Audrey Dana : « Il sera toujours plus respectable de faire des films qui ne font pas rire que des films qui s’amusent de sujets d’une telle actualité »

Deux ans et demi après Sous les jupes des filles, la pétillante Audrey Dana revient à la fois devant et derrière la caméra avec « Si j’étais un homme ». Un conte moderne dans lequel Jeanne se réveille un matin avec… Pinpin, quelque chose de poilu qui gratte et pendouille entre les jambes : un sexe d’homme. Ça ne fait pas d’elle un homme, que du contraire, mais cela remet en question son existence et celle des personnes qui gravitent autour d’elle. Le comique de situation et les répliques qui fusent ne sont jamais bien loin dans ce film surprenant, évitant la caricature et bien injustement qualifié de « transphobe » au vu de son affiche. Il y a quelques jours, Audrey Dana était à Bruxelles, l’occasion de parler en long et en large des thématiques abordées par ce film qui veut faire exploser les frontières de genres.

Bonjour Audrey, comment allez-vous après la curieuse aventure qui vous est arrivée dans votre dernier film?

Je suis épuisée, à bout de nef. Ce fut un duel à plusieurs échelons. Un duel entre mon personnage de Jeanne et l’apparition de cet intrus qui vient radicalement changer sa vie. Un duel aussi au niveau de la réalisation, devant et derrière la caméra. C’est très exigeant, il faut jongler entre les métiers d’acteur et de réalisateur, être en lutte constante. La notion d’équilibre y trouve toute son importance.

Mais, si je me rappelle bien, au début, la porte était ouverte. Le rôle de Jeanne ne vous était pas clairement destiné.

En effet, en l’écrivant, j’ignorais à qui reviendrait le rôle. Rien n’était arrêté. J’ai donc commencé à prospecter avant de me rendre compte qu’avec tout l’amour que j’ai pour les acteurs, je ne pouvais pas les amener à se dépasser d’une telle manière et à dépasser une peur primaire pareille, à être bousculés. Il fallait pouvoir tout donner.

© Si j'étais un homme
© Si j’étais un homme

Une scène, notamment, est marquante, dans le film : ce moment où votre personnage se retrouve habillé en Charlot et, au milieu d’une foule d’hommes, tente de les imiter. Ça semble tellement improvisé…

… et pourtant, pour réaliser ce que nous imaginions au début comme un long plan-séquence, il a fallu des heures de mise en place, tout a dû être chorégraphié.

Aussi, comme pour Sous les jupes des filles, c’est à une réelle démarche sociologique que vous vous êtes consacrée, non ?

Exact. J’ai envoyé des formulaires à des dizaines d’hommes sur leur rapport à leur sexe. Avec une démarche de confidentialité et d’anonymat, bien sûr. Sans jugement. Les réponses ont été très riches, ces hommes se sont vraiment livrés à moi. C’était la première fois de leur vie. J’en ai appris beaucoup, ça m’a bouleversé.

Alors, du coup, c’est sûr que j’ai eu beaucoup de matière. J’aurais pu en tirer une série de 8x52min sans aucun problème. Sauf qu’ici, cela devait coller à la réalité d’un long-métrage d’1h30. Il a fallu saisir les incontournables et ne pas se prêter à l’overdose.

© Si j'étais un homme
© Si j’étais un homme

Se réveiller avec un sexe d’homme, c’est une idée qui, si je ne m’abuse, vous est venue, il y a longtemps.

Oui, c’est un rêve que j’ai fait il y a 20 ans, je me réveillais de cette manière. L’idée a dormi ainsi pendant longtemps et elle m’est revenue de bien fait en faisant Sous les jupes des filles avec Marina Hands. Son personnage de femme effacée et devant « être un homme » pour pouvoir prendre sa place, a réveillé ce rêve étrange.

De là est né cette histoire de femme, la seule fille qui n’a pas fantasmé sur ce que ça faisait d’avoir le sexe opposé, qui va se réveiller avec un « truc en plus ». Mais ça devait être joyeux et ludique plus que vulgaire et graveleux. Après, il ne faut pas confondre ce film avec ce qu’ont fait, avant moi, Blake Edwards et d’autres. Il n’est en rien question d’une femme qui devient un homme, mais d’une cohabitation avec un intrus. Jeanne doit s’y faire, l’apprivoiser, elle dit elle-même que son cerveau n’y est pas connecté. Non, résolument, Si j’étais un homme n’a jamais été fait auparavant. La preuve, le film se vend bien à l’international et les USA projettent d’en faire un remake.

Mais cet intrus n’est-t-il finalement pas plus un prétexte pour parler de notre société et des jeux de pouvoirs qu’elle met en place ?

Bien sûr, le symbole nous intéressait. Marcelle, la copine de Jeanne, le dit à un moment : « À force de nous faire croire qu’il en faut une pour se faire respecter, on va leur donner raison. » Il est évident que si les cheveux bleus avaient été synonyme d’assurance, de pouvoir et de respect, Jeanne se serait réveillée avec des cheveux bleus ! Il fallait, ici, s’autoriser la métaphore.

© Si j'étais un homme
© Si j’étais un homme

À la vision du film, on a du mal à comprendre la polémique de « transphobie » dont vous êtes sujette, ces dernières semaines. 

Vous ne pouvez pas comprendre, ça nous dépasse, il faut respecter ces personnes transgenres qui sont en souffrance au quotidien et qui se sont senties visées. Comme on ne peut pas en vouloir à une personne qui se fait tabasser de lever ses mains en protection, ici c’est pareil. Ces personnes sont tellement jugées et condamnées, punies dès la naissance. Je suis tellement désolée d’avoir pu faire du mal. Je veux tellement être de leur côté, les faire se sentir moins seuls dans leur galère. Je n’en peux plus de voir de telles situations.

© Si j'étais un homme
© Si j’étais un homme

Sans doute, s’attaquent-elles à la personne la plus ouverte qui soit, c’est un peu comme si on traitait Omar Sy de raciste. Peut-être aurais-je dû titrer ce film « Si j’étais un homme… biologique » ? Ce qui me révolte plus, par contre, ce sont ces médias français, des grands, qui m’ont fermé la porte parce que le sujet dérange. Ils ont un problème avec leur instinct, avec notre animalité. Parce que rire, ce n’est jamais qu’un spasme qui fait du bruit, comme un orgasme.

Cette France intolérante, son hypocrisie, me révolte. Par contre, ça ne pose pas de souci de propager des affiches sexistes et des scènes de cul à tire-larigot et, malheureusement il sera toujours plus respectable de faire des films qui ne font pas rire que des films qui s’amusent de sujets d’une telle actualité.

En plus, cette polémique, au-delà du fait qu’elle joue sur les mots, sur ce « un truc en plus », ne tient pas à grand-chose. Et pas mal de citations de ce film prouvent qu’elle n’est nullement fondée. Ainsi l’héroïne crie-t-elle : « Je ne suis pas un homme, pas un trans mais une mère de famille » ou Marcelle qui lui parle de « son cerveau de femme avec son sexe d’homme ». La séparation est bien marquée et ne laisse place à aucun doute. D’autant plus que l’arrivée de ce sexe d’homme ne va pas faire de Jeanne « un homme comme les autres ». Non, que du contraire, il va accomplir un peu plus la femme qu’elle est. Dans une symbolique très comique, à un moment, Jeanne urine debout et inscrit … « Jeanne », son prénom.

Cet intrus, Pinpin comme elle l’appelle, il va lui permettre de reprendre forme, de se réaffirmer et de se rencontrer elle-même. Puis pisser debout, c’est aussi un clin d’œil. Nous sommes tellement de femmes à avoir, un jour, galéré à chercher des toilettes.

Comment avez-vous préparé ce rôle. J’imagine que le fait d’être aussi scénariste du film, ça aide !

Forcément, quand je reçois un scénario, j’essaie de remonter le fil pour comprendre ce qui fait le personnage, sa substance. Ici, en plus, j’ai joué avec pas mal d’acteurs de théâtre, je n’ai jamais hésité à les écouter.

© Si j'étais un homme
© Si j’étais un homme

À côté de Jeanne, il y a Marcelle, campée par Alice Belaïdi (qui a d’ailleurs obtenu le Prix d’interprétation féminine dans un second rôle au Festival international du film de comédie de l’Alpe d’Huez). Elle crève l’écran.

Contrairement au personnage de Jeanne, je voulais qu’Alice soit de film. Malgré sa présence dans Sous les jupes des filles, nous n’avions pas tourné de scène ensemble. À mon grand regret.

Finalement, c’est plutôt elle qui est le garçon manqué du duo.

Disons que c’est la plus bonhomme des deux. Après, je ne crois pas du tout à l’existence de qualités faisant de vous un homme ou une femme. C’est infiniment plus compliqué, je crois. Certains hommes sont plus féminins que certaines femmes et vice-versa. C’est ce pourquoi je veux exploser les notions de frontières qui n’ont pas franchement de raison d’être et auxquelles il faut arrêter de croire.

© Si j'étais un homme
© Si j’étais un homme

Par contre, ce qui est intéressant d’exploiter avec le personnage de Marcelle, qui est antagoniste à Jeanne, c’est son extrémisme. C’est l’autre côté de la médaille, elle a été éduquée avec ce sentiment inébranlable de la toute-puissance des femmes. Elle prend les hommes pour de la merde, s’en amuse. C’est une manière de monter que les extrêmes, d’un côté comme de l’autre, ne sont jamais bons.

Marcelle, Jeanne, vos deux héroïnes ont deux prénoms qui sont très vite « masculinisables », c’est voulu, j’imagine ?

Oui, ça a été pensé pour. Une lettre change et l’on se retrouve avec un prénom masculin ou féminin. Je veux exploser les notions de frontière.

© Si j'étais un homme
© Si j’étais un homme

Dans cette histoire de femmes, les relations humaines se nouent aussi avec des hommes. Et notamment l’ex de Jeanne (Antoine Gouy) qui la quitte pour une autre. Pourtant derrière le salaud qu’on imagine pendant une bonne partie du film, la réalité est bien plus profonde.

Il y a beaucoup d’aprioris sur les personnages masculins, en fonction des diktats auxquels ils répondent. Moi, ce qui m’intéressait, c’était de faire bouger l’ensemble des personnages de ce film, de voir au-delà des idées toutes faites. Ce film, c’est une invitation à réconcilier le féminin et le masculin. Puis, il y a tellement de couples qui se déchirent avec les gosses entre. Des enfants qui n’ont rien demandé et en souffrent. Je trouve cela abominable.

Autre homme, Éric Elmosnino, avec qui vous n’aviez jamais tourné.

Le rôle ne lui était pas forcément destiné, mais avec lui, on a trouvé pile-poil le comédien qu’il nous fallait pour camper Merlin. Ce fut du « 100% bonheur » tant il est facile, généreux et capable de bien des nuances.

© Si j'étais un homme
© Si j’étais un homme

La notion de la nature est aussi très présente dans le film, ne fut-ce que par le projet d’école écologique sur lequel planchent Jeanne et Merlin.

Je suis obsédée par la nature. Dans Sous les jupes des filles, il était déjà question de bulletins météo. Ici, c’est un orage qui va transformer les notions de genres. Je ne pense pas pour autant être écolo, mais juste être humaine ! Je ne pense pas qu’il faille limiter l’écologisme à une élite ou à un groupe, mais je pense qu’il est vital et essentiel pour tout le monde de tendre à la sauvegarde et à la protection de notre environnement.

Quels sont vos projets ?

Une série de France 2, 8X52 minutes passées dans un cabinet de… sexologie. Comme quoi.

Merci beaucoup Audrey.

si-jetais-un-homme-affiche-audrey-dana-alice-belaidi-christian-clavierTitre : Si j’étais un homme

Réalisatrice : Audrey Dana

Acteurs : Audrey Dana, Alice Belaïdi, Éric Elmosnino, Christian Clavier, Antoine Gouy…

Genre : Comédie

Pays : France

Durée : 98 min

Date de sortie : le 22/02/2017

4 commentaires

  1. Je pense qu’Audrey Dana a mal compris cette « polémique » et les nombreuses réactions de personnes trans.
    Il ne s’agissait pas de critiquer le fait qu’elle ferait croire qu’une « femme avec un pénis devient un homme ». On a toustes bien compris qu’elle reste une femme, avec son pénis. Sauf que rire du quotidien de « femme ayant un pénis », ça revient à rire du quotidien de nombreuses femmes trans qui se font humilier, agresser, violer, tuer parce que justement… elles ont un pénis.
    Se comparer à Omar Sy (si on le traitait de raciste) est d’ailleurs un non-sens. Il est une personne racisée… Audrey Dana n’est pas une personne trans…

    Dire que le film est transphobe ou utilise de l’humour transphobe ne signifie pas que la réalisatrice soit elle-même transphobe, et c’est cela qu’elle semble ne pas avoir compris. Il n’est pas nécessaire d’avoir des intentions malveillantes pour tenir des propos transphobes, ou commettre des actes transphobes.
    Elle pourrait avoir la meilleure volonté du monde, ça ne change en rien que l’humour transphobe, bah ça craint. Point barre :/

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