Inversion : rêve éveillé, vie endormie, quand la réalité virtuelle n’a jamais semblé aussi réelle

Quelques mois après ces jours qui disparaissent qui a fait éclater un peu plus le talent de Timothée Boucher; Sylvie Gaillard, Frank Woodbridge, KolonelChabert (alias Alexis Chabert) et Renaud Angles y vont eux aussi de leur perte de repères d’un homme entre rêves et réalité, du coup, cauchemardesque. Aussi jubilatoire qu’à faire froid dans le dos. Un cri de Munch dans la nuit qui gagne de plus en plus de terrain sur le jour.

© Woodbridge/Gaillard/Chabert/Angles chez Grand Angle

Résumé de l’éditeur : Paul est un musicien et un compositeur. Sa femme l’a quitté depuis déjà plusieurs semaines. En perte totale de repères, il choisit de noyer son désarroi dans les antidépresseurs et les somnifères. Paul va s’accrocher de plus en plus à ses pilules qui lui procurent le plus grand des soulagements : la possibilité de dormir pour oublier son mal. Ses longues heures de sommeil remplies de rêves vont se perdre et se confondre jusqu’à absorber la réalité de son quotidien. Paul va alors se mettre à mélanger ce qu’il vit et ce qu’il croit vivre.

© Woodbridge/Gaillard/Chabert/Angles chez Grand Angle

À bâiller aux corneilles, faites gaffe, vous prenez le risque qu’elles se matérialisent un peu plus, une fois que vous aurez fermé les yeux, assoupis sur votre vie mais pas sur vos désirs qui ont, dès lors, quartier libre. Encore plus quand on est devenu un « type vide et avachi » comme se définit Paul Beaulieu, pianiste qui a perdu sa femme et ses gammes. Même s’il se rêve encore dans le coup, à naviguer vers de nouvelles aventures et symphonies, il est devenu une épave. Vie brisée sur les récifs de la réalité n’empêche pas les projets les plus fous d’aboutir sur un tapis d’écume de rêve.

© Woodbridge/Gaillard/Chabert/Angles chez Grand Angle

Malgré les bruits de la ville qui, elle, n’a pas cessé de mener grand-train, Paul dort de plus en plus. Et son subconscient lui joue des tours, raccordant ses élucubrations (teintées pourtant de ce qu’il se passe autour de notre personnage endormi) à la partition que notre héros abandonne de plus en plus. Un rêve éveillé ou un éveil endormi qui rend tout confus. Le combat entre le corps qui se laisse aller et l’esprit qui veut encore donner. Bien plus qu’un effet de déjà-vu, désormais Paul croit dur comme fer tout ce que son sommeil lui dicte: les rencontres, le retour de la chance…

© Woodbridge/Gaillard/Chabert/Angles chez Grand Angle

Et le cocktail alcool-cigarettes-médicaments va le faire s’enfoncer un peu plus dans la torpeur pourtant vivifiante de son monde endormi et qui pourtant fait déboîter son destin. Paul n’est pas narcoleptique, ni Nemo; dans son sommeil, il n’y a pas de place pour l’action, pas d’écriture automatique, pas de sursaut d’un alter-ego qui réparerait les failles de sa vie… Non, Paul dort, et c’est tout, il s’imagine qu’il a à nouveau la grinta mais ne la saisit pas. La grinta qui le grignote et le pousse un peu plus loin dans son chaos, dans son précipice.

© Woodbridge/Gaillard/Chabert/Angles chez Grand Angle

Drame intimiste dans les quatre murs de cet appartement qui sent peu à peu l’ours en hibernation prolongée, Inversion est un long fleuve pas tranquille, porté par quelques bouleversements et rebondissements bien trouvés. Les couleurs de Renaud Angles font la différence entre les songes éclatants et le morne quotidien. Et nous laisse une petite réserve: pourquoi différencier le réel et l’irréel alors qu’on pouvait les faire se confondre et embarquer un peu plus le lecteur? Le dessin d’Alexis Chabert (qui semble prendre pour modèle Frank Woodbridge, lui-même, avant tout musicien et compositeur, lui, saisit autant l’endormissement que les sursauts, la surprise du personnage principal aux charnières de son dédoublement de personnalité. Par la porte ou par la fenêtre, la musique rentre de tous les côtés et le dessinateur nous en envahit, alignant de belles idées de composition dans ce huis clos que le sommeil voudrait sans frontière. Et à mesure que Paul porte le tube de drogue médicamenteuse, on se dit que cette histoire pourrait être plus proche de la réalité que de la fiction.

Titre : Inversion

Récit complet

Scénario : Sylvie Gaillard et Frank Woodbridge

Dessin : KOLONELCHABERT

Couleurs : Renaud Angles

Genre : Drame

Éditeur : Grand Angle

Nbre de pages : 80

Prix : 16,90 €

Date de sortie : le 30/05/2018

Extraits : 

Un commentaire

  1. Cette thématique est particulièrement glauque, mais aussi glaçante et très humaine, en soi. Le sommeil agit comme un réparateur dans les mauvaises périodes, et on peut apprécier ces moments détachés où les soucis quotidiens ne s’imposent plus. L’auteur a vraiment poussé cette idée à l’extrême, et c’est vraiment très intéressant ! Je me pencherai très volontiers sur cette BD à l’occasion. Merci pour la découverte !

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