Des couvertures qui se ressemblent et s’assemblent #3 Des enfants, avec des fusils trop grands…

Dans le panorama de livres que peuvent proposer une rentrée littéraire et la publication de dizaines d’albums de bande dessinée par semaine, les couvertures doivent se diversifier, jouer sur les tons et les formes, parfois se laisser avoir par les modes ou briller d’une imagination folle. Puis, parfois, certaines se rejoignent, se recoupent dans ce qu’elles laissent entrevoir de l’histoire, cette partie immergée de l’iceberg. Pourquoi choisir quand on peut comparer des styles, des récits qui forcément s’échappent de la même porte d’entrée par laquelle on est arrivés. Avec ce troisième épisode, dans les pas du formidable Kivu concocté par Jean Van Hamme et Christophe Simon racontant un génocide pour l’argent et les richesses d’un pays dont les habitants sont spoliés et payent le prix cher (une grande interview à découvrir), voilà deux BD’s qui repartent au combat et montrent ce qui fait mal: plus « d’un enfant avec un fusil trop grand, un enfant, marche lentement, à pas hésitants
Au milieu du sang et du silence, et du silence ». Les cases se chargent d’exploser le silence. 

Précédemment : Des couvertures qui se ressemblent et s’assemblent #1 pour faire la part belle au courage et à la révolte des femmes : qu’elle soit Dolma du Tibet ou Phoolan Devi d’Inde

Précédemment : Des couvertures qui se ressemblent et s’assemblent #2 pour crier gare au gorille et ausculter ce mythe du cinéma, des villes et forêts lointaines et menacées 

À lire aussi | Christophe Simon, voir le Kivu et puis revenir et témoigner : « Là-bas, s’opère un génocide sans religion, sans cause ethnique, juste mené par la vénalité et l’argent »

L’envers des nuages, l’ampleur de la tâche… et de la tache de sang

© Richaud/Ortiz

Résumé de l’éditeur : Afrique centrale. Près de 2 millions de personnes survivent dans des camps de réfugiés, dépendant de l’aide humanitaire internationale. Les territoires alentour subissent les actions de rebelles qui sèment la mort et la destruction sur leur passage. Samy, jeune garçon d’à peine 12 ans, est enrôlé malgré lui dans les féroces milices d’enfants soldats pour commettre ces atrocités. Florence, photoreporter pour un grand quotidien suisse, est envoyée dans une base de la Croix-Rouge pour témoigner de la situation. Deux personnages qui n’ont rien en commun, mais que le destin va réunir, à travers le sang et les larmes. Fiction inspirée de faits réels et publiée avec le soutien du Comité International de la Croix-Rouge (CICR), cette bande dessinée poignante nous plonge dans la réalité d’un conflit meurtrier. Un drame qui nous raconte en parallèle l’engagement et les dilemmes auxquels tentent de faire face au quotidien les humanitaires.

© Richaud/Ortiz/De Cock/Makma chez Glénat

Frontale ! On n’a pas trouvé meilleur mot pour décrire la couverture qui nous plonge dans les yeux d’un gamin dont les yeux reflètent déjà la haine surabondante et terrifiante. Injectée de sang ? Sans aucun doute. En haut, le ciel est bleu; en bas, la terre est rouge. Et derrière cet enfant, Samy, c’est l’enfer qui se déchaîne à gros coups de kalach’. La furie inhumaine dans les mains d’humains, pourtant, devenus fous. Une folie fratricide et documentée par les témoignages rapportés par les médecins, reporters et équipes de la Croix-Rouge. Il a l’air de faire chaud là où nous emmène cette couverture, pourtant ça fait froid dans le dos, et pas que…

Recherche de couverture © Ortiz

Avec L’envers des nuages, les auteurs éludent la chronologie des faits pour établir l’horreur sur quelques jours, dans la brutalité d’une poignée de jours, car tout va très vite. Et au moment d’embarquer dans son avion, Florence, la photo-reporter, ne sait pas encore dans quelle gorge du diable elle va atterrir. Des diables qui portent le képi rouge et des habits militaires, qui engagent de force des gamins pour pulvériser d’autres villages dans une apologie de la terreur innommable.

© Richaud/Ortiz

Là où Kivu se contente de l’âpreté des dialogues et des descriptions, épargnant la rétine pour mieux laisser l’imagination se mettre des limites, Rafael Ortiz montre tout, gore et trash mais au plus près du réel, des scènes atroces et de l’oeil déboussolé de ces enfants à qui on demande de faire une guerre, sans grand but sinon des intérêts qui sont ailleurs, comme des grands.

© Richaud/Ortiz

La couleur trouvée par Elvire De Cock et Makma est franche, peignant de sang et de feu, de nuit et de cendres, le parcours du combattant de cet album infernal. L’alliance du dessin et des couleurs est imparable, faisant fond avec la forme. Aller au bout de cet album demande d’ailleurs au lecteur du courage (bon, bien moins, que celui des enfants pour appuyer ou ne pas appuyer sur la détente de leurs engins de malheur) sans être vain.

© Richaud/Ortiz/De Cock/Makma chez Glénat

L’envers des nuages – vous en comprendrez la signification – pèche finalement par sa force, situant l’action dans son feu mais allant trop vite que pour saisir la situation et comment on en arrive à une telle guérilla. Le dossier rassemblé par la Croix-Rouge apporte quelques réponses mais il ne sera pas inutile d’accompagner cet album de quelques autres lectures pour mieux comprendre ce qui se joue… loin des yeux de l’Occident. Cela dit, L’envers des nuages ouvre la porte à l’information et à la responsabilisation, marquant nos yeux au fer rouge. Finie l’innocence, l’inconscience et l’insouciance.

Titre : L’envers des nuages

Récit complet

Scénario : Frédéric Richaud

Dessin : Rafael Ortiz

Couleurs : Elvire De Cock (assistée de Makma)

Genre : Documentaire, Drame, Guerre

Éditeur : Glénat

Nbre de pages : 56

Prix : 14,50€

Date de sortie : le 20/06/2018

Extraits : 

Tamba, l’enfant soldat pourra-t-il se reconstruire ?

Résumé de l’éditeur : Dans un village d’Afrique, les gens se rassemblent dans un bâtiment pour une audience dirigée par la Commission de Vérité et Réconciliation. Au centre, le jeune Tamba, 16 ans, est invité à témoigner de sa participation aux violations des Droits de l’homme dans ce pays qui se remet difficilement de la guerre et qui cherche à comprendre et à pardonner pour se reconstruire. Tamba : « J’avais huit ans lorsqu’on m’a kidnappé… »

© Achard/Dégruel chez Delcourt

Sur la couverture, comme pour L’envers des nuages, c’est une figure d’enfant qui est mis en vitrine, le regard tourné vers l’avenir, illuminé d’espoir. Le ciel est rouge mais rien ne filtre sur ce qui se passe derrière cette figure jeune, ça viendra bien assez tôt. Est-ce un garçon ou une fille ? Le doute est permis. Un papillon vient se poser au niveau du casque, seul et imposant indice de la guerre qui se prépare entre les pages de ce drame.

Tamba – L’enfant soldat, c’est la première incursion de Marion Achard, artiste circassienne et femme de lettres, dans la BD avec un propos fort et âpre qui complète à merveille le récit de L’envers des nuages. Avec ce roman graphique, se retrace le « procès » du jeune Tamba Cissé, gamin enrôlé dans l’horreur sans nom et qui va se raconter en Commission Vérité Réconciliation. Là où des victimes et des proches de victimes auront vite fait de le juger et d’avoir la rancoeur tenace. Mais Tamba, pas plus haut que trois pommes, a-t-il eu le choix des armes ou se sont-elles imposées à lui sous peine qu’il en paye de sa vie ?

© Achard/Dégruel chez Delcourt

Documenté mais aussi imagé, le récit proposé par Marion Achard est brillant et évocateur, s’épargnant le gore pour mieux impliquer le lecteur et souligner plutôt que surligner. Yann Dégruel fait le voyage des couleurs, très belles, très accordées à ce qui est raconté. Pourtant, dans le dessin, c’est la catastrophe. De la couverture à la première planche, on descend de trois crans et on se retrouve vite au 36e dessous. Pour Yann Dégruel, c’est aussi une première, la première BD dans laquelle il s’engage (dans tous les sens du terme) sur des chemins plus adultes. On connaît son fabuleux pouvoir pour mettre en BD des histoires pour enfants. Malheureusement, l’auteur ne réussit pas à adapter son trait à l’amplitude de ce récit-documentaire. Le trait est maladroit, imprécis (encore plus quand on voit la précision d’Ortiz dans L’envers des nuages). Pire, on a l’impression que l’auteur a manqué de temps et en est resté à l’étape du rough. C’est tellement dommage et préjudiciable au récit dont on sort à chaque fois que le crayon (l’outil informatique) dérape, que les visages se font laids et méconnaissables.

© Achard/Dégruel chez Delcourt

Pourtant, le découpage est énergique et nous met dans la situation de survie de ce récit. Seule explication possible ? L’auteur a voulu faire ce récit à la manière d’un enfant de huit ans, comme Tamba, mais le propos est trop grand, trop grave que pour s’assumer ainsi. Il me fallait du concret pour que cette histoire me touche dans le fond et la forme. La forme m’a totalement perturbé. Pourtant, nul doute que cet album est important et révoltant !

© Achard/Dégruel chez Delcourt

Titre : Tamba, l’enfant soldat

Récit complet

Scénario : Marion Achard

Dessin et couleurs : Yann Dégruel

Genre : Documentaire, Drame, Guerre

Éditeur : Delcourt

Nbre de pages : 56

Prix : 18,95€

Date de sortie : le 22/08/2018

Extraits : 

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