Sylvain Runberg ouvre le bal des comics made in Glénat : « Démontrer qu’aujourd’hui, la BD, quel que soit le nom qu’on lui donne, s’est internationalisée »

Dans un monde de la BD en pleine ébullition et cherchant toujours plus à tirer son épingle du jeu, notamment en termes de collection, Glénat Comics frappe un grand coup en lançant, en collaboration avec la prestigieuse maison IDW Publishing, sa propre collection de créations originales de comics en français mais aussi avec vue sur le marché américain. Avec des auteurs français mais aussi d’autres nationalités. Le premier tandem à l’oeuvre avec l’utraviolent Sukeban Turbo le prouve avec Sylvain Runberg aux commandes et Espagnol Victor Santos (la pépite révélée un peu plus fort avec l’incroyable Polar). Fraîcheur autant qu’âpreté des passages à tabac sont au rendez-vous dans cette histoire urbaine d’une bande de filles, de motos et de drogue. Interview avec Sylvain Runberg.

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© Runberg/Santos chez Glénat Comics
© Runberg/Santos chez Glénat Comics

Lancer le premier opus de la collection « Original Graphic Novel », quel honneur, j’imagine ! Comment ce projet est-il arrivé sur votre table ?

Oui, c’est vraiment une très belle opportunité, et c’est grâce à Olivier Jalabert, le directeur éditorial de Glénat Comics que ça a été possible, donc merci à lui ! Sinon, « Sukeban Turbo » est un projet que j’avais en tête depuis plusieurs années, dix ans en fait, puisque l’idée m’est venue lors d’un premier voyage au Japon en 2007. Nous étions avec un ami français, l’auteur François Amoretti, et j’ai alors remarqué un groupe de filles dont les vêtements, mais surtout l’attitude se démarquaient de ce qu’on voit dans les lieux publics au Japon, François m’a alors parlé des Sukebans, et j’ai rapidement eu envie d’en faire un récit. Il aura fallu, comme souvent, quelques années avant que ça n’aboutisse, pour trouver le bon éditeur, le bon dessinateur, le bon format, mais à l’arrivée, ça valait vraiment le coup de prendre son temps.

Au fond, laisser passer le temps sur l’expérience, ça aide ou pas au moment de composer l’histoire ? Vous êtes retournés là-bas ?

Oui, comme je l’ai expliqué plus haut, j’avais cette idée de récit en tête depuis 2007. Et j’ai tendance à penser que plus on se donne le temps de réfléchir à un récit, de laisser les idées se développer, mieux c’est. Ça dépend des projets en fait. Sinon, oui, je suis retourné au Japon en 2011 avec Olivier Martin où nous y avons reçu un International Manga Awards à Tokyo pour notre diptyque « Face Cachée », édité chez Futuropolis.

Bon, vous aviez déjà participé à Flesh and Bones. Ici, ces créations originales, c’est encore un cran en plus, non ?

Ce qui est différent ici par rapport à « Sonar », paru chez Flesh and Bones avec Chee Yang Ong c’est que Sukeban Turbo est vraiment divisé en chapitre de 22 pages, qui correspondent à un fascicule mensuel US même si la version Glénat Comics est un récit complet de 88 pages. Sinon, on était déjà dans du pur comics au niveau de la narration avec « Sonar », mais Flesh and Bones, dans Glénat Comics, a une identité très précise, horreur, fantastique pour le fond et noir et blanc pour la forme. Avec « Sukeban Turbo », dans la forme et dans le fond, on est dans quelque chose de complètement différent.

 

© Runberg/Yang Ong chez Glénat Comics
© Runberg/Yang Ong chez Glénat Comics

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Derrière cette collection, on trouve Olivier Jalabert, « un grand Monsieur du Comics à la française » selon vos mots, ça faisait longtemps que Glénat voulait « rivaliser » avec l’industrie américaine du comics ?

C’est à lui qu’il faudrait poser la question, mais il me semble que l’approche d’Olivier n’est pas de rivaliser mais au contraire de collaborer avec les éditeurs américains, de créer des ponts entre l’Europe et les USA. Associer des scénaristes français avec des dessinateurs américains ou européens, qui comme Victor Santos pour « Sukeban Turbo » ont fait leurs carrières aux USA, pour les publier d’abord en France et ensuite aux USA, notamment via IDW, avec qui Glénat Comics vient de signer un partenariat. C’est vraiment une belle opportunité de créer des projets à la fois originaux, de par les équipes d’auteurs qui y participent, mais aussi de démontrer à quel point aujourd’hui la Bande Dessinée, quel que soit le nom qu’on lui donne, s’est internationalisée. Ce que fait Glénat Comics avec ces créations répond en fait à une demande forte d’auteurs français et européens voulant s’investir dans le format comics.

Pendant longtemps, on a eu l’impression d’être sous influence de cette culture américain, est-il possible de la contrebalancer ? Aussi, ces dernières années, pas mal d’auteurs, de dessinateurs de comics se sont investis (ou ont été recrutés par des maisons d’édition) pour faire du franco-belge. La frontière est-elle plus poreuse, aujourd’hui ?

Personnellement, j’ai grandi en lisant Astérix, Tintin, mais aussi Batman ou les X Men, à travers les magazines Strange et Titans, au même moment où débarquaient les premiers animés japonais à la télévision française, Goldorak, Capitaine Flam, Albator que je suivais aussi étant enfant, donc je ne me suis jamais posé la question dans ces termes. J’ai tout de suite baigné dans des cultures différentes, j’en ai été imprégné dès le départ, et il n’y a pas à contre balancer quoi que ce soit en fait. Au niveau des auteurs, regardons ce qui se passe aux USA depuis des années, et le nombre sans cesse grandissant de dessinateurs européens, espagnols, italiens, d’Europe de l’Est ou d’Amérique du Sud qui travaillent pour des éditeurs américains,  mais aussi évidemment des Français, Olivier Coipel, Stéphanie Hans, Elsa Charretier, Bengal, JL Mast, Stéphane Créty, Mathieu Lauffray  et d’autres, qui ont travaillé aux USA et qui, pour certains, y font carrière à 100%, on voit que les ponts existent déjà. De même, beaucoup d’auteurs, américains ou non, ayant fait carrière aux USA sont aussi influencés par la Bande Dessinée Franco-belge, notamment toute la génération « Métal Hurlant », et les envies existent aussi dans ce sens-là.

© Runberg/Santos chez Glénat Comics
© Runberg/Santos chez Glénat Comics

Justement, quand on parle comics, quels sont vos bases ? Vous souvenez-vous de votre première lecture du genre ?

Oui, mon premier comics, c’est le Titans numéro 11 paru le 10 novembre 1977, où on retrouve les Champions affrontant la Dynamo Pourpre, le Griffon et l’Homme de Titanium dans l’épisode intitulé « La Bataille de Los Angeles ». Titans, Strange, Nova, Spidey, tout ce que publiait en France les éditions Lug dans les années 70 et 80, ce sont mes premières expériences en comics.

En comics, quels sont vos auteurs de prédilection ? Les dessinateurs ? Mais aussi les scénaristes ? Certains ont influencé votre manière d’écrire ?

Oui, j’ai été très influencé dans mon écriture par des auteurs anglo-saxons, certainement plus que par les scénaristes franco-belges, consciemment en tous cas (à l’exception de Luc Brunschwig, mais lui-même étant très influencé par des scénaristes issus du comics, ça revient peut-être au même !) Alan Moore, Brian K. Vaughan, Warren Ellis, ce sont les trois premiers noms qui me viennent à l’esprit en termes d’influences, à savoir des auteurs qui m’ont fait réfléchir, de par leur manière d’écrire, de construire des récits, à comment aborder un scénario.

© Runberg/Santos chez Glénat Comics
© Runberg/Santos chez Glénat Comics

Des coups de cœur « comics » récents ?

« Bitch Planet » de Kelly Sue DeConnick et Valentine De Landro et « Sex Criminals » de Matt Fraction et Chips Zdarsky.

Depuis quelques années, le comics n’est plus exclusivement une affaire américaine et la France a vu éclore quelques jolies créations (dernièrement, Fox-Boy, Confession d’un enragé d’Otero…). Qu’est-ce qui vous a plu ? Y’a-t-il, de plus longue date, une tradition du comics en France ? Quand et où est-elle née ?

Pour moi, ce sont vraiment les éditions Lug, dans les années 70, qui ont posé la tradition du comics en France. Mais c’est mon expérience personnelle, peut-être qu’un spécialiste de l’histoire du Comics en France vous répondrait autre chose ! Sur les créations, je ne suis pas tout, pour être honnête, mais je suis certain que ça va continuer à se développer.

Quel est le canevas à respecter pour faire un comic book qui se respecte ?

Si ce n’est la narration, la mise en scène, différente de celles utilisées dans la Bande Dessinée Franco-belge, la base, c’est tout simplement d’écrire une bonne histoire, de partir des personnages, de rendre son univers crédible et compréhensible pour les lecteurs, ça n’est ni particulier au Comics, ni à la Bande Dessinée en général, mais c’est la base de tout récit, quel que soit le format et le média utilisé, à mon sens en tous cas.

Dans cette aventure, vous n’êtes pas seul puisque vous embarquez avec vous l’excellent Victor Santos, qui pour moi est une grosse révélation avec Furious et les deux Polar. Vous le connaissiez ? Cette collaboration est-elle venue de vous ou vous l’a-t-on proposé ?

J’ai d’abord proposé mon scénario sans dessinateur, comme je le fais souvent, et c’est ensuite Olivier Jalabert qui m’a parlé de Victor Santos, choix que j’ai tout de suite approuvé. Nous avons ensuite proposé mon scénario à Victor qui l’a aimé et la collaboration a commencé comme cela.

Le style graphique du bonhomme qui lui est très personnel n’est donc pas entré en ligne de compte dans la confection du scénario.

Non, j’avais déjà écrit le scénario avant de rencontrer Victor. Ensuite, lui s’est emparé du découpage dialogué que j’avais écrit et il l’a adapté à son style de narration, effectivement très personnel.  Je trouve que ça a donné des pages vraiment spectaculaires, je suis vraiment content du résultat. 

Vous nous en dites plus sur le mouvement des Sukeban ? Il y est question d’un refus bien actuel des normes hommes/femmes ?

Le mouvement Sukeban débute dans les années 60 au Japon, on pourrait dire que c’est l’anti-Kawaï absolu, et dans la société japonaise, de voir des filles oser se rebeller contre ces normes-là, c’est très fort symboliquement. Là où certains pensent qu’une fille, naturellement, est une individue calme, posée, polie, douce, qui aime les choses sucrées et les chatons en porcelaine, ce qui est aussi une incitation à une forme de soumission sociale, les Sukeban font exploser en vol tous ces clichés en se posant comme l’équivalent féminin des Yankii, ces gangs de jeunes hommes japonais violents qui se déplacent en motos. C’est de là aussi que viennent les scooters utilisés par le gang de Shelby dans Sukeban Turbo.

Avec cette différence par rapport à d’autres mouvements « féministes » (les Sukeban le sont-elles vraiment ?), la violence semble ici être une fin en soi, gratuite et sans revendication ?

“Sukeban Turbo” pose en filigrane la question du féminisme, sur les clichés féminin/masculin. Sur ce plan-là, on peut faire un lien avec le mouvement des Rrrriot Girl aux USA, que j’avais aussi en tête quand j’ai écrit ce récit. Cependant, il y a un élément fondamental qui sépare les Rrrriot Girls et le gang de Shelby, c’est l’absence de véritables revendications politiques et sociales chez ces dernières. Chez les Rrrriot Girls, il y a une vraie réflexion politique et sociale, sur la place des femmes dans la société, sur les aliénations dont elles sont victimes, sur le patriarcat, sur les luttes à mener, les revendications à défendre pour faire changer les choses dans le bon sens.

Si Shelby et ses amies refusent aussi ces normes patriarcales (même si le personnage de Kate est au final complètement prisonnier d’une relation de domination avec son petit ami), elles n’articulent pas cela en termes politiques ou idéologiques. Elles le vivent instinctivement, et là où dans un mouvement comme les Rrrriot Girls, la contestation d’une situation de domination va passer par des luttes, des discours, des actions politiques; chez les Sukeban, ça va se régler à coup de clubs de golf dans la gueule. En ce sens, les Sukeban Turbo sont peut-être plutôt une version féminine du gang d’Alex DeLarge dans Orange Mécanique, même si eux aussi prétendaient justifier leur acte par une recherche de l’ultraviolence.

© Runberg/Santos chez Glénat Comics
© Runberg/Santos chez Glénat Comics

Le genre de personnages dont on pourrait être réfractaires à en faire des héros, non ? Et Shelby catalyse assez bien toute cette rage, peut-être même est-elle désespérée ? Mais vous restez assez flou sur les raisons de cette colère. Comment l’expliquez-vous ?

Pour ce qui est de la notion de “héros”, ce n’est pas du tout comme cela que j’aborde les récits que je crée. Ce sont des personnages, au sens large, et s’il faut toujours chercher à tisser un lien avec les lecteurs, ce n’est pas forcément en termes d’adhésion positive à ces personnages. Shelby a plusieurs facettes, mais oui, de prime abord, elle est violente, agressive, mais on perçoit dans le récit ce qui a pu être à l’origine de ces comportements. Ce n’est pas explicité de manière frontale, mais les éléments d’explications sont là, et j’ai tendance à parier sur l’intelligence du lectorat pour comprendre de quoi il en retourne. Ici, on sent bien que ses parents en sont à privilégier son cousin à leur propre fille et que cela a profondément marqué Shelby, qui l’a vécu comme une véritable injustice. Et il y a répondu à sa manière. Brutalement.

Surplombant nos quatre héroïnes, il y a cette ville imposante. N’est-elle pas un personnage central de votre histoire ? N’est-elle pas pour quelque chose dans le comportement violent de Shelby et son gang ?

Oui, c’est vrai, le  New York actuel est aussi un des personnages du récit. Quand Shelby et son gang vont vendre de la dope aux hipsters qui ont complètement transformé le quartier de Williamsburg à Brooklyn, c’est vraiment lié à la ville. Et Tokyo ou New York sont des sites où effectivement, pop culture et culture de rue ne cessent de se confondre. Et c’est souvent de la rue que vient l’inspiration de mouvements qui vont ensuite devenir plus mainstream. Concernant Sukeban Turbo, les patches à l’effigie du gang que portent Shelby et ses amis sur le dos de leurs blousons sont aussi une référence aux blasons que portaient les gangs de New York dans les années 70, inspirés par les groupes de bikers, dans un environnement où allait naître le mouvement Hip Hop. En ce sens, il y a une vraie boucle culturelle et temporelle dans Sukeban Turbo, qui marquent ces évolutions radicales, des ghettos newyorkais des années 70 aux hipsters de Brooklyn d’aujourd’hui, le tout lié par le mouvement Sukeban japonais, ré-inventé dans ce récit par un gang d’adolescentes américaines. La violence, qui est aussi un aspect central de la ville de New York et de la société américaine en général, mais aussi parfois du passage de l’adolescence à l’âge adulte, est, de fait, omniprésente.

Finalement, votre titre trouve son origine dans les deux mots de la fin. Ça laisse forcément présager une suite, non ? Voyez-vous Sukeban Turbo s’étendre sur le long terme ou durer un nombre limité de tomes ?

Ce premier récit est une histoire complète, mais avec une fin ouverte, qui appelle éventuellement à des développements futurs. L’envie est là, chez les auteurs, chez l’éditeur, restent les lecteurs, ce sont eux qui décideront de ce qui se passera ou pas sur cet univers.

Une suite aussi outre-atlantique ? Des éditeurs américains sont intéressés ? Cerise sur le gâteau, cela pourrait-il faire l’objet d’une parution en fascicules avant l’album ?

Tout à fait, « Sukeban Turbo » va être édité par IDW aux USA cette année, et de ce que j’en sais, à priori, ça sera aussi en fascicules, avant le récit complet. C’est évidemment une grande chance d’avoir, en tant que scénariste français, une telle opportunité là-bas ! Je suis d’autant plus content que notre adaptation du « Millenium » de Stieg Larsson, avec Homs et Man, va aussi sortir cette année aux USA, en fascicules puis en récit complet, chez Titans Comics, en Juin 2017 et que le premier récit de « Warship Jolly Roger », avec Miki Montllo, publié chez Magnetic/Lion Forge Comics est en réimpression et fait partie de la sélection Yalsa 2017 (Great Graphic Novels for Teens) dans le cadre de l’American Library Association.

Naturellement, cette nouvelle collection de Glénat vous donnera des successeurs, avez-vous eu un aperçu des prochaines créations? Que pouvez-vous nous en dire ?

Ah oui, que des belles choses ! « Lowlifes » par Brian Buccellato et Alexis Sentenac, « Croquemitaines » par Mat Salvia et Djet, « Le Haut Palais » par  Mike Carey et Peter Gross, « Juste un peu de Cendres », par Thomas Day et Aurélien Police et « Il Faut Flinguer Ramirez »  par Nicolas Petrimaux (ndlr.: qui en jetait les bases en 2013?). Et de mon côté, il y a deux nouveaux projets de création qui sont en cours de discussion, dont un au scénario déjà validé, donc, ça ne fait que commencer à priori !

Merci Sylvain de nous avoir consacré un peu de temps !

sukeban-turbo-runberg-santos-couvertureTitre : Sukeban Turbo

Récit complet

Scénario : Sylvain Runberg

Dessin et couleurs : Victor Santos

Genre : Action, Thriller

Éditeur : Glénat

Collection : Comics/ Original Graphic Novel

Nbre de pages : 144

Prix : 17,95€

Date de sortie : le 11/01/2017

Extraits :

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