Du souffle, des tripes, du coeur, la BD n’a pas son pareil pour sublimer l’enfance même quand elle se fait dure

© Yvon Roy chez Rue de Sèvres

C’est vrai, la bande dessinée s’est affranchie depuis bien longtemps de la considération archaïque, voire préhistorique, qu’on prêtait à ces « histoires pour enfants ». Dégagée de ça et pouvant désormais tout se permettre, et plus encore dans le futur, le Neuvième Art reste fortement lié à l’enfance, privilégiant ce terreau, parmi d’autres, pour nous offrir, de plus belle, de grandes histoires avec des héros pas plus haut que trois pommes. Ou que quatre, allez… Si bien que même à l’heure où la société de consommation et du paraître tente le grand formatage et l’immense uniformisation à l’échelle planétaire des réseaux sociaux, la bande dessinée est toujours capable d’aller rechercher l’essentiel, de faire briller ce qui est peut-être caché, au coeur de l’intime, en phase avec l’humain. La preuve avec trois nouveautés qui font la part belle aux enfants, à chérir à tout prix. Trois livres qui sont autant de symboles.

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© Frantz Duchazeau chez Casterman

De cris d’horreur dans la nuit en cri d’amour au grand jour : des petites victoires pour contrecarrer le verdict sans appel de l’autisme

Forcément ! Quand la famille va s’agrandir, on ose toujours espérer que tout ira bien et que rien ne viendra compliquer le bonheur, que la maman autant que l’enfant se porteront bien. Malheureusement, il y a des coups de bambou, un coquin de mauvais sort qui frappe et accable aveuglément certains qui n’avaient rien demandé. Et voilà d’heureux parents mis, de suite, au pied du mur. Un mur qu’il faudra frôler ou gravir pour repousser les apparences et tout ce qui ne fait pas de votre enfant, un enfant « normal ». Dans un magnifique album, Yvon Roy raconte comment il a contourné le verdict implacable que l’on promettait à son fils autiste.

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© Yvon Roy chez Rue de Sèvres

Résumé de l’éditeur : Comment dire à son fils tant désiré qu’il est le plus formidable des petits garçons malgré le terrible diagnostic qui tombe comme un couperet : autisme, troubles psychomoteurs, inadaptation sociale… C’est le combat que va mener ce père, resté uni à sa femme malgré leur séparation, pour transformer ensemble une défaite annoncée en formidables petites victoires.

© Yvon Roy chez Rue de Sèvres

Au commencement de l’histoire de la vie, tout part sur les chapeaux de roue, on s’aime, on s’étreint et la petite graine a à peine le temps de pousser que nous voilà déjà à la maternité, l’aventure reprend de plus belle. Comme la vie. « Elle est magnifique », même surenchérit Chloé. Sauf que… Les semaines passent, les éclats de rire avec, et les mois se succèdent… et le petit Olivier n’a toujours pas parlé, restant stoïque là où d’autres gamins du même âge rivalisent d’enthousiasme et d’exubérance. Le doute ne dure pas longtemps et la sentence, sans souplesse, brutale, tombe et arrête les vies. Du moins, elle aurait pu. Car apprendre que son enfant est atteint d’un autisme sévère et touchant toutes les sphères, peut-être même ne parlera-t-il jamais ?, ça peut vous saper le moral. D’autant plus avec, en face de vous, la psychologue qui, blasée, en remet une couche : « Il ne s’agit pas d’être pessimistes, mais… » et bla bla bla. Le mal est fait, le choc dur à encaisser et voilà qu’il faut déjà se relever. Et Marc y compte bien !

© Yvon Roy chez Rue de Sèvres

Se relever… en pièces. D’ailleurs, le couple formé par Marc et Chloé ne tiendra pas longtemps après cette nouvelle. Leur famille, par contre, sera d’une solidité exemplaire, de celles qui donnent des leçons aux parents qui se déchirent et, non contents d’inciser le coeur de leurs mioches, veulent se les partager. C’est horrible, et Marc et Chloé, bien avant la naissance d’Olivier, ont décidé de ne pas en faire pâtir leur progéniture, de rester unis dans la désunion, chacun donnant ce qu’il peut à cet enfant qu’on n’imaginait pas comme ça mais pour qui on est prêt à se battre, subir et vaincre. Là, c’est déjà très beau. Ce qui va suivre est miraculeux.

© Yvon Roy chez Rue de Sèvres

Et voilà que s’ouvre un livre qui met du baume au coeur, qui prend l’exemple du ballon de basket fétiche au père et au fils pour montrer que la vie, même dès ses prémisses, peut rebondir. Et que si -science sans conscience n’est que ruine de l’âme, Marc/Yvon n’a pas besoin de Rabelais pour faire son chemin et en trouver un à son fils. Quitte à s’éloigner des protocoles médicaux et psychologique qui ne donnait à Olivier que l’espoir de vivre « au mieux avec ses potentialités ». La formule et barbare et Marc en a trouvé une autre : « Je ne veux pas qu’il apprenne à vivre avec son handicap, je veux qu’il apprenne à le surmonter ».

© Yvon Roy chez Rue de Sèvres

De terreurs diurnes en terreurs nocturnes, mais aussi de routine (un mot guère optimiste pour sécuriser la personne souffrant d’autisme) en rituels nettement plus chouettes, jusqu’à une étreinte qui n’était plus attendue. De petites victoires en miracle, même s’il y a des rechutes, des coups de moins bien, et des compromis à faire. Le reste, on vous laisse le lire, pour voir ce qu’Olivier devient à la fin. Dans cette histoire de patience tout au long des jeunes années de son fils, Yvon Roy a mis un mois pour trouver le bon rendu graphique, un « dessin simple et expressif », et il a trouvé la bonne formule, le bon éclat de lucidité. Si bien, qu’on pourrait écrire un livre pour dire tout le bien qu’on pense du sien. Et dans ce sens, la leçon donnée en BD par Yvon Roy est grande, forte et profondément humaine.

© Yvon Roy chez Rue de Sèvres

Titre : Les petites victoires

Récit complet

Scénario et dessin : Yvon Roy

Noir et blanc

Genre : Autobiographique

Éditeur : Rue de Sèvres

Nbre de pages : 160

Prix : 17€

Date de sortie : le 10/05/2017

Extraits :

Une soeur de coeur et d’âme comme un grain de folie qui ouvre la perspective des belles choses de la vie

C’est vrai, Antoine a un frère. Mais essayez de vous coltiner Titi pendant une journée, et vous en aurez vite marre. Ce n’est pas méchant, c’est comme ça entre frère. Sauf que cet été-là, à ce duo lié par l’amour fraternel mais aussi quelque fois par la « haine, va se mêler Hélène, de quelques mois plus âgée qu’Antoine. Plus mâture ? Moins naïve en tout cas. Une vraie soeur pour ce gamin qui a résolument tout à apprendre des balbutiements de la vie. Et l’occasion pour Bastien Vivès de faire une nouvelle fois preuve de toute l’étendue de son talent. Celui de magnifier des histoires si simples qui ne durent que le temps de quelques jours de plage et de soleil mais dont le souvenir et l’apprentissage perdurent.

© Bastien Vivès chez Casterman

Résumé de l’éditeur : « – Y a beau avoir plein de monde, j’ai toujours l’impression d’être toute seule. – Même quand t’es avec nous ? – Non, avec vous c’est chouette. »

© Bastien Vivès chez Casterman

Un gars, une fille, aussi jeunes soient-ils, l’histoire est connue. Et cet été-là, au contact de cette fille insaisissable, ce sont tous les tabous d’Antoine qui vont sauter, exploser en plein vol. L’alcool, les sorties, les émois sexuels… Quoique, comme les parents sont toujours dans les parages, pas sûr que les deux jeunes pourront concrétiser leurs envies. Alors, ils vont se tourner autour, se chercher, se décrypter, moins comme des amoureux que comme deux amis apprentis qui découvrent un peu plus où les mènent leurs désirs. Celui de la liberté et de l’évasion en premiers.

© Bastien Vivès chez Casterman

Là où on n’aurait pu avoir du mal à rentrer dans cette histoire pas forcément facile à mettre en scène, car on ne fait pas n’importe quoi avec des enfants et qu’il y a des limites à ne pas franchir, le héros de Lastman mais aussi de Polina et beaucoup d’autres impose une nouvelle fois son style pour nous faire glisser entre les traits de ses personnages et nous convier dans cette aventure mine de rien initiatique. On glisse donc, et tout coule de source. Les couleurs de l’enfance, des vacances en famille (dans ce qu’elles ont de bénies mais aussi de saoûlantes), reviennent même si ce nouveau roman graphique cultive le noir, le blanc et des nuances de gris aussi. De quoi laisser l’imagination les pigmenter. On pourrait même s’inventer la bande-son et entendre Maxime Le Forestier chanter le frère qu’il n’a jamais eu et Renaud invoquer son Pierrot. Et si ces personnages imaginaires avaient été une fille ? Bastien Vives nous laisse ainsi imaginer à quoi la chanson aurait ressemblé. Tout en justesse.

© Bastien Vivès chez Casterman

Et, encore une fois, il le fait bien. Si bien qu’au bout de ces plus de deux cents pages, la fin du rêve est brutale, et l’on comprend toute la retenue de mise jusque-là, alors que le drame pouvait se jouer si près de nous. L’affaire est mystérieuse, on vous laisse témoins de l’inattendu mais toujours est-il qu’Antoine et Hélène sont des rescapés, refusant de trop goûter au moule qu’on voulait leur faire adopter et découvrant la puissance de leurs aspirations. Il a suffi de quelques jours mais déjà avaient-ils évolué, avancé sur le chemin de la vie, pas forcément sur les chemins battus. Et ça c’est déjà une victoire. Le reste est à vivre et à imaginer. Car c’est la force de Bastien Vivès, de ne pas tout dire et de nous laisser l’imagination.

© Bastien Vivès chez Casterman

Titre : Une soeur

Récit complet

Scénario et dessin : Bastien Vivès

Noir et blanc

Genre : Chronique, Initiatique, Romance

Éditeur : Casterman

Nbre de pages : 216

Prix : 20 €

Date de sortie : le 03/05/2017

Extraits :

Pierre de cristal ou l’intense besoin de suspendre le temps pour surprendre encore et encore l’enfance à l’abri des peines

Enfance, encore et toujours. Et Frantz Duchazeau (qui anima un temps les aventures du P’Tit Louis, héros fromager) aime tâter de ce terrain de jeu sans fin. Si bien qu’après s’être souvenu de l’épopée de la Mano Negra, le voilà qui regoûte aux plaisirs des jeunes années. Aux peines aussi. Et s’il suffisait à Pierre d’utiliser sa pierre de cristal pour oublier que tout à une fin. La quiétude de l’enfance aussi.

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© Frantz Duchazeau chez Casterman

Résumé de l’éditeur : Pierre, une dizaine d’années, vit tranquillement dans une bourgade avec ses parents et son grand-frère. Le couple parental vacille. Le monde change autour de lui… Pierre s’interroge sur le passé de sa mère, la méchanceté de ses camarades, son premier grand-père disparu. Sur la vie, en somme…

© Frantz Duchazeau chez Casterman

Comme dans Une soeur, c’est le temps des vacances. De Pâques, cette fois. Pierre est un peu plus que le Antoine de Bastien Vivès et a d’autres préoccupations aussi. Pour ce petit garçon, la vie ne tient qu’à un fil, celui qui se brise et défaille, qui peut basculer à tous moments. Comme il sent, dans l’éloignement de plus en plus marqué entre ses parents, le destin de sa famille basculer. Mais aussi, dans la passion éteinte de sa maman pour le violon. Dans le comportement tortionnaire de ses camarades qui aiment autant sacrifier une mante religieuse qui n’avait rien demandé. Et bien d’autres.

© Frantz Duchazeau chez Casterman

Comme dans le film culte qui passe en boucle à la télé, (le fameux Logan’s Run de Michael Anderson dont le titre français, L’Âge de Cristal renforce un peu plus le titre du livre de Duchazeau), Pierre se sent lié à ces héros qui cherchent l’issue et redoutent que leur cristal devienne noir. Pierre espère que le quartz que lui a donné son papa ne se ternira pas de noir. Mieux, il croit de toutes ses forces, de tout son coeur de petit garçon à qui le changement fout une de ses trouilles, que ce quartz peut suspendre le temps de manière nette et infinie. Pour que jamais plus les petits garçons ne craignent la minute après, celle qui prend la main, abuse de votre naïveté avant de vous précipiter un peu plus vers l’âge adulte, la fin de l’innocence.

© Frantz Duchazeau chez Casterman

Flirtant avec les rêves (et même les cauchemars) légitimes de l’enfance et leur faisant voir la lumière du jour, Frantz Duchazeau ne chôme par durant ces quinze jours de vacances chez mami et papi avec Pierre. Cherchant à chaque pas à sortir son héros de sa zone de confort et à lui faire découvrir le monde dans ce qu’il a de plus beau mais aussi de laid, dans ces changements intimes ou globaux, Duchazeau ne l’épargne pas et réussit à regrouper dans les cent cinquante pages de son roman graphique une multitude de thèmes sans rien perdre de sa fluidité naturelle.

D’un noir et blanc qui laisse passer la lumière (celle-là même qui nous aveugle sur la couverture), l’auteur tire le meilleur de son trait, construisant et déconstruisant comme bon lui semble son univers. Il y a dans Pierre de Cristal, au-delà du propos fort qui se fait tout autant poétique que réaliste, une indéniable force et quelques séquences mémorables. Comme celle qui voit le jeune gamin tenter d’échapper à son ombre ou celle qui emmène notre héros malhabile dans des voyages intersidéraux. Duchazeau n’a résolument pas son pareil pour traquer l’enfance dans ses facettes les plus opposées. Une parfaite conclusion à cette trilogie d’albums parlant de l’enfance aux adultes à lire absolument et à garder sous la main.

Titre : Pierre de cristal

Récit complet

Scénario et dessin : Frantz Duchazeau

Noir et blanc

Genre : Drame, Initiatique

Éditeur : Casterman

Collection : Écritures

Nbre de pages : 152

Prix : 16,95€

Extraits : 

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