Emmanuel Herzet : « Dans Le chant du cygne, nos héros tiennent à la vie… et à ce que ça signifie de la perdre. »

Le 11 novembre et la commémoration de l’Armistice de la Grande Guerre approchant, les Éditions du Lombard ont eu la bonne idée de faire des deux tomes du Chant du Cygne une belle intégrale. L’occasion de se replonger dans cette aventure « badass » et inspirée de faits on ne peut plus réels avec Emmanuel Herzet, coscénariste aux côtés de Xavier Dorison et du dessinateur, Cédric Babouche. Interview avec Emmanuel Herzet.

© Dorison/Herzet/Babouche chez Le Lombard

Bonjour Emmanuel, c’est une chouette idée cette intégrale qui nous ramène à la parution du premier album, il y a quatre ans. Et même plus en ce qui concerne la naissance du projet. Comment s’était-il goupillé.

C’est vrai que ça fait déjà un moment, j’étais passé à autre chose mais ça fait du bien de retrouver cette bande de vieux copains ! Cette aventure est née grâce au Lombard dont l’équipe m’a présenté Xavier Dorison. Il était déjà l’excellent scénariste que l’on connaît et voulait mener un projet chez Le Lombard… mais avait un agenda chargé. D’où l’idée d’une collaboration avec un autre scénariste, sur un sujet qui serait plus que vraisemblablement la guerre. On s’est rencontré, le courant est bien passé et Xavier avait en stock quelques idées. On ne voulait pas forcément d’une série au long cours mais d’un gros one-shot.

Comme nous nous rapprochions des commémorations, de la guerre 14-18, nous voulions aborder cette période de l’histoire, faire œuvre de mémoire.

© Dorison/Herzet/Babouche chez Le Lombard

En abordant une petite histoire de l’Histoire qui a son importance. La fois où une poignée de poilus a eu ras-le-bol et s’est mis en tête de monter sur Paris pour protester à l’Assemblée nationale pour que cessent les offensives inconsidérées et meurtrières

Ça part d’une histoire vraie, des tréfonds d’une guerre des tranchées enlisées. Après les batailles du Chemin des Dames, durant lesquelles les soldats étaient envoyés au casse-pipe sans aucune chance de gagner et d’en sortir indemnes. A peine commencée, l’offensive était condamnée. Elle s’enlise alors qu’on avait promis aux soldats l’offensive de rupture qui bouterait en 48h les Boches hors de France. Du coup, la contestation s’est organisée, on a parlé de mutinerie ou de grève des tranchées. Bien sûr, l’état-major a déformé cet épisode, a étouffé l’affaire. Mais, il y avait bien une intention d’une compagnie de monter à Paris. Dans les faits, elle a vite été court-circuitée après qu’on ait promis monts et merveilles aux soldats : du repos, des permissions… Nous avons eu l’idée de cristalliser ce ras-le-bol en imaginant cette pétition de la Cote 108.

© Dorison/Herzet/Babouche chez Le Lombard

Et c’est là que la fiction s’emballe. Vous qui êtes professeur de Français mais aussi d’Histoire, elle ne pouvait que vous parler cette guerre, passage obligé pour les classes, non ?

Ce n’est pas la période la plus drôle et, en réalité, personnellement, je préfère le Moyen-Âge. Mais cette première guerre mondiale ouvre un peu plus une période durant laquelle les éléments changent très vite. C’en est fini du temps long. On passe des guerres en dentelle au massacre à grande échelle. Le statut de l’armée change, ce n’est plus une armée de métier mais une armée de conscrits. Avec, dans les rangs, des coiffeurs, des boulangers, des bouchers. Des hommes ordinaires, quoi, qui vont être confrontés à quelque chose qui les dépasse. Du coup, ils réagissent avec leurs moyens, leurs utopies, leurs idéalismes. Avec des vacillements, des gens qu’on croit forts qui ne le sont pas, des courageux qui deviennent lâches.

Cela dit, c’est un thème universel et des mecs qui en ont marre d’obéir aux ordres, au bout d’un certain temps, il y en a partout. Peu importe le décor ou le camp concerné.

© Dorison/Herzet/Babouche chez Le Lombard
© Dorison/Herzet/Babouche chez Le Lombard

Des Allemands, on ne voit que leur ombre dans cet album.

C’était le but, éviter le côté manichéen. Ici, tout se passe du côté de la France. Et l’ennemi est dans le même camp que les héros. Ils risquent l’arrestation, ont peur d’être fusillés pour l’exemple – même si en 17, il y a eu des exécutions de ce genre, elles sont moins nombreuses que celles qui ont marqué les esprits au début de la guerre. Mais nos personnages savent qu’ils risquent leur peau pour qu’un changement s’opère, qu’ils ne soient plus de la chair à canon.

© Dorison/Herzet/Babouche chez Le Lombard

En réalité, quand le général Nivelle a dû céder sa place à Pétain, le changement tant espéré s’est produit progressivement. Finies, les offensives pour rien ou pas grand-chose. Pétain soutenu par Clémenceau sont attentifs à l’amélioration du sort des hommes du front. Ils étaient entourés de gens de terrain qui, du cœur du déluge, leur rapportaient des informations. Ils ont tiré les leçons des premières années meurtrières de la guerre.

Dans votre casting, on trouve des soldats très différents.

Certains sont dans l’absurde, en décalage, d’autres sont au plus près de ce qu’on peut lire. On a lu beaucoup pour préparer cette histoire, en prenant soin de prendre en compte deux sources : français mais aussi allemande. À la lecture de tout ça, la conclusion est imparable: c’est un fameux gâchis que cette guerre qui sème des morts partout. D’où le titre du premier tome, Déjà morts demain. Ces soldats étaient en sursis, ils ne savaient pas s’ils seraient encore vivants, le lendemain. Alors, quand on n’a plus rien à perdre, il faut faire quelque chose.

© Dorison/Herzet/Babouche chez Le Lombard

Ça pourrait être désespéré, fatal. En réalité, cet album cultive aussi l’humour et la vie, paradoxalement. Notamment, au niveau du dessin, décalé et détaché de ce qu’on voit souvent dans ce genre d’histoires.

Certains sont des activistes inguérissables, d’autres sont des pessimistes que rien ne raisonnera, puis d’autres changent de camp, ont des réactions qu’on n’aurait pas imaginées. Il fallait représenter cela. Bien sûr, ils sont badass, bien typés mais sans trop de caricature et capables de nuances. Comme le Lieutenant Katzinski, un mec hyper-droit dont on pense qu’il ne va rien lâcher mais va finalement accepter de sortir du rang pour porter cette fameuse pétition. Ce sont des gens qui ont le sens du sacrifice. Après trois ans d’enfer, leurs repères ne sont plus équilibrés. Ce qui paraissait insurmontable la veille devient une futilité, le lendemain. Jusqu’au point de non-retour et l’assassinat du « colonel-crapaud » comme j’aime l’appeler. Mais ces gars peuvent également être dupés. Une chose est sûre, la peur est là, tapie, la peur des castes, la peur de faire des projets pour après… ils ont le moral sapé. Mais s’ils tiennent, c’est pour l’arrière, pour que l’ennemi ne passe pas. Parce qu’ils savent ce qui arrivera à leurs familles, dans le cas contraire. Ils tiennent à la vie et à ce que ça signifie de la perdre.

© Dorison/Herzet/Babouche chez Le Lombard

La peur, c’est le mot qui revient souvent notamment dans Orages d’acier, un livre allemand composé du témoignage de Ernst Junger. La peur aussi de l’après. Que faire d’un homme ordinaire qu’on a transformé en guerrier et qu’on rend brisé à la société ?

Quant au dessin, on a cherché dans les deux directions. Il y a eu des idées en matière de réalisme pur, mais Il fallait trouver une justesse de ton, il était inutile d’ajouter la violence du graphisme à celle, déjà fort présente, du propos.

Le dessin semi-réaliste, caricatural de Cédric Babouche s’est imposé. Il nous permettait de nous diversifier de tous les ouvrages qui sortaient sur la Grande Guerre, surtout à l’approche des commémorations. Bien sûr, nous ne sommes pas les seuls, regardez l’oeuvre de Tardi avec la narration d’épisodes très brutaux et crus avec un dessin beaucoup moins réaliste, ça fonctionne. Cela permettait un décalage entre le propos et le dessin avec des scènes bien retranscrites et un refus de faire tout noir. Cet album se passe entre les champs fleuris et gais et les champs de bataille où d’autres s’entretuent à la baïonnette. Avec sa technique d’aquarelle, tout était possible pour Cédric.

© Dorison/Herzet/Babouche chez Le Lombard

Et avec Xavier Dorison ?

On a travaillé à quatre mains, on a mis en commun nos idées, avec des allers-retours. On écrivait, on échangeait et on faisait des grosses réunions de travail pour faire évoluer les scènes. Avec lui, malgré son statut d’auteur à succès, j’ai appris plein de choses. Xavier est très abordable, jamais avare de bons conseils.

Où commence la fiction, où s’arrête la réalité ?

Il y a des choses mille fois pires que ce qu’on a raconté, en tout cas. Un professeur d’université français spécialiste de la question, André Loez, nous  a aussi guidés dans notre histoire, a démystifié les images fausses qu’on pouvait avoir reçues. Pour parvenir au bon équilibre.

© Dorison/Herzet/Babouche chez Le Lombard

La BD, que permet-elle, par rapport aux autres médias, sur ce sujet ?

C’est l’accessibilité, avec un dessin qui peut aller vers un plus grand public. Au cinéma, on peut voir Les croix de bois, À l’ouest rien de nouveau, Les sentiers de la gloire, Capitaine Conan… Des films, en général plutôt longs. Que pourrait-on encore raconter au cinéma qui n’ait pas été fait ? La BD permet de toucher autrement, là où ce n’est pas toujours évident d’ouvrir un roman ou un témoignage écrit. Puis, dans la BD, il y a l’ellipse, le lecteur fait son travail d’imagination autour de ce qu’il s’est passé et tourne les pages à son rythme. Avec un temps de digestion plus lent que dans un film.

On peut s’arrêter dans la lecture, examiner une case le temps qu’on veut, poser le livre, réfléchir, là où il est difficilement envisageable de mettre le film sur pause. Le lecteur a le contrôle dans une BD, plus en profondeur. Puis, par rapport au cinéma, les auteurs sont peut-être plus « accessibles », il y a des échanges des retours. Là où il est plus difficile de taper la causette avec Steven Spielberg.

© Dorison/Herzet/Babouche chez Le Lombard

En tant que prof, vous utilisez la BD ?

Avec mes élèves, ça m’arrive, du point de vue de la technique. Pourquoi tel angle, ce gros plan. Comment comprendre cet art. Le fait que l’enjeu doit être exprimé dans les dix premières planches, avec la présentation du gentil mais aussi celle du méchant. Puis, l’ellipse, qui est très contraignante. Franquin, en une case, est capable de tout raconter, avec l’art et la manière de la chute. Même chose dans Calvin et Hobbes, ils n’ont pas besoin d’en faire des tonnes. J’étudie donc plus la force de l’image, le langage, en comparant aussi des romans avec les BD’s qui les adaptent. Principalement, des oeuvres classiques.

Avec Le chant du cygne, on voulait faire réfléchir, documenter sans avoir la prétention de faire un devoir de mémoire incontournable, d’être des passeurs. On laisse ça aux spécialistes. On pourrait se tromper sur nos intentions mais nous n’avons comme seule volonté que de raconter une histoire, d’ouvrir l’envie d’en découvrir plus sur ces événements, d’aller voir chez d’autres auteurs…

Pourquoi ce titre, au final ?

C’est le titre de travail qui s’est imposé de lui-même. On pensait aussi à Les Enragés, mais un film existait et ce n’était finalement pas l’idée qu’on se faisait des personnages qui ont moins la rage que marre. Le Chant du cygne, ça correspond bien à cette première guerre mondiale qui ne durera plus, qui fera désormais l’économie des grandes offensives inutiles. C’était l’occasion de finir sur une touche poétique, quelque chose de majestueux, un titre qui nourrit la surprise et l’étonnement mais résume bien les thématiques, les arcs dramatiques de cette histoire dans laquelle les personnages vont jusqu’au bout.

© Dorison/Herzet/Babouche chez Le Lombard

D’autres projets ?

Alpha – Premières armes dont le tome 5 est sorti en mai. Sinon, j’ai entre-autre un projet en coscénarisation avec Vincent Brugeas. Mais c’est trop tôt pour en parler. Plusieurs casseroles sur le feu qui aboutiront ou pas.

Série : Le chant du cygne

Tome : Intégrale

Scénario  : Emmanuel Herzet et Xavier Dorison

Dessin et couleurs : Cédric Babouche

Genre: Aventure, Guerre, Histoire

Éditeur: Le Lombard

Nbre de pages: 128

Prix: 22,50€

Date de sortie: le 19/10/2018

Extraits : 

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.