David Sala : « Pour adapter le Joueur d’échecs, je devais me passer des mots magnifiques et inimitables de Zweig pour raconter par l’image »

Il y a quelques années, c’est marqué dans la chair et dans l’esprit que j’avais terminé de lire Le joueur d’échecs de Stefan Zweig pour l’école. Une nouvelle pour marquer le passé, le présent et sans doute le futur car on est jamais à l’abri des retours de flammes de l’Histoire. Laissant la force des mots, terribles, à Zweig, David Sala a opté pour la force des traits et du pictural pour livrer son adaptation formidable de sens. De ces bandes dessinées qui prouvent toute leur capacité à adapter un roman. Interview.

© David Sala chez Casterman

Bonjour David, cela fait quatre ans qu’on ne vous avait pas lu en BD. Votre retour fait plaisir, encore plus avec un album comme Le joueur d’échecs. Quatre ans, c’est le temps qu’a pris la réalisation de cet album ?

Non mais j’ai une espèce de travail à deux têtes. Je suis aussi illustrateur jeunesse, j’aime naviguer entre les deux formats.

Le joueur d’échecs, c’est une institution, quand même ! Vous vous rappelez de la première fois où vous l’avez lu ?

Et comment ! Mon amour pour ce roman date d’il y a très longtemps. Je l’ai lu quand j’étais étudiant. Je l’ai relu pour préparer cet album, et il m’a peut-être encore plus frappé. Par son thème, le monde décrit, le lien entre les années 40 et maintenant, la naissance d’une pensée nauséabonde jamais très loin.

© David Sala chez Casterman

Vous n’aviez jamais songé à l’adapter auparavant ? Ou, plutôt, est-ce le fait d’avoir adapté Cauchemar en rue pour votre précédent album qui a fait déclic ?

Oui, cette adaptation de Robin Cook m’a donné le courage. Il y a des appréhensions, j’étais rempli de doutes à l’idée de m’attaquer à un tel auteur, lu partout dans le monde.

Dès mes vingt ans, j’ai ressenti que c’était un texte fort mais je ne m’en sentais pas capable. Maintenant, par inconscience, je trouve que c’est bien de se faire peur, de se mettre en danger, de se donner un Everest.

© David Sala chez Casterman

Du coup, comment vous y êtes-vous pris ?

Il faut ne pas y penser. J’ai une approche très instinctive, je ne suis pas un technicien. Il fallait être au plus juste, fidèle dans l’absolu. C’est un jeu de réflexion, on n’y parle pas beaucoup. Il y a cette scène de huis clos menée par les jeux de regard. Il s’agit de restituer l’atmosphère, la tension sans ennuyer le lecteur.

Du coup, comment naissent les personnages ?

C’est de l’ordre de la fulgurance. Monsieur B., Zweig en fait une courte description dans le roman, il est blanc et a les traits anguleux. À un moment, il m’est apparu. Je me fie à l’instant.

© David Sala chez Casterman

Finalement, ce Monsieur B. reste plutôt énigmatique, on ne le connait que durant le temps qu’il reste sur le bateau et ce qu’il veut bien dire de son passé. Comment le voyez-vous ?

Comme un homme brisé. Il y a eu un avant et un après son incarcération. Ce qu’il est désormais, il ne l’est devenu que par la violence et la brutalité de la Gestapo. Avant ce drame, on imagine un homme équilibré, cultivé, suffisamment brillant que pour s’en sortir?

Et au jeu des couleurs.

C’est un univers. Tout se passe sur un bateau. Je l’ai enrichi, j’ai créé une atmosphère. Avec des couleurs, qu’elles soient bleutées ou tirant sur le violet, le rose. J’aime raconter par les couleurs, qu’elle nous éblouisse sur le pont du bateau alors que dans le roman, ces scènes-là se passent plutôt de nuit.

© David Sala chez Casterman

Et les couleurs qui ont un rôle dans la manière dont vous insinuez les flashbacks.

Oui, je comptais sur les couleurs, tout en simplifiant au maximum le dessin avec le moins de traits possible, le moins de plis dans les vêtements, sans ombre portée. Quelque chose de très simple qui jouait sur les contrastes tout en essayant d’épurer.

Du coup, on sent bien que si les traits sont plus flous, ces images, marquantes, ne sortiront jamais de la mémoire de B.

Je voulais, par ce traitement graphique, aussi créer un contraste en le monde intérieur, torturé, et le monde extérieur, sur ce bateau où il y a de la joie, de la beauté, un côté luxueux et élégant. Il fallait aussi contrebalancer la noirceur de ce récit. B est seul parmi les autres, il porte son histoire de manière muette, plus subtile.

© David Sala chez Casterman

Vous documentez-vous ?

De manière générale, je me documente beaucoup. Pour le coup, ici, j’avais assez peu de choses, des bouts de photos pour reconstituer. Le but n’est pas que ce soit un livre historique. Alors oui, certains vêtements correspondent plus aux années 20 qu’aux années 40 mais je voulais plus coller aux années glorieuses.

Dans la manière dont vous faites ressentir l’enfermement, vous multipliez les cases et les plans sur le malheureux personnage, j’ai un peu pensé à ce qu’à fait Guy Delisle dans S’enfuir.

Ah, je ne sais pas, je ne l’ai pas lu. Toujours est-il que la mise en scène devait être au service de la narration. En mettant douze cases sur une même planche, je pouvais représenter la solitude, le temps qui passe sans avoir recours aux mots. Bien sûr, ceux de Zweig sont magnifiques et inimitables. Mais en BD, je devais m’en passer, raconter par l’image sans recours aux mots.

© David Sala chez Casterman

Vous jouez aux échecs ?

Je déplace les pions mais, non, je n’y joue pas.

Pourtant vous arrivez à reproduire ces parties d’échecs de manière mémorable. Et il y a finalement des damiers un peu partout, sur les tapis, les motifs des murs, la couverture d’un lit…

L’idée, c’est d’être enfermé dans cette histoire. Sans doute y’a-t-il dans ce que j’ai fait une part de conscience et une autre d’inconscience. Mais je voulais qu’on soit avec les personnages, qu’on traverse et qu’on se laisse aller. Mais toujours dans une seule et même direction, celle du dessin et des couleurs.

© David Sala chez Casterman

Il y a cette 85ème planche où B se démultiplie. 

C’est une manière de retranscrire son état mental. Les mots sont plus forts que l’image, la littérature a cette force. Il me fallait quelque chose qui s’en rapproche et ce visuel s’est imposé assez rapidement.

© David Sala chez Casterman
© David Sala chez Casterman

Avec une scène plus dure à dessiner que les autres ?

Les scènes d’enfermement, quand le personnage sombre, qu’il faut faire ressentir le pourquoi.

Finalement, comment expliquez-vous qu’on parle encore aujourd’hui de ce qui fut la dernière oeuvre de Zweig ?

C’est quelque chose d’important, un texte qui parle de la dictature, de la victoire de la brutalité sur l’esprit. On ne peut qu’être sensible au personnage à la souffrance qui le traverse. Encore plus à l’heure où on parle tous les jours de replis identitaires, de la volonté de certains à imposer leur point de vue de la manière forte. Le Joueur d’Échecs, c’est un roman très original porté par une formidable plume.

Pour se rendre compte de votre travail, il y a ce chouette cahier bonus en fin d’album.

Ce sont les coulisses, l’arrière-cour.

© David Sala chez Casterman

Et si on va plus loin dans ces coulisses ?

Mon atelier est chez moi, sous les toits. Un espace assez confortable avec plusieurs tables, une table lumineuse, une grande table à dessin d’architecte. Un espace suffisamment vaste pour qu’un chevalet puisse y tenir et que je puisse ranger mes dessins. Il y a de la musique, la radio, des émissions, je laisse filer. J’ai des disques aussi. Mais, quand je dois mettre en place des choses importantes, je me mets dans ma bulle et ne laisse plus rien rentre de l’extérieur.

© David Sala chez Casterman

À d’autres moments, c’est du travail par petites touches. La nuit aussi. Il est fréquent que je me réveille pour aller à ma table à dessin… quand mes pensées me laissent dormir. L’entre-deux entre la veille et le sommeil est propice à l’imagination…

… fertile, dans votre cas ! Merci David et à bientôt.

Titre : Le joueur d’échecs

D’après la nouvelle de Stefan Zweig

Scénario, dessin et couleurs : David Sala

Genre : Drame psychologique

Éditeur : Casterman

Nbre de pages : 128

Prix : 13,99€

Date de sortie : le 04/10/2017

Extraits : 

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