Jean-Cristophe Chauzy établit les frontières du reste du monde : « Ce que mes personnages ont vécu dans leur chair, ma main l’a partagé: j’ai eu peur pour elle! »

On l’avait déjà rencontré lors du premier album du cycle Le reste du monde, une somme d’albums qui se suffisent à eux-mêmes mais forment un tout alarmant et effrayant, Jean-Christophe Chauzy nous revient avec Les Frontières, un troisième acte qui met toujours notre monde sens dessus dessous mais laisse passer la catastrophe pour trouver l’accalmie… Tectonique du moins car les humains sont de plus en plus sauvages, proies et chasseurs à la fois. On nous a suffisamment dit qu’il fallait agir pour sauvegarder la planète, il nous faut désormais réagir pour tenter de sauver quelques cm² de notre peau. Ce n’est guère gagné. Interview avec un auteur qui a redécouvert son métier.

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© Chauzy chez Casterman

Bonjour Jean-Christophe. Elle est étonnante cette série, non ? Si on sentait bien qu’il y aurait une suite au premier tome, à la fin du deuxième, l’histoire pouvait très bien se terminer là, sur une fin ouverte, sans « à suivre », sans indication de tome à paraître, même si nous espérions que ça puisse continuer. Cela se concrétise avec un troisième tome dans lequel le ton change, une nouvelle fois. Et, ouf, un quatrième est annoncé.

C’est un mystère pour moi aussi. Le premier album était prévu pour être autonome tout en regrettant de lâcher les personnages auxquels je m’étais attaché. On s’est beaucoup posé de questions avec l’éditeur. À l’issue du quatrième, il s’en posera aussi. Vais-je clore le cycle ou ouvrir la porte à une suite? Je verrai s’il est judicieux d’arrêter. En tant que scénariste, je n’ai pas de vision sur tout mais je vis avec, j’imagine comment ça va se passer. Le reste du monde, ce n’est un projet éditorial qui sait où il va.

Un laboratoire ?

Oui, c’est le mot. Avec des personnages périphériques et comme acteur un élément du paysage qui, en se transformant, fait se secouer l’aquarium. Du moins dans les deux premiers tomes, dans ce troisième album, le rôle tellurique est moins marqué. Les secousses et la catastrophe sont passées, restent les conséquences de ce qu’il s’est passé.

© Chauzy chez Casterman

Mes personnages, même les vilains, j’essaie de ne pas les juger mais de voir quelle logique peut animer leurs réactions. Avec comme fil conducteur, les mêmes conditions de survie et les sensations humaines élémentaires qui persistent. Ainsi, dans ce troisième tome, on retrouve des gamins qui ont grandi et se retrouvent dans la coloc de leur jeunesse. Animés de désir, de jalousie. Force est de constater qu’ils ne se débrouillent pas trop mal. Du moins, ils essayent.

Et vos deux héros doivent le faire sans leur mère.

C’est un choix pragmatique. Dans ce laboratoire, je voulais étudier ce qu’on devenait dans le dénuement le plus total. En retirant le confort, la bouffe, les secours, les moyens de transport, en fragmentant la société en micro-communauté. Je ne pouvais pas m’arrêter là, je devais taper. Taper dans la famille, supprimer un personnage important. D’autant plus important, et excitant, que la maman était la première narratrice de cette histoire, dans le premier album.

Dans le tome 1 © Chauzy chez Casterman

L’effondrement est total mais il subsiste une petite providence puisque les personnages qui restent vont quand même trouver des ressources. J’ai fait le pari qu’on pouvait en trouver même dans un océan de pessimisme.

Tuer la mère, en plus, c’est sacrifier le personnage qui porte le plus mes traits de caractères, quelques notes autobiographiques, l’autorité de l’adulte même si les gamins sont toujours plus proches de leur mère. Je voulais changer de point de vue, faire oeuvre de distanciation.

© Chauzy chez Casterman

Du coup, ce sont les enfants qui prennent le relais pour raconter l’histoire.

Ce troisième album multiplie les monologues dans un récit polyphonique, entre l’aîné et le cadet… mais aussi un nouvel interlocuteur, douloureux, qu’on ne voit pas mais qui fait peur. Une entité bizarre qui influe au moins aussi fort que la nature. Je voulais aussi revenir à un récit linéaire, sans flash-back mais éclaté pour mieux suivre les différents groupes.

Justement, le temps d’écran, comment est-il réparti en fonction des protagonistes ?

C’est excitant d’organiser la complexité, la gestion de l’intensité dramatique. Entre des temps à l’écran courts mais pouvant être déterminants et d’autres plus longs. Il faut trouver l’équilibre entre l’info, la sensation et l’émotion. Le laboratoire dont on parlait tout à l’heure, le scénariste y est aussi enfermé, tentant de trouver son intérêt par rapport aux possibilités du medium. En fait, je continue de redécouvrir mon métier, j’essaie des choses, j’aggrave les difficultés. Puis, je ne sais pas quel est ce phénomène qui a fait que le lectorat s’est impliqué dans cette aventure, s’en est ému et s’est senti porté. C’est stimulant.

© Chauzy chez Casterman

J’ai accentué la pagination mais j’ai voulu prendre le contre-pied du cinéma catastrophe qui, presque tout le temps, convie un expert en surplomb qui peut tout expliquer de la situation. Je ne voulais pas de ça. Pas d’artifice. Je cherchais le destin, faire se croise les gens qui n’auraient pas du, pas pu, se croiser. Parfois, le hasard fait bien les choses, poussant le père, qui réapparaît, aux portes de la colonie dans laquelle ses enfants ont été hébergés.

Mais, dans ce changement de monde, j’avais à coeur de garder une part fantastique. C’est dans ce souci que j’ai voulu creuser ce que permettait la couleur. Elle est réaliste quand il le faut, bien sûr, mais elle peut être sans connexion à la réalité. L’aquarelle m’a permis de raconter de nouvelles choses.

© Chauzy

Les Frontières, c’est un album qui se passe essentiellement de nuit, ne fût-ce que la scène-clé qui va une nouvelle fois tout bousculer. Comment fait-on pour que tout soit visible et lisible ?

J’ai fait pas mal de polars avant. Mon dessin n’était pas le même que maintenant. Dans le paysage, le rapport aux personnages, le cadrage, j’ai pris mes distances. Nous ne sommes pas en ville, mais dans la montagne, le champ est ouvert. Je voulais une nuit qui mette en évidence, qui concernait le décor et j’y ai été franco. Un bain global dans lequel je devais trouver quelques astuces pour mettre de la lumière. Faire cohabiter le bleu et d’autres couleurs.

©
Chauzy chez Casterman

Puis, il y a d’autres scènes qui, si elles ne se passent pas de nuit, sont conséquentes.

Il y a eu des paris physiques, en grand plateau, avec des pages qui font très mal. J’ai eu peur pour ma main, que la tendinite ne vienne, que je sois obligé de faire une pause. Notamment, quand il a fallu dessiner une pluie de poissons, multiplier le dessin sur une petite surface. C’était ma part des souffrances des personnages. Ce qu’ils ont vécu dans leur chair, ma main l’a partagé.

© Chauzy

Le gage, c’était d’arriver à la mise en couleur, la dernière phase expressive, celle qui fini d’animer ce que doit exprimer le dessin. Ce n’est pas que le jour ou la nuit, cette histoire, ce sont des degrés divers de cafards, d’angoisses, de stupéfactions…

… qui se contamine de page en page avec des doubles-planches qui elles aussi ont été multipliées.

Même si le paysage n’est plus animé, s’il ne bouge plus, il dit les choses, il dicte les cadences, les difficultés. Il n’y a plus de voiture, il va falloir marcher, escalader. Je voulais montrer l’étendue, ce que je n’aurais pas su faire avec un cadrage serré. À la fin, je voulais aussi prendre le temps de revenir vers la mer pour suivre le déplacement du personnage invisible. Tout en avançant avec plusieurs niveaux de personnages.

© Chauzy

Puis, il y a les couvertures.

Le conseil initial, c’était que les personnages ne soient pas secondaires mais soient au grand air, dans le paysage, qu’il y ait là encore une distanciation d’échelle. Avec une immersion dans le paysage, bouleversé, dans les éléments changeants.

Pour ce troisième tome, les rescapés sont au-dessus d’une étendue d’eau qui a englouti tout ce qui représente la civilisation.

Le rapport au blanc a aussi changé. Ce n’est pas le même que sur la première couverture. Ici, il n’y en a quasiment plus. Je voulais induire l’idée de noyade. Et c’est ce que je pense, on va souffrir de la transformation de la nature.

Ce troisième tome s’appelle Les Frontières, lesquelles?

C’est un avis de citoyen mais depuis la victoire du libéralisme économique, internet a induit l’idée d’un village global… alors que j’ai l’impression qu’on n’a jamais eu autant besoin de se protéger. On laisse passer les marchandises, pas les gens… enfin, si, certains. C’est la logique effroyable de la politique. Si une catastrophe devait survenir, je pense que ce que j’imagine ne sera que le pâle reflet de ce qu’on se prendra dans la tronche. La réalité est toujours bien pire que tout ce qu’on peut prévoir de pire dans la fiction. Et comme les extrêmes se vendent toujours bien… Regardez ces violences innommables en Syrie.

Dans Le reste du monde, l’Espagne représente la zone de sécurité, un havre, mais l’atteindre n’est pas évident quand on vient de France, on empêche de passer, sauf le fric et les marchandises, une nouvelle fois. Il y a aussi la frontière entre le respirable et l’océan noir. Les frontières entre les communautés fractionnées par la catastrophe. Qui s’imposera ?

© Chauzy chez Casterman

Et les sauveurs tant espérés dans le premier tome sont arrivés mais ne sont pas ceux qu’on pensait.

Ce n’est pas brillant. Les sauveurs n’en sont pas. Ils se limitent à la distribution de vivres. Pour le reste, c’est la débrouille. Et je tiens absolument à ce que mes personnages ne soient pas plus informés que ce qu’ils peuvent grappiller. Pour que le désarroi s’intensifie. C’est le plus angoissant, je pense, avec une impression de fantastique même, la privation de l’info. À une époque où nous sommes tellement rassasiés, à n’en plus pouvoir, d’info.

Entre le deuxième tome et le troisième que voilà, il y a eu L’été en pente douce, l’occasion de mettre le chaos sur pause.

Ce projet, c’est Yan Lindingre qui me l’a proposé. J’ai attendu d’avoir fini les deux premiers actes du Reste du monde avant d’y aller. Là, pour le coup, il n’y a pas grand-monde à sauver, ce sont des personnages ignobles, des prédateurs pour certains. Pelot est un auteur que j’adore et je me retrouvais dans une histoire moins spectaculaire avec une unité de lieu. Une période de vacances… compliquées quand même, faciles et dures à la fois. Je savais les possibilités graphiques que j’avais mis en oeuvre sur Le reste du monde et que je devais mettre de côté pour cette adaptation. J’étais autant ravi de travailler dans le monde de Pelot que de le quitter, paradoxalement.

© Chauzy

Et ça donne l’ellipse.

Le délai qui m’a servi à quitter et revenir dans mon monde chaotique, j’ai voulu le donner aux personnages. Ils ont consolidé un lien, ils ont grandi, ont rencontré d’autres types de besoins. Je voulais casser la linéarité frénétique. Le premier tome se passait sur quelques jours, le second sur quelques semaines, je voulais pousser le réalisme jusqu’à ne plus avoir de nouvelles des personnages durant deux ans. De ne pas les reprendre là où je les avais laissés. Là où Titeuf, Boule et Bill n’ont pas changé.

Faire le vide, vous l’avez fait autour de vous ?

Oui, je me suis imaginé privé de nouvelles, j’ai rangé mon Iphone quelques jours. C’est dur, vous savez, de faire l’effort de la privation, quand on n’a plus de voiture, qu’il n’y a plus de contact possible avec la famille.

© Chauzy chez Casterman

Pourtant, l’immédiateté de l’info, elle n’existe que depuis peu. Regardez nos arrière-grands-parents, nos grands-parents, nos parents même.  SI je me souviens, j’avais douze ans, quand on a branché pour la première fois un téléphone à la maison. Aujourd’hui, la prothèse est beaucoup plus lourde. En fait, la quête d’informations des personnages dans l’album  est similaire que notre quête d’un coin non-connecté dans nos vies.

C’était, du coup, l’occasion de tester, de s’isoler. C’est une des moindres peines par rapport à tout ce qu’on pourrait perdre… mais c’en est une réelle. Que se passe-t-il si rien ne me permet de savoir ce qui se passe.

J’imagine que vous vous sentez plus que concerné par cette histoire.

Ce que je raconte m’anime au premier plan. Ce n’est pas bien dur d’imaginer tout ça. Il y a la raison tellurique, mais aussi tout ce qui est plus ou moins circonstanciel ou local. Niveau dégât nucléaire, on a eu droit à Fukushima mais imaginez s’il se passait quelque chose à Bordeaux avec une centrale nucléaire à côté de la mer ? Et la Vallée du Rhône si elle était touchée par une secousse sismique ?

© Chauzy

Le sujet, en fait, c’est la condition de création d’un nouveau monde, en situation survie/ Que reste-t-il de la civilisation dans ces circonstances ? Si l’humanité est réduite, sans y être préparée à ce qu’elle était il n’y a pas si longtemps ? Sans réseau, sans infrastructure, avec des moyens réduits pour soigner les maladies. Ça peut paraître fantastique, encore une fois, mais c’est un avertissement. Ce n’est pas l’apocalypse, contrairement à ce que nous dit le bandeau sur ce troisième opus… C’est quelque chose qui est contraint et forcé et il n’est pas question ici d’implication religieuse – puisque le concept d’Apocalypse est issu du Livre, vous savez le seul qui existe. Je n’y crois pas. Par contre, l’enfer et le paradis… Il n’y aura ici aucun secours céleste, on en est remis à la trivialité des corps, de l’existence, à devoir voler…

Et, au final, en tant que dessinateur, j’ai beaucoup travaillé par sources et elles m’ont mené aux primitifs flamands avec des personnages de 2018 et mes manques… Une spiritualité particulière donc même si elle a mené à la renaissance et à d’autres choses.

Vous croyez à l’humain, malgré tout ?

Je crois à sa capacité de survie… mais aussi à sa capacité d’autodestruction, à l’extermination totale. La balance est terrible. Et ce qui est dingue, c’est que l’Homme a un potentiel d’invention sans équivalent… lorsqu’il est obligé de négocier le cap de la survie. On sait être forts et intelligents. Bon an mal an, on y arrive. C’est horrible. Et finalement, ce que je montre et qui est généralisé à tous les rescapés, le vol, l’autonomie, c’est déjà ce que font les pauvres. J’ai juste déplacé le problème.

© Chauzy chez Casterman

Nous sommes l’espèce la plus stupide de cette Terre. Mais, malgré tout, les personnages que je suis, même les pillards, je leur donne du crédit, ils ont ma faveur. Je pense que ce qui leur arrive est inéluctable mais si mes albums permettent de réfléchir cinq secondes, ce sera déjà ça. Que va-t-il se passer si ce que je vois à la télé, qui se passe à Haïti, au Pakistan, ou ailleurs mais loin de chez nous, et qu’on zappe allègrement, arrive chez nous. Que nous devenons le pays pauvre chahuté par les éléments ? Ça me semble cohérent.

Merci beaucoup, Jean-Christophe ! 

Titre: Le monde d’après

Tome: 3

Scénario, dessin et couleurs: Jean-Christophe Chauzy

Genre: Catastrophe, Anticipation, Survival

Éditeur: Casterman

Nbre de pages: 112

Prix: 18€

Date de sortie: le 17/10/2018

Extraits:

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