esthétique, la manière de chanter, de le présenter au public.

Pourquoi ne pas avoir fait ce projet sous votre identité ?

J’aime l’idée de m’effacer derrière un projet, une proposition. Dans le rapport aux réseaux, puis à la nature, il n’est pas nécessaire de capter la lumière.

La manière de chanter est d’ailleurs très particulière.

Il y a une part d’improvisations vocales qui est ensuite mise en forme. Ce sont des strates, des couches différentes. Ma voix, de base, est plus medium et basse, j’ai appris à la monter. C’est un travail architectural plus qu’un processus intellectuel, à la recherche du souffle émotionnel.

La musique est venue après l’improvisation, je partais d’un thème a cappella. D’abord, il y eut le verbe, les impros, puis la mélodie et les films. Quand on fait fi de tout, on peut s’inventer des histoires. J’apprécie l’isolement, même seul au milieu des autres. Une fois que tout est malaxé, on peut faire ressortir le meilleur. J’aime penser que Temperance s’apparente au jazz – attention, je ne sais pas faire de jazz – dans sa liberté.

Dans cet album, il y a des chansons mais aussi des instrumentaux.

Ils sont évocateurs, ils racontent tellement de choses. Il y a un morceau très court, presque celtique, Women running down the hill, dans lequel je vois une femme dévaler une vallée. C’est une aération, une respiration. Je n’aurais pas pu y mettre un texte, cette instru se suffit à elle-même. C’est de l’ordre du rapport au silence. Du silence et de l’espace. À l’heure où on veut toujours remplir tout – comme dans un cadre dans lequel il ne devrait plus y avoir aucun point blanc. La tentation est grande. Mais il faut savoir se dire qu’on en a dit assez que pour ne pas en dire trop.

Temperance, c’est un boulot d’élagage. Des tonnes d’idées qui, au fil du temps, ont maturé. Certaines ont été enlevées, ça a duré plusieurs mois. Jusqu’au moment où tu valides… ou tu repars au boulot.

La manière dont je compose sur modulaire est très simple, c’est du left/right, deux parties de synthés qui se mélangent je ne sais trop comment.

Ce mélange, il apparaît déjà sur les pochettes de ce projet. Les rondeurs et les cercles restent de mise sur celle du deuxième album mais, après le rouge, place au bleu. Le chaud et le froid ?

J’aime beaucoup le travail de James Turrell, artiste contemporain spécialisé dans le land art, dans le travail de diffusion de la lumière. Sur les pochettes, je voyais bien les cercles lumineux et un complément éditorial, la typo qui se juxtapose, je voulais donner une idée d’aveuglement par ce cercle.

Ce deuxième prend des couleurs bleues louvoyant vers le vert. Ce serait la définition du glauque dans la poésie du XIXe siècle. Mais, ce n’est pas ça que je voulais souligner. Le bleu représente la nature et le vert, le personnage. Cela induisait pour moi quelque chose de poétique, la transition d’un monde naturaliste à un autre plus incarné.

Pour Temperance vol.1, vous avez reçu la Victoire de la musique du meilleur album électronique. Ça change la donne ou pas vraiment ?

J’ai pris ma revanche. En 1998, j’avais été nominé parmi les meilleures bandes originales aux Victoires pour Ma vie en rose mais j’avais été battu par un monument, Gabriel Yared et sa musique pour Le patient anglais.

Vingt ans après, ça m’a souri. Le label que j’ai créé, Ostinato, d’après le nom d’un de mes albums, signifie l’obstiné que je peux être. Il faut s’accrocher. C’est ainsi que viennent des rendez-vous qu’on n’annule pas !

Si ça a changé quelque chose – attendez, je regarde – , non, rien sur mon compte en banque. Dans mon immeuble, je me disais que j’allais être énorme. Rien ne s’est passé. Je ne suis pas big in Japan, même pas dans mon appart. (Il rit).

Les Victoires ne sont prescriptrices de rien.

Et les jeunes ?

Je ne suis pas dancefloor comme la jeune génération. Je suis plus dans l’esthétique. Ma culture, c’est Brian Eno, ce qu’il a fait avec Ferry, par exemple. Mais aussi U2, les Talking Heads. J’ai l’impression qu’on a des préoccupations en commun.

Les Talking Heads, on sent leur influence dans un titre comme Come on yeah.

C’est vrai ? Ça me fait plaisir. J’ai vu David Byrne sur scène, il y a quelques mois. La scénographie était terrible mais ce n’était pas émotionnel. Byrne, c’est une grosse machine, qui a su être très inventif par le passé. Mais il est responsable, hein, il accomplit sur scène sa mission, comme un passeur.

J’aime cette chanson, My house, dans laquelle il dit qu’il y a trop de monde dans sa maison, qu’il ne va plus s’y retrouver. Puis, surgit un choeur américain, gospel, black qui lui chante « viens dans ma maison, je t’accueille. C’est plus sympa. »

Un peu comme la métamorphose d’Eastwood dans Gran Torino.

C’est ça. Bref, Come on yeah raconte l’histoire de deux jeunes qui se déclarent leur flamme via Skype. Ils ont trouvé une date mais ils sont sous surveillance d’une webcam. Puis la maman de la fille n’est pas loin. Il y a ce contraste entre le flip, la crainte et l’excitation. C’est inspiré de Crash de Cronenberg. Un film sur le voyeurisme, le fétichisme. Qui osera sortir comme ces amoureux sortent sur le balcon au grand jour face au reste des individus de la société.

Un autre film m’a marqué : Shame de Steve McQueen sur un addict sexuel dans un hôtel incroyable. Les baies sont vitrées partout, on voit tout le monde dans toutes les chambres.

Et l’apport des nouvelles technologies ?

Je suis méfiant. Et je crois que ça doit être notre problème à tous. Avec l’arrivée d’Internet, on a des tas de documentation à portée de main. Et on zappe si on ne trouve pas ce qu’on cherche du premier clic. En trois clics, on perd le fil. Ça nous a formatés.

Vous aussi ?

Non, moi, je suis capable d’aller chercher les informations dans les bouquins. Bon, ça m’énerve ! La vraie question qu’on doit se poser, c’est celle de la numérisation.

Nous avons commencé cette interview en parlant de votre escapade à Ostende plutôt que de préparer un concert. Vous aimer éviter les répétitions ?

C’est de l’accident que naît l’émotion. Mais quand je prépare moins, je suis parfois irrégulier, ma voix se brise dans un mélange de peur et d’émotion. Je suis déjà arrivé aphone, c’était désespérant. Et, pourtant, tout le monde a envie que le concert se tienne, ils sont là. Bon, touchons du bois, mes vidéos n’ont pas encore déraillé, mais ça pourrait bien arriver.

J’aime être super-organique. C’est important, au présent, de savoir d’où l’on vient, d’en avoir conscience. Savoir où on se situe, ce n’est pas évident.

Vous qui êtes vu comme un pionnier de la french touch dans l’électropop , quel est votre regard sur l’électro d’aujourd’hui ?

Tu es spécialiste dans l’électro, toi ?

Oh non, loin de là.

Moi, non plus (il rit). C’est une musique qui est devenue démocratique par les évolutions techniques. La question se pose : où mettre notre éthique par rapport à un logiciel qui pourrait faire de la musique tout seul ? L’idée de l’électro a évolué, s’est enrichie. Mais, dans les appellations, on galvaude. Tout ce qui est catégorisé comme hip-hop ou musique urbaine, ça ne veut plus rien dire. Il faut voir ce qu’il y a autour, la puissance de l’image, l’influence… Angèle, Roméo Elvis, vos artistes qui fonctionnent fort en France, où est-ce qu’on les case ?

Avez-vous peur qu’un jour – comme ces présentateurs qui pourraient être mis au placard par des robots -, vous soyez remplacé par une intelligence artificielle ?

Je n’ai pas peur, ce n’est pas encore arrivé. Ce qui me fait peur, ce sont ces robots, ces drones de chez Amazon qui font le boulot de plein de gens. Avec l’Intelligence Artificielle, plein de sujets sont nourris : la sécurité de l’emploi, les mecs mal payés ou maltraités parce qu’ils vont être licenciés et que, s’ils ont entre cinquante et septante ans, ils ne retrouveront pas de boulot. Et il va y en avoir.

Un troisième album de Temperance, aussi ?

Qui sait. On verra. Ce n’est pas improbable. Pour le moment, je me focalise sur le live.

Merci beaucoup Dominique et belle continuation avec ce projet vivifiant.

Artiste : Dominique Dalcan

Titre : Temperance

Volumes : 1 & 2

Genre : Electro

Label : Ostinato

Durées : 33 min et 32 min

Dates de sortie : 27/01/2017 et 26/10/2018

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