De textes forts en dessins à suppléments d’âmes, Albert Algoud attire « la limaille éparse dont ces cœurs simples sont faits »

Sous un joli titre et avec un dessin de Zep pour ouvrir la voie et la voix de ceux que d’aucuns ne voudraient pas entendre, c’est un joli recueil qui est paru chez Casterman : Les coeurs simples, idiots, simplets, crétins des Alpes et d’ailleurs… une anthologie. Et une rencontre orchestrée par Albert Algoud entre deux mondes, celui de la littérature dans toutes les formes qu’elle revêt (poésie, chanson, nouvelles, roman…) et celui du dessin porté par des auteurs BD connus et reconnus et aux suppléments d’âme incontestables. En espérant qu’ils feront bouger les lignes. Rencontre avec le chef d’orchestre, Albert Algoud.

© Albert Algoud

Bonjour Albert, vous nous revenez avec un recueil non pas d’humour mais rassemblant des textes d’auteurs sur l’autisme, de 1798 à nos jours. Un sujet qui vous touche au quotidien puisque Bonaventure, votre fils en souffre. À partir de quand, avez-vous décidé de médiatiser cette part privée de votre vie, de vous engager dans la sensibilisation mais aussi dans l’envie de faire bouger les choses ?

Je n’ai jamais « décidé de médiatiser cette part privée de ma vie ». J’aurais été cantonnier, marchand de glace ou si j’étais resté prof, j’aurais réagi de la même façon, en tentant d’abord comme je le fis de m’impliquer dans des associations qui étaient supposées aider les familles avec un ou des enfants autistes. Au départ, j’ai été très idéaliste, m’imaginant qu’une réelle solidarité existait dans ces associations. Pour me rendre compte, hélas, que beaucoup de gens, dans ces associations, faisaient passer leur soif de pouvoir, de « leadership » avant les intérêts des personnes qu’ils étaient supposés défendre.

La situation subie par tant de personnes autistes livrées à un destin inique (exil, enfermement psychiatrique, structures totalement inappropriées, désespoir des parents, etc.) m’a amené à l’ouvrir, avec colère et un certain désespoir. Donc, au départ, nulle intention de « médiatiser », juste l’espoir (vain ?) d’être entendu. Mais étant un petit peu connu (je ne suis pas une vedette) le risque bien sûr est que mes propos soient interprétés comme étant l’indice d’une envie de paraître.

Je vous rassure, ce n’était pas ce que j’entendais par ces mots sans doute mal choisis. La recherche avance-t-elle ? Où en est-on, aujourd’hui, en 2018 ?

Vaste, immense question. Reportez-vous à un ouvrage très accessible qui fait le point: « La Cause des Autistes » de Sophie Janois chez Payot. Le rapport de l’IGASS (Inspection générale des affaires sociales en France) sur le troisième plan autisme est révélateur. Pour les autistes en « situation critique », 1500 places étaient prévues… 180 à peine ont été réalisées. Et encore. Certaines sont inadaptées ! Des milliers de personnes autistes restent en rade. SANS SOLUTION .

© François Schuiten chez Casterman (Les Dukay de Lajos Zilahy)

Il y a quelques années, vous disiez que le parcours aux côtés de votre fils « avait été un chemin de croix, que vous aviez dû tout créer ». Vous disiez aussi : « Plus vieux, je pense que je me flinguerai avec lui » ? Vous le pensez toujours ? Les temps ont-ils changé ? L’autisme est-il désormais mieux pris en compte, mieux suivi et soigné ?

Les temps ont changé, si l’on se réfère aux « centres de Ressources autisme » qui ont été créés et où une information est délivrée aux parents qui s’y rendent. Mais à quoi sert l’information si, à la clef, il n’y a pas de prise en charge sérieuse, de suivi continu ? En France, aujourd’hui, 80 % des enfants autistes ne sont pas scolarisés, une grande partie ne bénéficient pas d’interventions psycho-éducative, ni de thérapie développementale. Les enfants ne sont pas toujours diagnostiqués, les mères sont encore culpabilisées par la psychanalyse qui exerce toujours un grand pouvoir idéologique dans beaucoup d’institutions. Les familles doivent faire face à des imbroglios administratifs aussi épuisants qu’absurdes. Malheur à ceux qui ne connaissent pas leur droit et qui ne sont pas armés pour se défendre contre la situation injuste laissée à leur enfant.

Il faut savoir que dans certaines institutions réputées – j’en ai été le témoin irréfutable – des résidents sont assommés, bourrés de médicaments inappropriés, qui les réduisent à l’état de loques. Il faut savoir que dans ces institutions, des résidents sont isolés, enfermés, claquemurés dans leurs chambres dont ils ne sortent pratiquement jamais… Et, surtout, il faut savoir qu’ils se retrouvent entravés, complètement, 24h sur 24, pendant des mois et des mois… lavés une fois tous les dix jours, etc. Et l’Omerta règne… émanant, y compris, de personnes supposées hostiles à ce genre de pratique !

© Catel chez Casterman (Berthe de Guy de Maupassant)

Les cœurs simples, l’expression est poétique, forte, c’était une évidence d’emprunter ces mots à Flaubert pour votre titre ? Pourquoi ? Que signifient-ils pour vous ?

Les Cœurs Simples, c’est redonner leur dignité à des personnes qui en ont été privées. Leur « simplicité » celle des simples d’esprit, les a mis à part, leur a valu d’être exclus parmi les exclus. Je voulais les remettre en lumière, en montrant que dans la littérature, ils sont présents, l’air de rien…

En-dessous de ce titre, le dessin de Zep ! Pourquoi celui-là et pas un autre ? Qu’est-ce qui vous a touché dans cette image ?

Un dessin, un peu éloigné de la manière habituelle de Zep. Mais celui –ci est un formidable dessinateur, qui sait transcrire des émotions fortes. Zep, Suisse, à magistralement illustré le texte de Ramuz, Suisse lui aussi. La nouvelle est poignante (mais dénuée de pathos) et Zep a su en transcrire l’intensité dramatique en dessinant ce garçon qui, après la mort de sa mère, est voué au rejet dans la communauté supposée le protéger.

Le premier extrait est The idiot Boy, un poème amenant la nuance en relatant l’histoire de cette femme qui envoie son fils attardé chercher du secours, seul, à travers les bois. Pendant une fraction de seconde, on pourrait penser qu’elle veut s’en débarrasser mais, non, elle lui fait juste confiance. L’entrée en matière est marquante !

Ce poème dément les théories de la mère mortifère. À plusieurs reprises, dans Les Cœurs Simples, les mères, les sœurs, aussi, sont admirable d’amour, plus encore que de dévouement. (La Sœur de Gribouille, par exemple)

© François Roca chez Casterman (The idiot boy de William Wordsworth)

Pourquoi avoir voulu commencer votre anthologie en 1798 ? 220 ans, c’est peu dans l’histoire de l’humanité. Et avant, comment étaient perçues ces personnes guère gâtées par la nature ?

L’intérêt pour les personnes vulnérables, personnes « différentes » mais qui font peur (La créature de Frankenstein, est un des premiers textes marquants) orphelins, enfants malades ou handicapés se manifeste dans la foulée des lumières, avec le Romantisme. Avant, il n’y a pratiquement pas d’exemple d’écrivains qui se sont penchés sur ces créatures vulnérables. Une exception, toutefois, celle de Montaigne qui évoquera un « enfant monstre ».

La sélection de textes fut-elle difficile ? Comment se lance-t-on dans une telle quête et oriente-t-on cette recherche ? J’imagine que des textes ont été laissés sur le côté ? Comment avez-vous évalué leur pertinence par rapport à l’anthologie que vous mettiez sur pied ?

La sélection s’est faite au fil du temps, au gré de mes lectures, mais quand on est sur un motif et qu’on s’y intéresse de plus en plus, ce sont les textes qui viennent à vous. Comme si on devenait un aimant attirant la limaille éparse dont ces cœurs simples sont faits.

© JC Denis chez Casterman (L’idiot dans Les névroses de Maurice Rollinat)

Cette sélection compte aussi un bon nombre de revers, des regards très durs. Comme celui de du Dr Benassis qui encourage fortement à ce que ces « arriérés » ne s’accouplent pas. C’est atroce pour n’importe quel lecteur (enfin, j’ose espérer) mais pour un homme qui, comme vous, est touché de si près par ce coup du sort, ça n’a pas dû être si facile de vous confronter à ce genre de textes, si ?

Non, si émouvants soient-ils, ces textes ne m’ont pas paru difficiles. Sans rien enlever à leur pertinence, je sais que la réalité est beaucoup plus rude à étreindre. Ces textes restent de la littérature.

Cela dit, d’autres auteurs sont réconfortants, bienveillants. Lesquels avez-vous choisis et pourquoi ?

Dickens, Maupassant, Giono, Ramuz, Céline, Simenon… presque tous les auteurs regardent avec beaucoup d’humanité, ces être singuliers…

© Bastien Vivès chez Casterman (Adorable danseuse de William Butler Yeats)

Plus loin, on retrouve des incontournables comme Des Fleurs pour Algernon, Notre-Dame de Paris (et la description dure, là aussi, que fait Victor Hugo de Quasimodo) mais aussi… Tintin et le Capitaine Haddock. Vous n’avez pas pu vous empêcher, vous le tintinophile averti ? Comme quoi, ceux qui voudraient ne pas les voir ne pourront pas se voiler la face, ils sont partout, ces doux « fous » ! Et Haddock en propose une illustration flagrante : même pour rire, « analphabète », « crétin des alpes », des insultes, toujours des insultes à l’égard de personnes qui n’ont pas demandé à souffrir de handicaps, non ?

Haddock a donné ses lettres de noblesse à Crétin des Alpes, c’était la moindre des choses qu’il soit ici salué. (Voir le dictionnaire des Jurons du capitaine Haddock)

© Blutch chez Casterman (Le Trésor de Rackham le Rouge d’Hergé)

Au final, n’est-ce pas notre société qui souffre d’un retard, quitte à mettre parfois en péril la solidarité pour mieux se moquer ou mépriser?

La France, quant à l’autisme, a cinquante ans de retard.

Dès le début, vous aviez en tête de relier textes et illustrations ? Cela a pris du temps, non ? Comment avez-vous choisi, convié ces dessinateurs, tous azimuts ?

Il fallait proposer des textes qui conviennent aux dessinateurs et aux illustrateurs. Des textes qui leur plaisent et qui correspondent à la fois à leur vision du monde et à leur manière de mettre en scène, leur style. Ce fut un travail de proposition assez complexe parfois, mais le résultat n’est-il pas satisfaisant ?

Je dirais même plus! On remarque aussi la présence de Cabu, de Charb, disparus dans les circonstances que l’on sait… Vous en étiez proche ? Comment aviez-vous abordé le sujet avec ces as de Charlie Hebdo et du dessin sans concession ?

C’étaient des camarades, des amis; nous riions souvent des mêmes choses, partagions les mêmes indignations.  Je garde précieusement toutes leurs dédicaces amicales. Des hommes chaleureux, drôles et d’une totale liberté d’esprit. Victimes du fanatisme doublé de l’inculture crasse de leurs assassins.

© Cabu chez Casterman (On m’appelle Simplet de Fernandel écrit par Jean Manse et composé par Roger Dumas)

Un dessin, qu’est-ce que ça apporte aux textes que vous avez choisis ? Quelle est la force du dessin et par rapport à ce sujet ?

Les dessins complétent , exaltent ce que les textes expriment. Ils sont en correspondance avec ces écrits.

Quel est votre rapport avec le monde du dessin, de la BD ? Des coups de cœur récents ? Qu’est-ce qui continue de vous plaire dans la BD ?

Depuis ma plus tendre enfance, j’aime la BD. Des coups de cœur récents ? L’été Diabolik de Smolderen et Clérisse chez Dargaud, le tome 3 de l’Arabe du Futur de Riad Sattouf (mais comment oublier le Tome IV de Pascal Brutal?). Puis, il y a le Down with the Kids de Dav Guedin en préparation aux Éditions Rouquemoute (ndlr. en financement participatif en ce moment).

Quels sont vos projets, maintenant ?

J’ai plein de projets… par exemple que soient montées deux pièces de théâtre que j’ai écrite: « Le Faussaire »  et « L’Empereur et Le Président ».

On vous le souhaite! Bonne route à vous, à Bonaventure et à ceux qui vous entourent !

Titre : Les coeurs simples

Anthologie

Auteur : Albert Algoud

Écrivains : William Wordsworth, Walter Scott, Victor Hugo, Honoré de Balzac, Rodolphe Töpffer, Jacob et Wilhelm Grimm, Charles Dickens, Théophile Gautier, La Comtesse de Ségur, Émile Zola, Tristan Corbière, Paul Verlaine, Maurice Rollinat, Guy de Maupassant, Maxime Gorki, Joseph Conrad, Gaston Couté (musique d’Eugène Poncin), André Suarès, Charles Le Goffic, Émile Nolly, Charles-Ferdinand Ramuz, William Faulkner, Jean Giono, Louis-Ferdinand Céline, William Butler Yeats, John Steinbeck, Georges Simenon, Jean Manse (musique de Roger Dumas), Jean Follain, Ivan Bounine, Hergé, Lajos Zilahy, François Mauriac, Daniel Keyes, René Fallet, Mia Couto, Patrick Pelloux

Dessin : François Roca, André Juillard, Philippe Geluck, Christian Binet, Marc-Antoine Mathieu, Rodolphe Töpffer, Jean-Louis Mourier, Dany, Yan Lindingre, Annie Goetzinger, Jean-Claude Mézières, Dav Guedin, Jean-Marc Rochette, Jean-Claude Denis, Catel, Guillaume Sorel, Florence Cestac, Al Coutelis, Sébastien Morice, Tardi, Mo/CDM, Zep, Stéphane Trapier, Jacques Ferrandez, Baru, Bastien Vivès, Riad Sattouf, Loustal, Cabu, Jean-Christophe Chauzy, Christian de Metter, Blutch, François Schuiten, Camille, Charles Berberian, Philippe Goossens, Jake Raynal, Enki Bilal, Hugot, Éric Warnauts, Charb

Genre : Recueil

Éditeur : Casterman

Nbre de pages : 256

Prix : 25€

Date de sortie : le 18/10/2017

Extraits : 

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