Avec Edouard Luntz, l’histoire du 7e Art aurait gagné et gardé un supplément d’âme, elle a préféré l’effacé, Frey et Nadar en témoignent, généreusement

Après avoir pisté le destin d’Odette la War Bride (dont il prépare un autre album, avec Nadar, autour du frère de celle-ci, Justin), Julien Frey n’a pas abandonné sa meilleure alliée dans ses pérégrinations scénaristiques et documentaires : sa curiosité éminemment bien placée pour attraper au vol des sujets en or et les approfondir. Enfin, les attraper au vol ou les laisser se rappeler à son bon souvenir au moment venu. Embarquant Nadar (qu’est-ce qu’on l’aime lui depuis Papier Froissé, Le monde à tes pieds ou encore Salud!) dans les limbes du Septième Art, Julien nous met sur la trace d’Édouard Luntz, qu’il surnomme le cinéaste des âmes inquiètes, injustement oublié… ou plutôt passé au bleu pour des raisons bien en résonance avec ce que vit le joli monde du cinéma actuellement.

Résumé de l’éditeur : Alors qu’il fait des études de cinéma, Julien Frey rencontre Édouard Luntz. Le cinéaste prétend que sa carrière a été brisée par Darryl F. Zanuck, le dernier nabab d’Hollywood. Après un tournage épique au Brésil, en mai 1968, et un budget multiplié par vingt, le producteur aurait fait disparaître son film, Le Grabuge. Des années plus tard, Julien découvre que c’est l’œuvre tout entière d’Édouard Luntz qui n’est plus visible. Des films fantômes ? Julien décide de les retrouver. Rencontrant de nombreux protagonistes – proches, techniciens et acteurs, dont Michel Bouquet – Julien Frey a mené une enquête minutieuse, souvent drôle, toujours marquée du sceau d’une profonde humanité et magnifiquement mise en images par Nadar.

© Frey/Nadar chez Futuropolis

Trois lignes sur Wikipédia, une carrière de réalisateur courte de treize ans et une poignée de films sur lesquels vous n’avez pas la moindre chance de mettre la main même en vous levant de bonne heure. Voilà ce qu’ils restent d’Édouard Luntz, à peu de chose près. Pourtant, ses films, à leur manière, ont renouvelé un genre en irriguant le coeur social du cinéma et en lui apportant des vrais gens en guise d’acteurs (un peu comme le fait Bruno Dumont avec P’tit Quinquin, un héritier?), des destins qu’il n’y avait pas besoin de créer, juste à cerner. Édouard Luntz a été un pionnier du film social. Repoussé dans l’oubli pour d’obscures raisons sur lesquelles Julien Frey fait la lumière par le biais d’une enquête qui l’emmène de Montpellier aux États-Unis.

© Frey/Nadar chez Futuropolis

Car, oui, avec son Grabuge (rarement un film aura aussi bien porté son nom au vu des événements qui en découleraient pour Luntz), notre cinéaste acharné et guère bâti pour faire des compromis a eu la chance d’être pris sous l’aile de Darryl F. Zanuck et de sa Fox. Un « major » qui avait repéré Les Coeurs verts de Luntz, film qui se rangeait du côté des blousons noirs, désoeuvrés, à Nanterre. La chance de rencontrer Zanuck… ou la malchance. Car si Luntz a joui d’un budget extra-large (avec même des rawettes, comme on dit en Belgique), il s’est aussi retrouvé à oeuvrer avec un producteur qui comptait bien avoir la main sur le final cut quitte à refaire le montage et dénaturer le film. Encore plus quand son frenchy protégé, en tournage (sans cesse rallongé) au Brésil, allait prendre ses aises et se laisser porter (et un peu) dépasser par les événements. Bref, un fiasco qui signerait l’arrêt de mort et de carrière de Luntz.

© Frey/Nadar chez Futuropolis

Le réalisateur, devenu victime d’un système jugulant les ardeurs artistiques pour mieux (tenter de) faire recette, s’offrit un dernier baroud d’honneur en se payant le scalp du tortionnaire lapidaire de son film (on parle d’un director’s cut de 2h45 ramené à une version cinéma – quatre copies ! – d’1h20) en gagnant le procès qu’il lui intenta. Avec peu d’impact, au final. Pas le procès du siècle puisque quand Julien Frey le rencontra, des dizaines d’années plus tard et ignorant tout de ce curieux bonhomme, Édouard n’arrivait plus à joindre les deux bouts.

© Frey/Nadar chez Futuropolis

Et les deux bouts de cette histoire folle, notre scénariste-enquêteur est jusqu’au-boutiste pour les relier. Tout d’abord pour satisfaire ses envies personnelles et visionner le plus de films possible (il n’y en a pas beaucoup mais ils sont introuvables). Mais aussi pour approcher ce metteur en scène énigmatique et magnétique en menant des entretiens (de Michel Bouquet, acteur phare et protéiforme de L’humeur vagabonde, aux acteurs anonymes des Coeurs Verts en passant par des proches et autres techniciens). En croisant également les bonnes et les fausses pistes (y compris celles qui vous font prendre un avion !) et en faisant appel à ses années d’études.

© Frey/Nadar chez Futuropolis

Un parcours haletant et semé d’embûches, quand une simple info devient une quête en soi à l’heure où l’on pense tout trouver sur la toile, qui mènera Julien à consolider le portrait de ce cinéaste hors-du-commun. Le portrait d’une certaine industrie du cinéma de papa qui perdure jusqu’à aujourd’hui. Non, les conflits autour du montage d’un Star Wars ou d’un film Warner (ou au sein de la Fox avec Les 4 Fantastiques de Josh Trank), les remplacements de réalisateurs et les remontages en pagaille ne sont pas l’oeuvre du cinéma du XXIe siècle mais sont des pratiques ayant cours depuis des décennies. Depuis que le monde (du cinéma) est monde ? Le portrait, enfin, d’un Septième Art sujet à Alzheimer et bien en peine de conserver toutes ses archives dans les méandres bureaucratiques et la complexité des changements de formats quand la bobine est remplacée par des cassettes, elles-mêmes avalées tout rond par les dvd’s, etc. La théorie de l’évolution dans ce qu’elle a de plus effrayant.

© Frey/Nadar chez Futuropolis

Dans cette épopée passionnante et chaotique, le montage de ces plus de 170 planches semble ne pas avoir fait de vague et avoir été mené d’un commun accord entre Julien Frey et Nadar. À tel point qu’on a l’impression que Nadar a toujours été dans les sacs de voyage de son scénariste, avec un crayon qui prend beaucoup moins de place qu’une caméra mais est tout aussi habile à raconter des histoires. Pour preuve, on vit plus que voit certains extraits de ces films qu’on ne verra sans doute jamais (à moins que le fils d’Édouard Luntz réussisse son pari de ressusciter l’oeuvre de son père. L’enquête partie de rien aboutit, dans son propos et dans son graphisme si à propos avec son noir et blanc et ses envies de cinéma, à quelque chose de géant. De quoi remettre l’église au milieu du village cinéphile.

© Frey/Nadar chez Futuropolis

PS : pour revivre un peu plus le tournage du Grabuge, Julien Frey a partagé quelques éléments de sa documentation sur son blog et ça vaut le détour. Et si quelqu’un a une copie d’un ou plusieurs films de Luntz, qu’il n’hésite pas à nous faire signe. Ça nous intéresse.

Titre : Avec Edouard Luntz

Sous-titre : Le cinéaste des âmes inquiètes

Récit complet

Scénario  : Julien Frey

Dessin : Nadar (Page Facebook)

Noir et blanc

Genre: Cinéma, Documentaire, Enquête

Éditeur: Futuropolis

Nbre de pages: 182

Prix: 23€

Date de sortie: le 03/05/2018

Extraits : 

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.