Phantom Thread : c’est un rideau sur-mesure et de haute-couture qui tombe sur le magistral Daniel Day Lewis

Pour un événement, c’en est un ! Imaginez : le dernier film dans lequel joue Daniel Day-Lewis, 60 ans et seul acteur à ce jour à avoir remporté trois fois l’oscar du meilleur acteur (en à peu près vingt films seulement !).¨Dans la préparation de Phantom Thread, Day-Lewis et Anderson (dont la réputation est sulfureuse et minutieuse) ont étudié ensemble l’art de la haute couture par de multiples biais. Le titre du film fait ainsi référence aux conditions de travail des couturières de l’East London durant l’ère Victorienne, ainsi qu’aux forces occultes qui tissent les destins et échappent à notre contrôle. Enfin, c’est la huitième collaboration du cinéaste (sur ses huit films) avec le créateur de costumes Mark Bridges qui a pour l’occasion fourni un travail d’exception. Vous êtes briefés, vous pouvez entrer dans la lumière… et l’ombre.

Note : 17/20 (Vu au cinéma Caméo des Grignoux)

Résumé: Dans le Londres des années 50, juste après la guerre, le couturier de renom Reynolds Woodcock et sa soeur Cyril règnent sur le monde de la mode anglaise. Ils habillent aussi bien les familles royales que les stars de cinéma, les riches héritières ou le gratin de la haute société avec le style inimitable de la maison Woodcock. Les femmes vont et viennent dans la vie de ce célibataire aussi célèbre qu’endurci, lui servant à la fois de muses et de compagnes jusqu’au jour où la jeune et très déterminée Alma ne les supplante toutes pour y prendre une place centrale. Mais cet amour va bouleverser une routine jusque-là ordonnée et organisée au millimètre près.

S’il y a bien un réalisateur pour transcender ses films par sa personnalité, c’est bien l’Américain Paul Thomas Anderson. Il nous revient d’ailleurs aujourd’hui avec son dernier film intitulé « Phantom Thread », dans lequel il redirige le fabuleux Daniel Day-Lewis, après There Will Be Blood en 2007 qui lui a valu l’Oscar du meilleur acteur. Plus minutieux que jamais, Anderson nous livre ici le portrait fictif, mais très documenté, d’un grand couturier anglais névrosé dans l’Angleterre victorienne. Certes, Reynolds Woodcock est réputé et admiré pour son travail de génie, mais il dissimule une personnalité créée à cette image, soit celle d’un homme à la fois maniaque, invivable, égoïste, et célibataire endurci. Mais le rapport de force qu’il entretient avec lui-même et autrui prendra une toute autre tournure dès l’arrivée dans sa vie de la troublante Alma, sa nouvelle muse…

Fidèle à lui-même, Paul Thomas Anderson traite ici d’une multitude de thèmes plus porteurs que jamais, dont notamment du contrôle d’un être sur sa vie, ici à travers le personnage campé par Daniel Day-Lewis. Il y a dès lors une part de symbolique à travers ce rôle, étant donné qu’il s’agit là de son dernier (lui qui a annoncé mettre un terme à sa carrière après ce film). Il lui offre ainsi une partition ultra-formatée, à hauteur de l’acteur perfectionniste et sensible qu’il est. Et comme cela ne nous étonne pas, ce rôle renvoie directement au réalisateur lui-même, réputé pour son énorme ego démesuré et son caractère exigeant. Nul doute que Paul Thomas Anderson a puissé ici dans son propre ressenti, ainsi que dans celui de son acteur principal, pour l’écriture de cette oeuvre pointilleuse, froide, mais totalement subjuguante.

Mais Phantom Thread ne s’arrête évidemment pas à l’existence de ce personnage torturé, puisqu’il fera ici une rencontre déterminante et perturbante dans sa vie, soit celle d’Alma, interprétée par la révélation Vicky Krips (d’origine luxembourgeoise), lui qui n’avait alors accepté (à termes) dans sa vie que sa sœur Cyril (Lesley Manville), avec qui il partage la maison Woodcock. Alors que cette dernière épaule son frère au jour le jour, tout en supportant ses manières, il est plus qu’intriguant d’observer cette mutation relationnelle qui s’installe entre ces frangins, émanant de la grâce d’Alma, qui n’aura alors de cesse d’aimer Reynolds Woodcock, jusqu’aux limites de ce dernier, qu’elle franchira. Il naîtra alors de cette rencontre un rapport dominant-dominé qui s’installera proportionnellement à l’amour grandissant d’Alma pour Reynolds, tandis que son œuvre à lui l’aveuglera de cet amour.

Mais Anderson a suffisamment d’idées dans la tête pour ne pas donner victoire si facilement à ses personnages. C’est à ce moment que leur relation prendra une tournure quelque peu vénéneuse, mais au profil de l’amour. Dès lors, le film questionne sur la place des sentiments dans le processus de création d’un artiste, et du degré d’action pour l’en détacher s’il en est maladif. Alors, même si on est en droit de se demander s’il faut en arriver au stade choisi par Alma pour en arriver à faire ouvrir les yeux de son époux, on reste bouches bées par ce jeu d’acteurs qui habite dur comme fer ces deux personnages liés par une relation plus qu’ambiguë. Leurs jeux de regards en disent, à eux seuls, bien du long sur leur union.

Mais toute cette intensité d’interprétation et narrative n’aurait eu pareil résultat devant la caméra d’un autre réalisateur. Paul Thomas Anderson, en plus de réaliser et scénariser le film, officie également à la photographie, d’un classicisme d’époque magistral. On ressent ainsi que chaque détail, chaque parole, chaque geste, chaque sourire, chaque jeu de lumière ont été pensés pour appuyer la maestria de son œuvre. Et comme il a l’habitude de ne pas changer sa façon de travailler, il s’est de nouveau entouré ici du musicien Jonny Greenwood pour une bande originale sur le fil, ou encore du costumier Mark Bridges, ayant créé pour l’occasion pas moins d’une cinquantaine de costumes, dont neuf pièces uniques et originales, inspirées tout droit de la haute couture vintage.

Alors oui, « Phantom Thread » sonne comme un film sans la moindre erreur de mise en scène, aussi maîtrisée que le travail de la soie. À vrai dire, on ne peut formellement reprocher grand chose à ce réalisateur pour sa mise en abîme subtile et habitée dans l’univers de la mode d’antan, parsemée des thèmes qui le hantent, tels que l’obsession, le manque, la domination ou la passion. Quoi que chaque qualité possède son revers de la médaille… Le film souffre ainsi de son aspect trop poli, trop élégant, reflétant ainsi une certaine rigidité, qui pourrait en irriter plus d’un, car ayant parfois le même effet que des bruits stridents. Ainsi, l’émotion est cachée, réservée pour le fruit du travail, et manipulée contre sa guise.

C’est que le résultat est à la hauteur de l’excentricité du milieu social qu’il tourmente, dans cette histoire digne d’un conte dramatique et romanesque, qu’on aurait dit écrite par des personnes ayant elles-mêmes été protagonistes des faits qu’elles racontent, alors que non. Tout se résume au talent sacrifié de metteur en scène de Paul Thomas Anderson qui, entouré d’une équipe dirigée au bâton, et d’un trio d’acteurs qui lui offre un don de soi incroyable, parvient à nous retourner, dans un film taillé sur-mesure. Vous l’aurez compris, « Phantom Thread » est un grand moment de cinéma.

Toutes les critiques de Julien pour l’année 2018, ça se passe également par là !

Titre : Phantom Thread

Pays : USA, Grande-Bretagne

Réalisateur : Paul Thomas Anderson

Acteurs : Daniel Day-Lewis, Vicky Krieps, Lesley Manville, Harriet Sansom Harris, Camilla Rutherford, Brian Gleeson, Julia Davis, Gina McKee…

Genre : Drame, Thriller

Durée : 131 min

Date de sortie : le 21/02/2018

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