Carnet de bord d’un FIFF tout en facéties et émotions #2

Comme chaque année en ce début d’automne, le Festival International du Film Francophone a pris ses quartiers dans la capitale wallonne. Les bannières ont fleuri dans les rues, les trottoirs se sont couverts de tapis roses alors que les invités de marque courraient les rues de Namur, d’interviews en projections. Le FIFF c’est toujours la même formule magique : des découvertes et des rencontres enrichissantes. C’est échapper à la réalité pendant une semaine pour se fondre dans le confort des salles obscures et s’échapper dans un monde de fiction si confortable ! Chronique d’une semaine formidable.

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©Fabian Rigaux

Mardi, un jeu destructeur, des chatouilles salvatrices

Et voilà déjà venue la moitié du festival. Jusqu’ici, les découvertes ont été nombreuses et les premières conclusions positives. Nous entamons cette journée le nouveau film très attendu de Fred Cavayé, « Le Jeu ». Autant dire qu’avec son casting cinq étoiles composé de Suzanne Clément, Bérénice Béjo, Doria Tillier, Stéphane De Groodt, Vincent Elbaz et Gregory Gadebois, on lorgnait depuis quelque temps sur cette comédie attendue.

L’histoire est simple, c’est celle d’une banale soirée entre amis. Elle prend une toute autre tournure lorsque Marie propose un jeu : tout le monde pose son téléphone au centre de la table et chaque message, appel, mail, notification est partagé avec la tablée. Le smartphone étant devenu à la fois le jardin secret et l’addiction de chacun, il ne faudra pas dix minutes avant que ce jeu ne se transforme en cauchemar.

Remake d’un film italien, le Jeu se révèle bien vite comme une très belle surprise. Au visionnage de la bande-annonce, on ne peut s’empêcher de penser au Prénom : le cadre est identique, la trame de l’histoire le semble aussi. Pourtant, très vite, la magie de ces personnages et de ces acteurs opèrent et nous happe dans cette comédie presque tragique qui entre non-dits et vérités mauvaises à entendre, révèle sans concession toutes les failles de l’être humain moderne et connecté.  Après « Pour Elle » ou « Radin », Fred Cavayé nous offre ici un bien beau huis-clos, comique lorsque la cocasserie des situations prend le dessus, tragique lorsque le spectateur s’aperçoit qu’en une soirée et un texto, toute une vie peut se briser.

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Après le Jeu, en ce mardi après-midi, c’est un autre long-métrage très attendu qui nous ouvre les bras : « Les Chatouilles » d’Andréa Bescond et Éric Métayer, adaptation de la pièce à succès du même nom.

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Dans ce témoignage terrible sur l’inceste, on suit le périple d’Odette, son évolution de l’enfance à l’âge adulte et sa thérapie. Odette n’avait pas dix ans quand elle a été violée et abusée pour la première fous par Gilbert, sous les yeux de ses parents qui ne se sont rendus compte de rien. Odette a trente ans lorsqu’elle parle enfin, à sa psy, à ses amis puis à ses parents.

L’histoire est terrible et pourtant, le film nous emporte dans un tourbillon comique, poétique, cathartique. Magique aussi, car il n’est que succession de tour de magie où se mêlent réel, imaginaire et consultation de psychanalyse. S’appuyant sur l’art, avec un grand A, Andréa Bescond et Eric Métayer en appellent au théâtre, à la danse et au cinéma pour nous livrer un oeuvre fascinante d’intelligence et de poésie qui secoue autant qu’elle libère. Une réussite, sans aucun doute !

Une oeuvre largement autobiographique, à la puissance dévastatrice et la poésie désarçonnante. On en ressort heureux et souriant mais bouleversé pour toujours par l’émotion procurée par ce film et l’immense artiste qui se cache derrière.

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Après ce grand moment de cinéma, il est temps de retourner vers La Bourse pour un grand moment de télévision avec la diffusion des deux premiers épisodes tant attendus de « La Trêve » de Matthieu Donck. Au même moment, sous le chapiteau, la fête bat son plein ; c’est la fièvre du mardi soir avec Juicy. Ça papote, ça ondule, ça savoure les délicieux cocktails d’Alfonse dans l’ambiance décontractée qu’on connait au festival.

Jeudi, accouchement sous X et sortie sèche

On l’avait loupé en début de FIFF, voici venu le jour d’un rattrapage qui vaut la peine d’être vécu avec Pupille de Jeanne Herry. Quand on parle d’accouchement sours X (une disposition qui n’existe pas en Belgique), on pense souvent à l’après, pas aux premiers mois de cet enfant abandonné pour que d’autres puissent faire son bonheur, là où la parturiente ne s’en sent pas capable. C’est à cette période aussi courte que déterminante que s’intéresse Jeanne Herry durant les deux mois de rétractation qu’a la mère. Une fiction aux aspects documentaires (à la Polisse), attendrissante, pertinente, didactique aussi.

Après le travail de la sage femme, la recueillante informe la mère biologique, elle souligne l’importance de dire au revoir au bébé et prend toutes les infos que la jeune mère voudra bien laisser à cet enfant qu’elle ne verra pas grandir. Puis, la machine se met en branle, l’aide sociale à l’enfance (incarnée par Sandrine Kiberlain) en amont et l’adoption aval. « Pour faire d’un champ de mines, un champ de fleurs », « pour rendre heureux un enfant qui ne sait pas ce qu’est le bonheur ».

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Au centre, on retrouve Gilles Lellouche dans ce qui est sans doute son rôle le plus touchant jusqu’ici: celui d’un papa poule, devant nourrir le lien d’attachement. Puis, il y a Élodie Bouchez, tout en force et en fragilité dans ce rôle de célibattante au bout de dix ans de combat pour avoir un enfant. Mettant en lumière dans ce film-phare plein de métiers de l’ombre, Jeanne Herry tire le meilleur d’un casting émouvant, nuancé, époustouflant d’humanisme en liant le social et le médical trouvant les mots justes, beaux, réconfortants.

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Après la maternité, nous migrons vers la prison pour le prochain film, « Les Drapeaux de Papier », de Nathan Ambrosioni, jeune réalisateur de 19 ans. Il n’en est pas à son premier coup d’essai puisqu’il a déjà réalisé deux films d’horreurs par le passé, mais celui qu’il présente au FIFF cette année est selon ses dires, son premier long-métrage professionnel. Pour le coup, il s’offre un bien joli casting avec Guillaume Gouix, Noémie Merlant, Sébastien Houbani et Elysa Paradis.

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Guillaume Gouix (©Fabian Rigaux)

Nous rencontrons Vincent (Guillaume Gouix) à sa sortie de prison, c’est un détenu non-accompagné qui effectue sa sortie sèche après douze ans derrière les barreaux. Paumé, en décalage total avec son ancienne vie et le monde moderne, il retourne vivre chez sa petite sœur (Noémie Merlant) à l’aube de ses trente ans. Elle mène une vie sans excès, peinant à joindre les deux bouts, lui, cette bombe à retardement est sur le point de tout déséquilibrer.

S’appuyant sur une histoire assez basique, Nathan Ambrosioni parvient tout de même à happer le spectateur dans son film en déployant quelques ingrédients presque magique. D’une part, il y a ce duo alchimique formé par Noémie Merlant et Guillaume Gouix, de l’autre, il y a cette caméra qui sans cesse filme les failles et magnifie les visages. C’est un drame social qui se dévoile sous nos yeux mais point de ville grise et de figures mornes. Ici tout semble lumineux, les couleurs habitent l’écran, la musique transmute l’image. C’est un bien joli film que nous propose ce tout jeune réalisateur. S’il a ses petites failles, il n’en reste pas moins une belle promesse.

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Vendredi, la dernière séance et la valse des lauréats

En cette dernière journée ensoleillée de FIFF, l’heure est encore au rattrapage avec « Léopold, roi des Belges » de Matthieu Collard et Cédric Vandresse. Le film d’animation était présenté en première mondiale au festival et autant dire qu’il n’était pas question de le manquer (et si c’est le cas, il est récupérable sur le site d’Arte).

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Sans grande surprise, l’histoire qu’on nous raconte est celle du Roi Vampire, Léopold, le premier roi des Belges. Dans une ambiance de bande dessinée, à la Astérix et Obélix, nous voilà plongés en pleine révolte contre le joug hollandais. Alors que la Belgique naît et voit arriver sur ses terres un jeune prince allemand accablé de chagrin après la mort de son épouse. Il devient roi, loin des convenances des grandes cours européennes, il découvre un peuple belge simple et insolite. Dix jours plus tard, c’est déjà la débandade, Guillaume de Hollande veut récupérer ses terres. Soutenu par Dame la Mort et sa clique de conseillers aussi hilarants qu’insupportables, Léopold va sauver la Belgique et devenir une figure royale incontournable en Europe.

Voilà un film d’animation en tout point réussi, que ce soit pour son côté historique et ses anachronismes que ses sublimes couleurs et images. Le film jouit de quelques trouvailles qui séduisent le spectateur, petit ou grand, comme ces réunions au sommet entre l’Angleterre et les autres grandes nations. Bref, on se régale pendant 47 minutes. À la fin de la projection, on a plus qu’une seule envie, crier longue vie à Léopold, roi des Belges !

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La journée passe et déjà, le temps est à la cérémonie de clôture. Les invités patientent devant le Théâtre de Namur, les photographes se pressent au bout du tapis rouge. Ça sent la fin, mais le temps est ecore à la fête du cinéma et nous en profiterons jusqu’au bout. Comme le dit si bien Jean-Louis Close : le FIFF, on a un peu peur du manque de sommeil quand il commence, mais huit jours plus tard, on le prolongerait bien !

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(©Fabian Rigaux)
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Jean-Louis Close et Nicole Gilet (©Fabian Rigaux)

Pour l’heure, place à la Cérémonie des Bayard et son très beau palmarès. Cette année encore, nous avons fait de belles découvertes et même si nous avons loupé quelques séances, le palmarès de ce soir reflète notre ressenti sur cette merveilleuse 33ème édition du FIFF. Les deux grands gagnants sont « M » de Yolande Ziberman et « Les tombeaux sans nom » de Rithy Phan mais le jury, tout comme nous, n’est pas resté insensible au charme fou de Pierre Salvadori et son nouveau bébé, « En liberté!« , lui accordant une précieuse mention amplement méritée. Pour les comédiens, c’est Théodore Pellerin et Élodie Bouchez qui hériteront du Bayard pour leur inoubliable interprétation dans « Pupille » de Jeanne Herry et « Genèse » de Philippe Lesage.

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Le Jury Longs-Métrages composé de Jean-Yves Roubin, Diamand AbouAbboud, Thierry Klifa, Guillaume Gouix, Morgan Simon, Stéphanie Crayencour et Anne-Marie Cadieu (©Fabian Rigaux)

Pour ce qui est de la catégorie première oeuvre, le jury a décidé de couronner « Sauvage » de Camille Vidal-Naquet et d’attribuer son prix découverte au superbe premier film d’Andréa Bescond et Eric Métayer, « Les Chatouilles ».

Du côté des courts-métrages, le grand gagnant est « D’un chateau l’autre » d’Emmanuel Marre dont le duo formé par Pierre Nisse et Francine Atcohe obtient également le prix d’interprétation. Baloji et son « Kaniama Show » ainsi que Delphine Girard et « Une soeur » figurent aussi au palmarès de cette catégorie débordante de talents.

Autre prix et non des moindres, le prix de la critique remis à « Pour Vivre Heureux » de Salima Sarah Glamine et Dimitri Linder, un film subtil dans sa force de frappe qui reçoit également le Prix Cinevox et le tant convoité prix du public. Autre claque du festival, « L’heure de la sortie » de Sébastien Marnier se voit attribué le Prix du Jury Junior, pour ses vérités dérangeantes qui rappellent que tout le monde doit se responsabiliser; enfants comme adultes.

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Et voilà qui termine en beauté cette si belle édition du Festival International du Film Francophone de Namur, partagée cette année entre la légèreté et la folie de quelques comédies bien utiles au cinéma francophone et la réalité parfois difficile de certains films et documentaires ou non. Une programmation juste, des engagements tenus, des découvertes à n’en plus finir, des rencontres enrichissantes, cette fois encore, le FIFF aura tenu toutes ses promesses. S’il a atteint l’âge de ressusciter, il n’a pourtant qu’à continuer sur cette belle lancée. En tout cas, nous, nous serons là dans un an pour brûler nos rétines dans les salles obscures, applaudir beaucoup trop et fouler à nouveau les tapis roses. Alors, vive le FIFF, vive le cinéma, et à l’année prochaine !

 

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