Troukens et Bardet, forbans moderne de la BD : « La belle image du bandit d’honneur, c’est de la théorie; quand vous glissez une balle dans un pistolet, il y a inévitablement l’idée de tuer ! »

Saint Nicolas n’a peut-être plus de crosse (du moins en Belgique, selon un débat stérile) mais il a les armes pour se venger. Saint Nicolas, cette année, c’est un peu François Troukens, ancien gangster réconcilié en raconteur d’histoire ne manquant ni d’ampleur ni d’ambition. Ce 6 décembre, en Belgique, mais aussi en France, sort Tueurs de François Troukens et Jean-François Hensgens, un film de braqueurs très contemporain et filant à toute allure sur le ring de Bruxelles mais aussi d’un cinéma franco-belge qui ne voit plus souvent ça. Avant de découvrir ce film, dans la même veine qui laisse gicler l’encre à profusion (plutôt que le sang, le moins possible en tout cas), François Troukens forme un tandem éblouissant de noirceur mais aussi de poésie avec Alain Bardet pour Forban, un roman graphique nerveux, avec un look de story-board (mais n’ayant rien à voir avec le film précité) et une efficacité redoutable. Nous avons rencontré ces deux nouveaux as du casse graphique !

(Photos de une signées Aline Fournier et Gaëtan Chekaiban)

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© François Troukens/Alain Bardet chez Le Lombard

Bonjour Alain, bonjour François. Après Caïds, avant Tueurs, vous signez Forbans. Les méthodes de tout ce petit monde sont parfois expéditives, comme vos titres !

François : C’est vrai que je ne m’en étais pas rendu compte mais un seul mot suffit. Cela dit, au départ, mon titre était plus long. Le mot Forban était déjà présent et il est resté, je suis un fan de Surcouf. Je trouve qu’un mot en plus, ça fragilise les choses.

Alain, vous êtes Suisse, François, vous êtes Belge, comment vous êtes-vous rencontré ?

François : Mon histoire avait d’abord été signée chez Dupuis. Alain était en attente d’un projet chez Le Lombard où il avait été repéré par un éditeur mais ses essais n’avaient pas convaincu Dupuis, sans doute plus commercial et pas forcément enclin à voir une histoire en noir et blanc, très artistique et tenant finalement plus du storyboard. C’était plus dans la démarche du Lombard qui a récupéré le projet, étant dans le même groupe que Dupuis. Il suffisait de monter un étage.

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Alain : Je suis très versatile dans mes styles. Je fais de l’illustration, de la peinture, je ne me mets aucune barrière mais je ne veux pas gratter à toutes les portes pour trouver un projet.

Cela dit, ce projet-ci est plutôt bien tombé. Je suis un grand fan des univers de gangsters, c’était du pain béni renforcé par le côté poétique donné par François.

Alors, du coup, on ne s’étonnera pas de retrouver Lino Ventura dans les traits d’un de vos personnages !

Alain : Je ne peux pas le cacher, c’est une de mes inspirations.

© François Troukens/Alain Bardet chez Le Lombard

Vous, François, on vous voit à l’école du crime, d’abord dans les lectures de certains gangsters qui vous ont précédé. Qui étaient-ils ?

François : François Besse qui a écrit « Je suis un bandit d’honneur ». J’étais fasciné par ce type de personnage, plus discret que Mesrine, qui dénonçait la violence. Je voyais en lui le côté « bandit social », d’extrême gauche. Puis, je lisais les romans de Borniche. Au cinéma, c’était Melville, Sautet. Les Simenon, aussi.

Vous écrivez mais vous dessinez aussi ! Vous avez pensé à faire vous-même la partie graphique de cet album ?

François : Je suis plus un homme de plume, porté par l’amour des mots, je n’ai pas le talent d’Alain. J’ai énormément lu. J’ai grandi dans une famille qui avait enlevé la télévision. Quand j’étais petit, je noircissais des carnets. J’avais 10-12 ans quand j’ai écrit mon premier roman. J’ai fait un écart, pour rentrer dans la peau du hors-la-loi. Ce monde me fascinait et je devais trouver une justification à faire ça. J’ai choisi l’exclusion volontaire, j’ai traversé le miroir pour toucher du doigt cette réalité qui faisait peur à d’autres.

© François Troukens/Alain Bardet chez Le Lombard

Quelle était votre conception du hors-la-loi ?

François : Comme un corsaire, on y revient, qui peut attaquer qui il veut, ces salauds d’Anglais qui pillent sans vergogne. À la réflexion, je me suis rendu compte que j’étais dans le faux, je suis revenu à la vie. C’est très difficile de vivre et rattraper ses fantasmes. C’était l’aventure pour la liberté. Se faire tuer ou tuer. Mais moi, je ne voulais pas tuer, c’était la limite à ne pas franchir.

© François Troukens/Alain Bardet chez Le Lombard

Pourtant, il est bien dur de ne pas la franchir !

François : C’est une utopie. À partir du moment où on glisse une balle dans un pistolet, c’est pour tuer ! Quand on met un couteau en poche. Ne dit-on prendre les armes ? Inconsciemment, je devais avoir accepté ça même si je m’y refusais. Oui, il y avait ce risque de tuer un innocent. La belle image du bandit d’honneur, ce n’était que de la théorie. Et quand bien même, les gens qui se font braquer n’ont pas conscience que vous ne voulez pas les tuer. Mais la violence extrême a une force de fascination. Le panache de Lino Ventura, De Niro dans Heat qui est limite plus droit que le policier campé par Al Pacino. Il ne boit pas, il est dans la gestion, a des règles morales. C’est ça aussi être un voyou. Ce sont des gens qui s’octroient des droits et beaucoup n’aiment pas ça.

Alain : Le code d’honneur qu’on prête à Franck dans l’album, il était primordial de le respecter. Il y a un travail instinctif en amont. Des discussions se sont mises en place. Mais la liberté était importante. Je pouvais créer ce que je voulais.

© François Troukens/Alain Bardet chez Le Lombard

François : En fait, les gens transgressent la loi depuis la nuit des temps. Lisez Homère. Forban, c’est une tranche de vie, un reflet dans la glace, un échantillon pour analyser la vie à un moment bien précis. Le polar, c’est ça, un moyen de raconter de l’intérieur une vie qui va changer, des gens transpercés par ce qu’il va se passer.

Cette BD, elle est très cinématographique d’ailleurs, non ?

François : Alain joue et rend tout ça très vivant.

© François Troukens/Alain Bardet chez Le Lombard

Avec une voix off omniprésente.

François : Elle était importante, et Alain a bien joué le coup pour que cette voix ne raconte pas l’image, que l’image raconte autre chose. Ce qu’on voit n’est pas ce qu’on lit. Alain a aussi transmis un côté nerveux, il casse le code mais use d’une perspective parfaite, il brise les angles mais rend tout ça rond. Cette voix off, elle était nécessaire pour comprendre le personnage qui a tout pour réussir mais décide de s’exclure de manière volontaire. La voix off, c’est un processus très littéraire, chez Hugo, Céline, Eden ou Gray. Mais elle est aussi très utile au polar qui est très silencieux, elle permet de raconter une poésie hors du dessin.

Finalement, Forban n’est pas une autobiographie mais il y a pas mal de vous quand même. Et si on jouait aux jeux des différences.

François : Si j’ai des capacités artistiques, je ne suis pas musicien, la trompette (ndlr. qui donne l’une des plus belles séquences de cet album, soit dit en passant). Mais j’ai failli faire le conservatoire ! Mais j’ai voulu me distancier, Franck ne me ressemble absolument pas, il véhicule une certaine tristesse Et Alain a bien réussi à alterner des planches plus tristes et d’autres plus joyeuses. Après, la fiction est plus intéressante pour raconter le grand banditisme.

Qui est ?

François : Ce n’est pas la banlieue, ça n’a rien à voir avec les Kaïra. C’est un panache qui alterne les personnages, qu’ils soient Delon ou Ventura. C’est aussi un carnet d’adresses, comme ceux de Francis le Belge ou Marcel Habran qui était coutumier de rencontres avec des grands de ce monde.

Avec ce paradoxe qui embarque l’album dans une autre dimension : et si on nous avait laissés commettre nos braquages ? Notamment pour abolir le cash et amener tout le monde à utiliser sa carte de crédit. Et c’est, plus loin, l’obsession de votre film aussi !

François : À l’époque, il devait y avoir une attaque par semaine. Et oui forcément, on se dit quand les coups sont trop faciles, que la police n’a peut-être pas tout tenté pour nous arrêter, que cela arrangeait bien certain. Et si on nous avait laissé quelques libertés pour créer un climat anxiogène et détourné les gens du cash pour privilégier le cash. Cela ne pouvait-il pas être du racket organisé par les cartels ?

Après, encore aujourd’hui, la camaraderie et l’injustice sont potes. Regardez Nethys, ceux qui ont accepté de se taire en touchant du fric au conseil d’administration ou ailleurs.

© François Troukens/Alain Bardet chez Le Lombard

Venons-en à Franck, alors, s’il n’est pas exactement comme vous ?

François : C’est un peu un fantasme imaginaire, un Robin des bois. Il a envie d’une répartition plus juste, de dénoncer certaines pratiques. Il rêve de transparence.

Et finalement, après sa vie de bandit, il va à nouveau passer de l’autre côté du miroir.

François : Je déteste le mot « repenti », la « réinsertion ». À cela, je préfère la réconciliation. Aujourd’hui, je veux devenir acteur, par ma plume, poser des actes, amener le débat par mon expérience et éveiller les consciences.

Avec Tueurs, je montre le processus qui mène à la création d’un ennemi public. Et les journalistes n’y sont pas étrangers. C’est une réflexion sur l’instrumentalisation.

Alain, vous avez réagi comment quand vous vous êtes dit que vous alliez rencontrer un bandit et peut-être même collaborer avec lui ?

Alain : François m’a tout de suite mis à l’aise. Pourquoi le passif poserait-il problème. Ce n’était pas un gangster que je rencontrais mais un homme de valeurs, de beaucoup de valeurs.

Quelles sont vos influences, finalement ?

Alain : La BD franco-belge mais surtout la BD en anglais, les comics de Sienkiewicz, McKean, Kent Williams. J’aime avoir une grande liberté de mouvement, passer de la planche à la peinture.

© Alain Bardet

François : Alain s’est élevé à briser son style. Forban, c’était une carte blanche. J’ai évolué après l’avoir rencontré, j’ai scénarisé en fonction de son dessin, avec un découpage plus à l’aise : j’avais trouvé un super-chef op’ ! Ça a pris du temps, le dessinateur était suisse (ils rient) mais on a fait ce qu’on voulait. Pas pour être médiatique, ce n’est d’ailleurs pas le genre de format qui marche le mieux, mais pour porter au mieux l’histoire, avec des traits poétiques.

En 2013 et 2014, j’ai dû retourner en prison, (ndlr. en vue de ses projets, il avait côtoyé d’anciens détenus, comme Joey Starr, ce qui était interdit parmi les conditions de sa libération). L’éditeur venait me voir, je lui passais mon scénario pour Alain. J’ai retravaillé la scène de prison depuis ma cellule, d’ailleurs. Alain, il joue le personnage, il lui rend la vie et crée son univers tout en l’harmonisant avec le texte.

Alain : Entre 2012 et 2017, j’ai trouvé mon style, j’ai fini par le prendre comme il était. Les dernières planches sont plus vives.

© François Troukens/Alain Bardet chez Le Lombard

Et la suite ?

François : On a envie d’y retourner ! Peut-être avec des couleurs. Mais aucune envie d’être élitiste. J’écris beaucoup plus naturellement. Un mot ou rien peuvent suffire. Il ne faut pas écrire pour dire : « hey, regardez, j’existe ». Non, il faut servir l’oeuvre.

Travailler avec Olivier Gourmet sur Tueurs a également été une expérience très riche. Face aux pages de dialogues prévues, il a pris son stylo et a commencé à élaguer. « Ça, je ne dis pas ». J’étais en stress, je le voyais réduire son texte à peau de chagrin. Je me disais : « Ah merde, il enlève tout ça! » Mais il faut arriver à s’effacer. D’autant plus qu’au final, il avait raison ! Au montage, je suis même permis de couper certains passages pour ne garder parfois qu’un regard, raconter le dialogue dans l’oeil ou la gestuelle. C’est génial si un dialogue peut exister dans le silence. On se raconte plein de choses, on s’invente sans besoin de 10 lignes chiantes et non-nécessaire.

L’affiche du film de François Troukens et Jean-François Hensgens dessinée par Alain Bardet

Et vous Alain, vous faites l’acteur ?

Alain : En tout as, je me joue les scènes afin de choisir les angles les plus judicieux, j’utilise des références, des photos.

François : Il n’est venu qu’une fois à Bruxelles et ça ne se voit pas. Comme pour dessiner le trompettiste, l’embouchure. Alain, il est chef-op et comédien à la fois, ce qu’il fait c’est du spectacle vivant.

© François Troukens/Alain Bardet chez Le Lombard

Le spectacle, il a été plus fort que le braquage ?

François : Je suis fasciné par le spectacle. J’ai trempé dans un univers tellement noir : l’artistique, c’est magique. Je n’ai pas eu une expérience de vie qui le favorise. Le monde des arts, pour moi, c’est le haut de la pyramide. Et ce n’est pas évident d’y trouver sa place, il n’y a qu’un seul Hugo, qu’un seul Mozart. Finalement, comme la famille, l’art a été le plus fort pour matérialiser ce que j’avais volé.

Au fond, je rêve d’avoir une petite ferme, deux-trois vignes, un cerisier… une chambre de bonne à Paris pour profiter des spectacles. Une vie simple. En fait, l’argent ne rend jamais heureux. Je préfère l’associatif qui est concret et nourrit la vie. Après, je n’ai pas envie d’utiliser le grand banditisme pour faire de l’argent médiatique.

© François Troukens/Alain Bardet chez Le Lombard

Toujours ce goût pour la provoc et dénoncer ce qui ne va pas, donc ? 

François : Quand on a eu le premier financement pour le film, avec une pointe d’humour cynique, j’avais cliqué qu’on avait réussi le casse du siècle. Bon, certains ont dit que j’aurais dû m’abstenir. Mais la vérité était là : c’était mon plus beau butin.

Et on vous en souhaite beaucoup des butins comme celui-là ! Merci à tous les deux et bonne continuation.

Titre : Forban

Récit complet

Scénario : François Troukens

Dessin : Alain Bardet

Noir et blanc

Genre : Polar, Thriller

Éditeur : Le Lombard

Nbre de pages : 112

Prix : 17,95€

Date de sortie : le 13/10/2017

Extraits : 

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