De la tragédie brune à Mort par la France, ce sont toujours les innocents qu’on assassine mais c’est au bout du reportage que la vérité est rétablie

À l’heure des fake news, des investigations mises à mal par les lobbys ou les états, le rôle des enquêteurs, qu’ils soient journalistes ou chercheurs, avides d’un monde juste et qui ne se voile pas la face, est devenu primordial. Même si les sérums de vérité ne sont pas encore au point et qu’il faut parfois faire le tri entre les mensonges et les non-dits. Face à des journaux de plus en plus muselés et n’allant pas au fond des choses ou simplement mués par le buzz facile, la BD a bien compris qu’elle avait sa carte à jouer. C’est le cas notamment avec la maison d’Édition Les Arènes, dans la lancée du magazine XXI qu’elle publie, et qui nous a offert deux nouveaux albums qui, d’hier à aujourd’hui, prouvent qu’il faut dire les choses et médiatiser, même à contre-courant, le réel même s’il n’est pas beau.

© Perna/Otero chez Les Arènes

La tragédie brune, celle qui vient avant le rouge sang de la haine

© Cadène/Gaultier chez Les Arènes

Résumé de l’éditeur : En 1934, Xavier de Hauteclocque, grand reporter, publie La Tragédie brune, écrit à la suite de son voyage en Allemagne en novembre 1933. Ce germanophile y décrit un pays remodelé par la politique nazie. Son regard s’attarde là où d’autres ferment les yeux, ses pas le conduisent là où peu s’aventurent et, finalement, sa plume décrit ce que beaucoup préfèrent ignorer. Son récit, à la première personne, frappe par sa modernité, sa sincérité, sa lucidité et surtout, avec le recul tragique de l’histoire, par son caractère prémonitoire.

© Cadène/Gaultier chez Les Arènes

C’est la bravoure ultime. Celle qui voit un homme, qui a foi en son métier d’information et de décryptage de son monde, être fauché dans son élan par une mort prévisible tant il dérangeait. Il y a 84 ans, Xavier de Hauteclocque faisait les frais de sa témérité et de son regard pertinent et visionnaire sur une Allemagne en pleine mutation. Six ans avant le début de ce que l’Histoire retiendra comme « La seconde guerre mondiale », les signes avant-coureurs étaient visibles à qui savait être un tant soit peu attentif : un simulacre d’élection; l’absurdité de nouvelles règles cachant d’obscures desseins; un nationalisme rampant et n’ayant plus peur du soleil, levant même les bras tels des saluts bientôt nauséabonds.  Pourtant, tel un David contre Goliath, Xavier se battait contre des moulins à vent dans son pays, la France, et contre une tragédie brune de plus en plus prégnante en Allemagne.

© Cadène/Gaultier chez Les Arènes

Xavier de Hautecloque, c’est un étranger pourtant germanophile qui va à la rencontre de monsieur tout-le-monde, au hasard des rues et des rendez-vous là où de trop nombreux médias se contentent des faits d’armes politiques. Bien loin des langues de bois, Xavier de Hauteclocque parle le vrai et récolte une quantité d’informations, malgré les menaces (« Il vaudrait mieux ne pas importuner ceux qui furent vos amis dans cette ville. Plusieurs se repentent de vous avoir connu. » entre autres), qui en fait un véritable lanceur d’alertes avant l’heure… et malheureusement non entendu. « Ce que tu racontes est pire que ce que l’on raconte » lui fera d’ailleurs remarquer son chef au Gringoire, le grand hebdomadaire parisien, politique, littéraire. Tellement que cet homme au look parfait de journaliste (de l’imper à la pipe en passant par le couvre-chef) ou de détective privé en a payé de sa vie. Une vie rendue un peu plus immortelle (oui, ça lui fait une belle jambe à lui, mais à nous…) par Thomas Cadène et Christophe Gaultier qui saisissent et le propos et l’époque pour retracer ce reportage en territoire de plus en plus ennemis, pour saisir les ombres du nazisme et sa véritable naissance.

© Cadène/Gaultier chez Les Arènes

C’est par le biais de cartouches que les deux auteurs restaurent le plus souvent la pensée et les observations du journaliste, ce qui confère à l’ensemble l’authenticité. Comme si le reportage de Xavier venait de nous parvenir; que cet officier nazi qui perquisitionne violemment un pauvre bougre en pleine nuit nous était contemporain, comme si ce monde-là n’était pas si loin. Ce sentiment de se balader dans l’Allemagne des années 30 est renforcé par le dessin et les couleurs de Christophe Gaultier. Carte postale glaçante prouvant que tout pourrait recommencer. On en prend de la graine.

© Cadène/Gaultier chez Les Arènes

Série : La tragédie brune

Récit complet

D’après l’enquête de Xavier de Hauteclocque

Scénario  : Thomas Cadène

Dessin et couleurs : Christophe Gaultier

Genre: Documentaire, Enquête, Histoire

Éditeur: Les Arènes

Nbre de pages: 100

Prix: 20€

Date de sortie: le 16/05/2018

Extraits : 

Morts par la France, vivants par la rage de survivre aux mensonges

© Perna/Otero chez Les Arenes

Résumé de l’éditeur : « LʼHistoire est une compagne de voyage intransigeante et parfois impitoyable… Elle vous fait prendre des chemins escarpés, des sentiers semés de pièges, dʼembûches et de déceptions. Celle que je mʼapprête à vous raconter a été trop longtemps dissimulée. Enfouie sous des tonnes de mensonges, sous des tombereaux dʼhypocrisie. Mais la vérité est comme la vie, elle trouve toujours un chemin. » Le 1er décembre 1944, à Thiaroye, au Sénégal, lʼarmée coloniale française ouvre le feu et assassine des centaines de soldats « indigènes », anciens prisonniers de guerre. Depuis, lʼÉtat français ment sur cet épisode tragique en niant ce meurtre de masse. Armelle Mabon, historienne, se bat depuis vingt ans pour rétablir la vérité.

© Perna/Otero chez Les Arènes

Des mensonges d’états, il en reste à la pelle à découvrir ou à intégrer. Et plus c’est gros, plus ça passe, vous connaissez la chanson. En plus, quand les faits se passent au lointain (« loin des yeux, loin du coeur », vous savez), tous les coups sont permis et ça ne fera pas forcément de vagues. Sauf si une historienne en devenir remue la merde que vous avez laissé un peu grossièrement. Prenons, par exemple, les événements de Thiaroye, un premier jour de décembre 1944. Ce jour-là, encore un peu plus que les autres, après des mois de guerre loin des leurs, les tirailleurs sénégalais, rangés pour ils ne savent trop quelle raison dans un camp militaire, espèrent revoir leurs familles. Plus rien ne peut leur arriver de mauvais, ils ont réchappé à la guerre.

© Perna/Otero chez Les Arènes

Pourtant, rien ne se passe comme prévu et, dans des circonstances nébuleuses, trente-cinq (selon le bilan officiel, 70 selon le général Dagnan, bien plus si on en croit le nombre de sépultures anonymes qui font s’élever les baobabs) d’entre eux perdent la vie sous les balles des soldats français avec qui ils ont pourtant tenté d’extirper un pays qui n’était pas le leur de la guerre. Le tout sur fond de sommes d’argent qui auraient dû être payées à ces tirailleurs. Ces pauvres hommes étaient pourtant à l’abri de mourir pour la France et voilà que c’est elle qui les tue. Morts par la France, le titre, implacable, ne peut être mieux trouvé.

© Perna/Otero

Thiaroye, un charnier? La question mérite d’être posée et même plus tant il y a quelque chose de louche dans cette affaire. De quoi mettre la puce à l’oreille d’Armelle Mabon qui, là encore contre vents et marées, conspuée par la profession et reniée même par son compagnon qui la croit folle et obsessive, va tenter de faire la lumière… sur ce qui est sans doute un massacre éhonté et non de la légitime défense face à une rébellion incontrôlable comme les autorités françaises ont tenté de le faire penser. Retraçant le combat de l’historienne (un combat qui n’est pas fini et se joue encore dans les tribunaux) mais tâtant également du terrain, les talentueux Pat Perna et Nicolas Otero (l’enragé, vous vous souvenez ?) nous emmènent entre vrai et faux à la conquête de la vérité que les armes ont fait taire et qu’un encombrant silence que les initiés et compromis trouvent acceptables. Mabon ne peut s’y résigner même si elle devra abandonner une fois pour mieux revenir à son enquête.

© Perna/Otero

C’est un très bel album, sans concession, que Pat Perna (qui reste sur sa lancée de bande dessinée documentée, bien informée et oeuvrant à faire connaître des drôles de destins après Forçats, Darnand ou Kersten) et Nicolas Otero livrent, prouvant que rien n’est simple et qu’il faut savoir perdre du terrain pour en gagner plus tard. Car la vie des découvreurs de vérité est ingrate mais le jeu en vaut la chandelle, même s’il faut se confronter à un appareil à mentir situé dans les plus hautes sphères de l’état. Le duo évite la gravité et les violons pour s’orienter vers un thriller historique sur deux plans, avec un vrai combat de pratiques entre une historienne indépendante et un autre rallié à la cause du mensonge. Toute l’intensité et la fureur du dessin d’Otero est mise à profit dans les regards chargés d’incompréhension ou de rage, de déni ou de remords. Du beau boulot !

© Perna/Otero chez Les Arènes

Série : Morts par la France

Récit complet

Scénario  : Pat Perna

Dessin et couleurs : Nicolas Otero

Couverture : Nicolas et Verane Otero

Genre: Documentaire, Enquête, Histoire, Thriller

Éditeur: Les Arènes

Nbre de pages: 130

Prix: 20€

Date de sortie: le 02/05/2018

Extraits : 

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