Bernard Lavilliers : « J’ai travaillé ma voix de crocodile pour chanter plus haut, mais rendre les mots tragiques ? Ce n’est pas nécessaire ! »

Durant un week-end, l’abbaye de Floreffe a accueilli Esperanzah!, festival qui aime à faire voyager via une programmation d’artistes dépaysants, engagés et engageants. Trois qualités qu’on retrouve indéniablement dans le chef de Bernard Lavilliers. Cela faisait dix ans que l’artiste de Saint-Étienne nourrissait l’espoir (le titre d’une de ses fantastiques nouvelles chansons) de venir à Floreffe. Ce premier samedi d’août, inébranlable, géant et puissant, Bernard Lavilliers a ainsi pris possession de la scène côté jardin, livrant un panorama saisissant de toute la vallée que l’abbaye surplombe. On pourrait presque voir, avec un peu d’imagination, Charleroi que Bernard chante aussi. Toujours est-il qu’emmenant la Sambre prendre la mer qui chahute les réfugiés, le chanteur de causes moins perdues dès qu’il les chante a  boxé la nuit et l’a fait danser sur des musiques tropicales. «Jeunes et larges d’épaules» ou pas du tout, la vie façon Lavilliers les a tous frôlés sur les hauteurs floreffoises. Nous l’avons rencontré en amont du concert, avant un retour en octobre au Cirque Royal.

Mon compte-rendu pour lavenir.net |Esperanzah!: Un Lavilliers géant et puissant souffle le vent de l’engagement

© Benoît Demazy

Bonjour Bernard, ce n’est peut-être pas le plus lointain des voyages que vous avez fait mais vous êtes en Belgique. Que vous évoque-t-il notre petit pays ? 

La première fois que je suis venu en Belgique, c’était au théâtre 140, je crois. (Il réfléchit). Ah non, avant ça, j’étais passé dans une maison des jeunes à côté d’une grande salle que je n’aime pas trop, avec un son assez dégueulasse ! Forest National.

Soit, au Théâtre 140, j’ai joué durant une semaine. J’étais avec mon groupe du départ. C’était la fin des années 70. Forcément, on allumait la radio et nous avions accès à un spectre beaucoup plus large que ce qu’on pouvait entendre en France. Ici, on entendait de la musique de toutes les sortes. Le public était moins radical. Je pouvais leur jouer du rock, comme je fais toujours, mais aussi de la musique brésilienne. En France, pas du tout, ils ne voulaient que du rock et ne supportaient ni la salsa ou la bossa nova. C’était marrant, à l’époque, de voir les grandes différences, en passant une frontière, de cultures musicales.

À Esperanzah!, vous êtes tombé au bon endroit, alors ! En terme de métissage musical, vous allez être servi.

Pendant dix ans, on a essayé de se caler. Quel mélange, ce festival, quand même ! Il y a un autre festival en Belgique, Couleur Café, qui mélange toutes les influences latines, afro et funky. Ici, c’est un peu la même chose. Moi, depuis le départ, je suis pour les mélanges. D’accord, je suis un voyageur mais si je suis allé dans tous ces pays, c’est pour la musique ! Il y a des pays où je suis allé pour voyager, je n’ai pas ressenti la musique.

Mais les premiers pays où je suis parti pour la musique, c’étaient le Brésil puis la Jamaïque, où j’ai appris le reggae avec Les Gladiators et les anciens Nail Wailers. J’y suis resté longtemps parce qu’il me fallait comprendre comment ils jouaient et pourquoi ils le jouaient, faire le lien. Et il n’y a rien de mieux pour ce faire que de rester avec des musiciens qui sont des gens du peuple, la plupart du temps, et qui connaissent bien et leur ville et leur vie. Si vous vouliez faire du reggae, à l’époque, il fallait au moins avoir le respect d’aller voir et écouter comment les Jamaïcains le jouent. Maintenant, il n’en font plus. Mais, en 1979, qu’est-ce que ça jouait !

On n’est pas d’un pays mais on est d’une ville… ou de plusieurs ?

Je suis de plusieurs villes mais, malgré tout, je suis né à Saint-Étienne qui ressemble étrangement à Charleroi, un peu plus loin là-bas. Une ville minière, bassine, d’artisans, d’ouvriers de haut-niveau… D’émigrés aussi, d’Italiens, d’Algériens, de Polonais… Les populations de Charleroi et de Saint-Étienne étaient fort semblables, au fond, à la grande époque où il y avait beaucoup de travail, à la fin de la seconde guerre. Alors oui, on est d’une ville mais certaines autres lui ressemblent. Combien de villes ressemblent à Charleroi ? Si je vais à Détroit, qui commence à aller un peu mieux – bon, c’est pas encore ça, hein! -, il y a aussi des banlieues déshéritées. Mais pourquoi ? Parce qu’économiquement, elles étaient dans le même créneau. Avec besoin de beaucoup de bras… jusqu’à ce qu’on les laisse sur le carreau. Et ces gens restent, dès lors, dans la misère. Celle-là qui va créer une ambiance très particulière.

Charleroi, vous la chantez sur votre dernier album. Un album où on a l’impression que vous ne vous égosillez plus comme avant. Vous êtes plus posé sur des textes toujours acérés. La voix de la sagesse ?

C’est vrai, je chante plus haut, j’ai travaillé ma voix de crocodile, un peu barytone. Je suis arrivé à chanter plus haut… oui, on va dire ça… sur l’échelle des sons tout en essayant de ne pas chanter fort. Quand quelqu’un comme moi, avec une voix basse, veut monter, il a tendance à chanter fort. Ce qui n’est pas une bonne idée, je trouve. Ça rend tragique les mots et ce n’est pas nécessaire. Alors, je chante plus comme un crooner mais ce que je raconte n’a pas changé. Je suis moins en colère, moins énervé dans l’interprétation mais plus en phase.

Toujours aussi précis, en tout cas. À l’heure des désinformations, vous êtes toujours particulièrement bien informé !

Disons que j’ai beaucoup d’amis dans les services secrets ! Donc, effectivement… Dans Cinq minutes au paradis (ndlr. la chanson qui donne son titre à ce nouvel album), j’évoque Blackwater et ses 50000 mercenaires basés en Afrique du Sud. Pilotés depuis Londres et sa City – une sorte de machine à laver, les Anglais peuvent faire les vierges effarouchés, ce sont eux qui ont monté les premiers pays offshore, même pas les Américains. Aujourd’hui, cette société s’appelle The Society.Dans la plupart des guerres, qui sont toujours en cours au Moyen-Orient notamment, il y a pas mal de mercenaires… qui essayent tout de même de ne pas s’entre-tuer. Avec pas mal d’étrangeté, les armes de Kadhafi, par exemple.

Mon texte est très métaphorique, au fond, attaquant également surtout les combattants de Daesh. Métaphorique mais assez précis. Je me suis d’ailleurs demandé s’ils allaient me flinguer. Mais c’est trop compliqué pour eux, les barbus n’écoutent pas ce genre de poésie. (il rit).

« Près des militaires, tu connais les algorithmes des têtes nucléaires. » Si tu ne connais pas les algorithmes, ce n’est même pas la peine d’essayer de te procurer une tête nucléaire. C’est comme ça que, jusqu’à un certain point, la peur nucléaire peut être maîtrisée par ces gens qui fabriquent ces armes. Jusqu’au moment où des petits malins vendront des algorithmes…

Le paradis, vous y croyez ? Ou plutôt à l’enfer pour les salauds ?

Avant que le diable n’apprenne ta mort… C’est une blague. Celle d’un criminel qui monte au paradis, là où saint Pierre lui indique l’autre direction. Je me fiche un peu de la gueule des barbus à qui on dit « tu peux tuer des incroyants, des agnostiques, comme ça tu auras ton nom au paradis et les soixante vierges qui vont avec. » Je leur réponds : cinq minutes au paradis, va falloir aller vite ! Après, si ça existe…

© Benoit Demazy

Un retour au Moyen-Âge s’opère dans cette histoire. Un beau jour, on en arrive à ne plus situer des communautés en termes de système politique ou de démocratie mais en termes de religion. Comme les Kurdes, par exemple. On retourne au Moyen-Âge mais avec les technologies du troisième millénaire. Ce qui est incroyable mais possible. La peur du futur fait que certaines personnes veulent aller en arrière.

Et d’autres qui veulent gagner leur place, pas forcément au paradis mais dans nos sociétés, à l’abri de la guerre, des crises… Certains les appellent migrants, vous vous préférez le terme « réfugié ». Et j’ai l’impression qu’entre la « question des migrants » et les « centres de tri », on revient à un lexique qui nous ramène non pas au Moyen-Âge mais septante ans en arrière, en 40.

Oh, pas besoin de remonter jusque-là. Plus près de nous, il y a eu la Guerre d’Espagne. Quand Hitler a aidé Franco, les vaincus ont été mis dans des camps, à Rivesaltes par exemple. Ces révolutionnaires, communistes ou anarchistes ont quand même participé à la résistance… ce qui était assez généreux quand on voit l’accueil que la France leur avait réservé. Ensuite, beaucoup ont émigré au Mexique et ont participé à la Révolution cubaine. Pas tous… mais certains ont eu une longue trajectoire. Les plus aventuriers, je suppose, les plus techniques… Des réfugiés.

Aujourd’hui, il faut faire la différence entre les réfugiés, ceux climatiques, ceux de la guerre… Moi, je crois que bien souvent, c’est la même chose. Parce que dans les pays les plus secs naissent des guerres effroyables. Le Sud-Soudan, par exemple, mais pas que… L’émigration, nos dirigeants pensent la gérer en disant qu’il suffit de donner des moyens aux présidents et ministres africains. Quelle hypocrisie quand on sait les détournements qui s’opèrent, l’argent qui se réinjecte dans des campagnes électorales et dans quelques belles maisons sur la côte d’Azur. Je caricature, bien sûr, mais c’est quand même un peu ça.

Esperanzah!, cette année, s’est donné pour thème « Le déclin de l’empire du mâle », qu’en pensez-vous ?

Je suis assez d’accord, mais ça fait longtemps ! Si je ne me trompe pas, l’idée du mâle va de pair avec celui du guerrier. Nos démocraties visent l’égalité entre hommes et femmes et il y a Les Droits de l’Homme – qui comprennent les femmes et les enfants, mais c’est venu plus tard -. Pourtant, au départ, c’est un côté très « pater familias » qui a organisé nos sociétés. L’homme, le guerrier. Ça en a fait des ravages. Si bien que, lors de la première guerre mondiale, tous les mômes qui étaient doués, qui avaient 20 ans, d’un côté comme de l’autre, y ont été engagés. La deuxième guerre mondiale a fini le reste. Bref, l’histoire de la fin du mâle, celui qui est agressif, humiliant aussi pour la femme et n’écoutant rien de ce qu’on lui dit, a commencé quand il a emmené sa famille, son clan ou sa société, la fleur au fusil dans des bagarres  dont il n’avait pas les clés. La plupart du temps économiques. Des guerres qui pourraient à nouveau se déclarer avec les nationalismes renaissants, par la peur de l’autre. Je ne vois que ça. Et ils ont peur depuis la pilule, depuis l’avortement, parce qu’ils pensaient que leur place de chef était évidente. Ce ne sont pas des guerriers, en plus, la plupart. Le repos du guerrier, c’est fini.

Après, il y a longtemps que les mâles se remettent en question sans vouloir l’admettre pour autant. C’est un problème de territoire, il y a quelque chose d’animal chez ces fameux mâles qui veulent être les seuls décideurs, les seuls séducteurs. Ils ne voient pas la femme comme moi je la vois, c’est sûr.

Et c’est avec une femme, Jeanne Cherhal que vous chantez L’Espoir.

Avec sa voix, je trouvais que cette chanson allait avoir une telle résonance. Jeanne, c’est un ange… non, faux, un clown !… Elle a cette voix assez légère que pour venir se poser sur ce texte. Je la voyais assez souvent et donc je l’ai invitée. C’est la première à avoir entendu cette chanson. Je lui ai dit de tester le refrain… Ça collait magnifiquement.

Je n’ai pas fait tellement de duos dans ma carrière. Il faut qu’il y ait un sens à en faire. Aujourd’hui, c’est la mode, quand une maison de disque n’a pas d’idée, elle se dit qu’elle va faire des duos… sur des chansons pas créées pour ça. Mon premier duo, ce fut Idées noires avec Nicoletta puis Catherine Ringer, c’était fait pour. Puis, il y a eu Noir et Blanc, avec Nzongo Soul. Là, il fallait que quelqu’un, un Congolais de Brazzaville, me réponde. Sinon, je n’en ai pas fait tant que ça.

Mais « si l’espoir revenait », je pensais qu’une femme pouvait le chanter. Je joue le rôle du pessimiste qui voit tout en noir dans cette histoire d’espoir. « Si l’espoir revenait », c’est une question, une hypothèse d’école alors qu’il y a une grande tradition du pessimisme en France. En Belgique, c’est différent, vous êtes plus optimistes face à des Français qui jouent les cadors.

Les mâles, on y revient. On a parlé du déclin du mâle, mais celui du mal, c’est aussi intéressant. Il ne faut pas gratter beaucoup, quand on donne une arme à quelqu’un, dans certaines circonstances, pour qu’il devienne terriblement agressif et assassin. Faut pas gratter beaucoup. Quelqu’un qui refuse complètement cette arme, ça n’arrive pas si souvent. L’odeur de la poudre et du sang, ça peut transformer très étrangement. Ayant connu quelques révolutions et guerres civiles, j’en tire ce constat.

© Benoit Demazy

Les guerres civiles, c’est étrange aussi. Ça commence en tirant d’assez loin, on ne s’énerve pas, puis ça passe… ou pas. Les guerres civiles, ce sont les pires. C’est juste bon pour les bétonneurs car quand tout est rasé, il faut reconstruire. J’ai vécu ça à Beyrouth en 1982, au Nicaragua, au Salvadore. J’ai vécu pas mal d’histoires comme ça, là où je suis parti faire des reportages. Dans mes chansons, en fin de compte, je n’ai pas envie d’être tragique. Bon, quelques-unes de mes chansons le sont, comme Petit que je ne chanterai pas ce soir et que j’avais écrite au Nicaragua.

Malheureusement, le monde n’a apparemment pas encore assez écouté vos chansons, votre poésie mais votre engagement a tenu bon !

Il est intact, j’ai encore la force. Même si ce sont des causes perdues. Ces fameux « migrants », tout le monde en a fait des fantômes alors qu’en Europe, on doit quand même être capable d’en accueillir pas mal, sans être débordés. C’est moins affaire de débordement que de peur politique. C’est pareil pour le chômage. D’ailleurs, c’est bien connu, c’est à cause des migrants qu’il y a du chômage,non ? Vous voyez, on simplifie. Mais faut faire gaffe, à force de simplifier, on devient con ! Ça peut changer mais il faudrait que les gens se cultivent un peu plus, lisent. Parce que le net, c’est bien mais tout est mâché.

Je vais quand même lire les articles sur internet. En entier, de préférence. C’est important. Et le rôle du journaliste est aussi important que celui du chanteur, il ne faut pas l’oublier. C’est celui qui donne l’info, la vérifie… Pour contrecarrer les fake news.

Merci Bernard ! Vous reviendrez chez nous le 19 octobre pour la réouverture du Cirque Royale (Infos et réservation). D’ici là, bonne route !

Artiste : Bernard Lavilliers

Album : 5 minutes au paradis

Nbre de titres : 11 (14 sur la version deluxe)

Durée : 41 min (54 min)

Label : Barclay – Universal

Date de sortie : le 29/09/2017

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