Cali sur la voie de Léo, punk à singe et géant de la chanson: « Ferré, aujourd’hui ? Il croiserait le fer avec Dr. Dre et Eminem ! »

Parfois lorsqu’un artiste annonce vouloir reprendre tel ou tel autre précurseur, on a des surprises. D’autre fois, certaines aventures coulent de source et de pureté, comme celle qui commencera vendredi et voit Cali reprendre le géant Léo Ferré. Cela faisait longtemps que le répertoire de Cali et ses albums en étaient nourri, par des clins d’oeil plus ou moins forts, plus ou moins tangibles. L’année de ces cinquante ans, l’artiste de Vernet-les-Bains a donc voulu redécouvrir l’homme de Monaco (et de partout où la poésie fait sens), exposer son héritage avec des arrangements surprenants et prenant à la gorge trouvés avec Steve Nieve et François Poggio. Un hommage qui marque, habité; un passage de mémoire (et la mer, et pas que). Interview. 

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Bonjour Cali, on vous retrouve avec un album de reprises. Sur la voix Ferré. Qu’est-ce qui vous a amené à l’emprunter ?

Reprendre ces chansons, c’est une joie énorme. Ferré, c’est le plus grand. J’adore Brel, Brassens, Nougaro… Mais avec Ferré, on touche à l’immortalité des chansons. Prenez La mémoire et la mer, on peut l’investir de tellement de sens. Vous l’écoutez au matin, vous la reprenez au soir, elle n’aura pas la même signification.

C’est grâce à mon papa que j’ai découvert Ferré. Mon papa, il avait un physique à la Lino Ventura, il était fort, inébranlable. Autant dire que ça faisait bizarre de le voir écraser une larme en écoutant un homme qui braillait. Ferré, il était comme ça, en concert, les spectateurs lui crachaient dessus pour, la minute suivante, se mettre debout et l’acclamer.

Plus tard, il y a eu Richard, cette chanson que mon frère m’a fait découvrir. J’ai compris pourquoi les gens qui m’avaient donné envie de faire ce métier, Lavilliers par exemple, se revendiquait de Léo. C’était puissant.

© Yann Orhan

Immortel aussi, notamment, dans un vocabulaire, des expressions modernes, qui n’ont pas vieilli…

… Et ses sujets ! Ils ont voté et puis après, par exemple. Des jeunes qui m’ont expliqué qu’ils ne voteraient pas, j’en ai croisé. Vingt ans, je l’ai offerte à mon fils le jour de ses vingt ans. Une claque. Paris, je ne t’aime plus, on change deux-trois mots et elle d’une actualité totale. Ses chansons sont immortelles.

Tellement actuelles qu’elles font encore peur. Aucune radio ne veut des chansons de Ferré lui-même ou de celles reprises par Cali.

L’avez-vous vu sur scène ?

Non, à mon grand regret. Pourtant, à 20 ans, à Vernet-les-bains, je rêvais de voir Paris. Jusqu’au jour où j’ai pris un billet pour aller voir Léo Ferré au Théâtre Déjazet. J’ai pris la route de Paris, l’ai visitée. Je pouvais dire que j’avais vu tout Paris… sauf le Théâtre Déjazet et ce fameux concert. Pas grave, ce sera pour la prochaine fois… Il n’y en a pas eu.

La rencontre, elle a peut-être lieu maintenant, en fait ! Encore fallait-il parvenir à choisir quelles chansons chanter. Votre première pré-sélection en comptait une centaine, non ?

Oui, c’est compliqué de choisir. Déjà, j’ai écarté toutes les chansons où Léo Ferré chantait les poètes.

Je le voulais auteur ! Puis, à mesure que j’en écartais, je suis allé au plus simple, au Ferré de Cali, de Bruno. À la réminiscence de l’enfance. Puis, je voulais donné des repère à l’auditeur, qu’il y ait quelques chansons que même ceux qui ne connaissaient pas Ferré avaient forcément entendues. À côté de celles-là, je voulais en redécouvrir. Comme L’enfance, que j’ai mis du temps à comprendre. Je l’adorais, bien sûr, mais je n’en voyais pas la signification. C’est en me penchant plus sur la vie de Ferré, son passé, que j’ai compris : son enfance terrible, abusé par des prêtres. Un terrible caillou dans sa chaussure.

© Yann Orhan

Leforestier a repris l’intégralité de Brassens…

C’est vrai, c’est fou. Ici, c’est impossible, il y a un millier de chansons de Léo. Et ce n’est pas fini, son fils, Mathieu, en déterre encore, tout le temps. Il se lève à 6h, va conduire les enfants à l’école, prend son café et lit son journal puis se met au boulot, dans le studio de son père.

Parmi les reprises de Ferré, lesquelles retenez-vous ?

Choix difficile. Il y a Thiéfaine, bien sûr. Puis, je me souviens de Lavilliers, de sa version de La mémoire et la mer, avec un orchestre. À hauteur du maître.

On reconnait directement les albums de covers faits pour cartonner, sans beaucoup d’âmes, et les autres, quand la reprise est une démarche personnelle, risquée même. Avant cet album, vous avez chanté Ferrat, Annegarn, Delpech sur des albums collectifs.

Il ne faut pas confondre. J’ai parfois eu des propositions d’univers dans lesquels je ne me retrouvais pas. Je ne veux pas chanter pour chanter, ce serait dommage. Il faut que ce soit évident. Et Ferré l’était. Déjà dans les bals de village, je chantais C’est extra avec mon groupe. Les spectateurs étaient ivres de bonheur. Reprendre aujourd’hui ce grand Monsieur, plus longuement, c’est d’une logique absolue.

Je me suis posé des questions autour de cet album. Mais j’ai surtout eu des partenaires magnifiques. Chez BMG, ils aiment profondément Ferré. Vous savez, il y a deux ans, Ferré aurait eu cent ans. Dans tous les pays alentours, on l’a fêté. La France, elle, n’a rien fait. Juste une superbe émission sur France Inter. C’est triste.

C’est vrai, pourtant beaucoup d’albums lui sont consacrés, encore plus ces dernières années. Récemment, dans une chanson du dernier Barcella, Ferré intervient. Non pas en chanson, mais par un petit bout d’interview face à Pivot. « L’amour, c’est quand ça vient de là (il montre son coeur). Il n’y a pas beaucoup de gens qui aiment ! Qui aiment, aiment, aimer. Ils se font aimer, ils croient qu’ils aiment. »

J’adore Barcella. Ferré fait partie aussi des grands, pour cette raison. Il n’a pas donné beaucoup d’interviews mais, à chaque fois, c’était jouissif. Comme Brel. Ce sont des gens qui parlaient tellement profondément. Ferré, c’est le mot liberté. J’ai le souvenir d’un concert où il interrompt Avec le temps pour gueuler « Salope ». C’est comme ça vient. Il est au-delà de la poésie, est passé par une foule d’expériences, a dirigé un orchestre, a collaboré avec Zoo, un groupe de rock progressif. Il a failli faire un duo avec Jimi Hendrix mais le guitariste était malade ce jour-là. Ça ne s’est passé. On peut aisément imaginer qu’aujourd’hui Ferré croiserait le fer avec Dr. Dre et Eminem. C’était un punk !

© Yann Orhan

… non pas à chien, mais à singe.

(Il se marre) Tout à fait.

Un singe avec lequel vous posez sur la pochette.

C’est toujours la question, encore plus avec un album de reprise: que faire ? Mettre en relation une photo de moi avec une de Ferré. Le talentueux Yann Orhan m’a fait une suggestion. Lui non plus n’est pas un aficionado de Ferré mais il m’a dit à quel point une image l’avait marqué et lui revenait en tête quand on lui parlait de Léo : une photo où il était avec Pépée, la guenon qu’il avait adoptée et dont il parle dans plusieurs chansons. Une histoire qui a mal fini mais une belle histoire.

© Yann Orhan

J’imagine que votre shooting fut dès lors peu banal.

C’était une journée dingue passée avec la chimpanzé Kiddie. Au départ, il ne fallait pas l’effrayer. Mais, elle connaît le métier, elle a déjà tourné des films, fait des photos. On a appris à se connaître, on a partagé un sandwich à midi, elle m’a cherché des puces. À la fin de la journée, j’avais vraiment l’impression d’avoir un être humain, attachant, en face de moi. À un moment, on a projeté un film montrant Pépée et Léo Ferré. Kiddie s’est approchée pour caresser la guenon du film.

© Yann Orhan

Il y a les textes, mais il y a aussi la musique. Ici, avec vos compagnons Steve Nieve et François Poggio, vous me semblez prolonger le travail des Choses Défendues, votre précédent album qui était plus expérimental, bidouillé… et vous y adjoignez de l’impro. Possible ?

Oui, tout à fait ! Les choses défendues, c’était d’ailleurs un titre que j’avais emprunté à Ferré, de sa chanson L’oppression.

Cet album, je voulais le faire à la manière des jazzmen capables d’enregistre une merveille en un nuit. On a pris cinq jours de studio. Aussi, je voulais le faire avec des musiciens n’ayant aucun rapport à Ferré. Comme Steve Nieve qui est Anglais et qui est le pianiste d’Elvis Costello mais qui a aussi collaboré avec Bowie, Daniel Darc… Puis, il y a François Poggio, moins de 30 ans et qui lui non plus n’était pas rentré dans l’univers de Ferré. Il a joué avec Florent Marchet, La Grande Sophie, Lou Doillon et est en tournée avec Daho, maintenant. Le fait que Steve et François soient de la partie me permettait d’aller sur un autre terrain. Ajoutez-leur, un ingénieur du son de 25 ans, immaculé. J’avais tout le loisir de me promener là-dessus. En posant ma voix en fonction de ce qui se passait à l’instant.

Quitte à chanter différemment parce que ces mots, ces musiques sont le fait d’un autre ?

Ce n’est pas prémédité, j’ai suivi la musique. Oui, j’ai chanté différemment. Certains m’ont dit, avec une voix qu’ils ne connaissaient pas chez moi. Je n’ai pas cherché une autre voix, j’ai cherché l’émotion.

Avec des réflexes rap, un début de Vingt ans qui commence comme un sample; puis Les poètes qui enfonce le clou.

C’est vrai. Pour Les Poètes, je me suis inspiré du père du rap US. C’est une mélodie incroyable… et les gens ont tendance à se focaliser sur la musique en oubliant d’écouter le texte. Je ne voulais pas de ça, je voulais trouver une sobriété musicale pour cette chanson, pour qu’on puisse redécouvrir ce fabuleux texte.

Une sobriété d’interprétation tout au long de l’album qui tranche avec la surexcitation qu’on vous connaît.

Ferré, c’est tellement puissant. En le murmurant, on l’entend quand même à l’autre bout du monde. Sur la tournée qui va suivre, je vais m’effacer.

Justement la tournée. Encore une autre aventure puisque les musiciens qui vous accompagneront ne seront pas ceux de l’album.

Poggio étant avec Daho et Nieve avec Costello, je suis allé chercher le guitariste Mike de Dionysos (Miky Biky alias Michaël Ponton) et le pianiste Augustin Charnet (Kid Wise) qui n’a même pas 25 ans.

Ferré serait encore parmi nous, que dirait-il de notre époque?

Résolument, je ne peux pas parler de lui à sa place. Ce qui est sûr, c’est qu’il ne s’est pas laissé enfermer par le format musical. Depuis toujours, on nous dit qu’une chanson doit faire trois minutes. Lui, il en faisait des longues de 25 minutes ou alors un album muet. Il n’avait pas de chapelle. Lui était dans la réalité. Il nous a offert le passeport de le faire. Et à l’époque de la dématérialisation, c’est important.

Ferré, son regard faisait du bien. À chaque fois, c’était un ouragan. Un monument total.

C’est pour ça que certaines chansons de Cali dépasse la longueur économiquement « acceptable »?

Oui, certainement. Il faut aller à fond, quelle chance de profiter de l’état d’esprit d’un tel artiste. Les problèmes de morale, on les laisse à d’autres.

Autre aventure, Les aventuriers d’un autre monde. Alors, ça y est, vous repartez pour un tour avec vos amis ?

Richard Kolinka (qui a lancé les Aventuriers) ayant repris du service avec les Insus, c’était en stand-bye. On avait commencé avec Bashung, Daniel Darc, Raphaël, qu’est-ce qu’on s’était bien amusé. Puis, d’autres nous ont rejoint, se sont greffés. Comme Barcella et Saule qui est incroyable par la diversité de ce qu’il peut faire. Led Zep, ça ne lui fait pas peur.

Saule, vous avez participé à son anniversaire aux fêtes de Wallonie, à Namur. En reprenant Dusty Man à la place de Charlie Winston. Un moment étonnant!

Saule, c’est la gentillesse incarnée, une fraîcheur extrême. Il est très fort et écrit tellement bien tout en pouvant voyager entre pop, rock, etc. Pour le coup, j’avais prévenu Charlie (ndlr. qui ne pouvait pas rejoindre la bande à Namur) que j’allais reprendre son morceau. Géant, l’album de Saule que Charlie Winston a produit, je ne m’en lasse pas.

En fin de compte, quelle chanson retenez-vous de cet autre géant, Ferré ?

Richard, sans hésitation. « Les gens, il conviendrait de ne les connaître que disponibles à certaines heures pâles de la nuit. Près d’une machine à sous, avec des problèmes d’hommes, simplement. Des problèmes de mélancolie. Alors, on boit un verre, en regardant loin derrière la glace du comptoir. Et l’on se dit qu’il est bien tard… » Quelle image. J’aime tant les losers magnifiques, au bar, perdu, qui avouent qu’ils vont quitter leur femme avant, quelques verres plus tard, de partir la rejoindre.

Pourtant, elle n’est pas sur cet album.

Alors, si ! J’ai en fait enregistré 20 chansons. Mais comme je voulais sortir un double-vinyle, pour que le son soit correct, je devais retenir quatre chansons par face.  Ça fait seize. Les autres seront sur un autre format, elles seront offertes aussi.

La suite, c’est la tournée, donc ?

Une trentaine de dates, l’occasion de croiser quelques lieux mythiques : le Théâtre Toursky à Marseille, le Déjazet où j’ai loupé mon unique chance de voir Ferré, le 140 à Bruxelles…

Le cadeau ultime serait qu’un jeune qui aime Cali sorte de ce concert avec l’envie de tout découvrir de Ferré !

Artiste : Cali (Page Fb)

Album : Cali chante Léo Ferré

Maison de disque : BMG

Nbre de titres : 16 (18 sur la version Fnac)

Durée : 67 min

Date de sortie : le 05/10/2018

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