Du haut de la citadelle de Namur, Les Misérables sont flamboyants et font fortune du sens et du regard aiguisé de Victor Hugo

Jusqu’au 19 août, le site d’exception qu’est la citadelle de Namur et son hangar aux affûts logé dans l’enceinte de Terra Nova accueillent une oeuvre majeure de la littérature française et ses personnages incontournables. Jean Valjean, Cosette, les Thénardier ou encore Javert donnent corps et âmes aux Misérables d’Hugo. D’une époque à l’autre mais toujours aussi vrais que nature et plus actuels que jamais sous l’oeil aiguisé de Jacques Neefs adaptant la version que Patrick de Longrée et Stephen Shank avaient tirée de ce monument à Waterloo. Avec une bande de comédiens terribles d’intensité.

« Tant quil y aura sur la terre ignorance et misère, des livres de la nature de celui-ci pourront ne pas être inutiles. » (Victor Hugo)

Si cette phrase a souvent prêté à disserter et que le temps passe, que les mots s’envolent mais que les écrits restent. Qui pourrait donner tort à Victor Hugo? La puissance de son oeuvre parle d’elle-même. Plus de 130 ans après sa mort, le Bisontin reste l’un des écrivains les plus lus et les plus adaptés de la planète. Au cinéma, en comédie musicale, sur les planches du théâtre ou dans les cases de bande dessinée. Et si l’on adapte encore aujourd’hui un artiste du XIXe siècle, c’est que l’aura de son écriture n’a pas pris une ride et reste porteuse de sens dans un monde qui, malgré les progrès technologiques, n’a pas forcément évolué.

© Jean-Michel Dufossez

Ce soir-là, sur les hauteurs namuroises, avec quelques sirènes en bruit de fond, c’est devant un décor minimaliste et récup que les quelque 300 spectateurs se retrouvent. Un décor en plein air constitué d’un échafaud de palettes en bois encadrant l’entrée pavée et le couloir du hangar aux affûts, contemporain d’Hugo. Un décor dépouillé que d’aucuns auraient tendance à dire qu’il est… misérable s’il n’était pas surplombé de quelques grands arbres et mis en lumière magnifiquement au fur et à mesure que la nuit pèse sur les lieux comme sur la noirceur de certains personnages qui entreront bientôt en scène.

© Théo Rubsinsky

À commencer par la stature de Jean Valjean emmitouflé dans une veste de fortune avec un gros baluchon transportant le peu qu’il a. Comme un marin qui vient d’accoster, un vanupied qui ne reste jamais au même endroit, un bagnard libéré par la loi mais pas dans le regard des autres. C’est ce qu’est Valjean convaincu qu’il ne fera plus jamais rien de bien et qui récidive à peine arrivé à Paris en volant des couverts en argent à l’Évêque qui l’absoudra et le remettra une bonne fois pour toutes sur le droit chemin. Signe que la réinsertion est possible.

© Jean-Michel Dufossez

Jean Valjean est ici incarné par Anthony Molina-Diaz, un jeune comédien à l’ascension foudroyante. J’ai une histoire personnelle avec lui puisque, il y a quelques années, étudiant en journalisme, j’avais contacté celui qui était alors informaticien mais dont les rêves ne cessaient de lui parler de cinéma et de comédie. Je consacrais alors un article thématique sur le monde du cinéma belgo-belge et je voulais aussi faire la part belle à un figurant, un débutant. J’en avais tiré un article qui avait séduit le jury avant qu’un de ses membres ajoute, d’un sourire qui cherchait ma complicité, « enfin, celui-là, on est bien d’accord qu’il a très peu de chances d’y arriver ». Comme si le monde tournait immuablement. Ce jour-là, j’ai balayé la question mais la performance physique et vocale (Valjean ne parle pas, il crie son désespoir et son urgence) qu’Anthony livre sous son ciel sans étoile suffit désormais à éclaircir tous les doutes de mon interlocuteur de l’époque. Son Valjean nous prend à la gorge, nous plonge dans son regard magnétique, plein de doutes et n’ayant pas abandonné son combat contre le mal qu’il croit en lui… alors que c’est un bon parmi les bons, dans une époque désorientée. Un homme qui doit entrer dans la peau d’un autre pour se faire accepter.

© Théo Rubsinsky

À ces côtés, le casting constitué par Jacques Neefs fait des miracles, passant du dramatique au comique (mais néanmoins tragique) comme on passe d’un bout à l’autre de la scène. À commencer par le pire ennemi de Vajean, Quentin Juy camp un Javert incendiaire mais au calme incroyable, phagocyté par quelque chose de plus grand et plus insaisissable que lui : la Loi. Puis, il y a Fantine interprétée par Laura Noël; abandonnée, perturbée et déchue qui perdra tout mais trouvera toujours la force de s’époumoner pour sauver sa Cosette (Yentl Rousseau-Piot) qu’elle croit avoir mis en sécurité et entre les bonnes mains des… Thénardier.

© Jean-Michel Defossez

 

Dans leur peau, leur sueur, leur haleine avinée et leurs obsessions pécuniaires et sexuelles, Manon Romain et Marc De Roy (quelque part entre De Funès et Paul Préboist) sont fabuleux, haut en couleur pour servir leur soupe à qui veut la boire et entrer dans des combines aussi cruelles que grossières. Ils sont hilarants autant que désespérants. Puis, il y a la bande des gamins de rues (le Gavroche de Barnabé Henri en tête aux côtés de Bertrand Daine, Jeremy Boosten, Stephan Fraser et Jonas Jans inspirés), révolutionnaires qui se cherchent et qui transformeront l’entracte en intermède rebelle au coeur du Hangar aux Affûts, interpellant les spectateurs et créant une interactivité bienvenue et bien vue.

© Jean-Michel Dufossez

On pourrait passer des heures à louer les qualités de cette distribution jeune et vivifiante, croyant dur comme fer aux messages intemporels d’Hugo. Des heures… et pourtant, il n’y en a que 2h10 pour résumer les 2400 pages de cette oeuvre colossale. Pourtant, de l’arrivée de Jean Valjean aux barricades meurtrières (ébranlées, malgré elles et un peu plus par l’écho du spectacle Armistice sur la place d’Armes de Namur, comme quoi, d’une guerre à l’autre…), mais dont l’idéalisme perdurera, l’essence du roman d’Hugo est diablement bien perçue et divinement rendue par des comédiens à l’affût aux… Affûts et un metteur en scène qui a fait les bons choix, refusant l’exhaustivité pour saisir l’universel du propos. Misérables, ces gens-là le seront toujours, mais à la citadelle, ils furent aussi flamboyants. L’un n’empêchant pas l’autre, résolument.

© Théo Rubsinsky

Infos et réservations (C’est soldout)

Également les 1er et 2 septembre à Charlemont, Citadelle de Givet.

Mise en scène: Jacques Neefs

Scénographie: Patrick de Longrée

Adaptation: Stephen Shank et Patrick de Longrée

Régie : Gael Genette

Costumes : Giordano Crivellaro

Avec:

Jean Valjean : Anthony Molina-Diaz

Javert : Quentin Juy

Le Thénardier : Marc De Roy

La Thénardier : Manon Romain

Fantine/ révolutionnaire, prostituée : Laura Noël

Cosette enfant et Assistanat : Yentl Rousseau-Piot

Cosette, Sœur : Mathilde Lévêque

Eponine : Nina De Taeye

Marius : Geoffrey Tiquet

Gavroche : Barnabé Henri

Monseigneur Myriel : Boris Olivier

Soeur Simplice/Madame Magloire: Lou Chavanis

Grantaire : Stephan Fraser

Enjolras : Bertrand Daine

Prouvaire : Jeremy Boosten

Fauchelevent : Jonas Jans

La vieille : Murielle Hobe

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