François De Smet et Thierry Bouüaert : « Les Droits de l’Homme nous ont imprégnés plus qu’on le croit et ont établi des lignes rouges »

Sous le poids de leur évidence ou parce qu’ils n’ont pas franchement aboli la violence aux quatre coins du globe, peut-être a-t-on oublié un peu de la substance de la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme. Dans un des volumes de sa nouvelle salve, la Petite Bédéthèque des Savoirs nous rafraîchit la mémoire en compagnie du philosophe et universitaire François De Smet et de l’auteur de BD Thierry Bouüaert. L’occasion de faire un voyage dans le temps, inspiré, pour mieux les envisager à la lumière des septante années écoulées depuis leur création. À l’occasion de leur exposition au Centre Belge de la Bande Dessinée, nous avons rencontré les deux auteurs de cet ouvrage nécessaire, drôlement bien réalisé et pas assommant.

© De Smet/Bouüaert chez Le Lombard
© De Smet/Bouüaert chez Le Lombard

Bonjour François, bonjour Thierry. Si je ne m’abuse, c’est votre première collaboration et même la première bande dessinée pour vous, François. Qu’est-ce que cela fait?

François : Il y a quelque chose d’insolite mais aussi d’agréable. D’autant plus que je suis un grand consommateur de BD depuis très longtemps. Je ne pensais pas avoir un jour la chance d’en faire une. Et je me suis rendu compte que c’était aussi intéressant à lire qu’à découvrir et à fabriquer. Mais j’ai résolument un côté touche-à-tout. Je suis dans l’enseignement, j’ai réalisé des documentaires, écrit des livres. Ce qui m’importe, c’est d’avoir un fil conducteur que je peux déployer sur plusieurs supports.

Ce qui joue et m’attire sur un support ou un autre, ce sont les rencontres. Parce que le travail en duo nous oblige à donner le meilleur de nous-même. Il y a un respect, une générosité à avoir pour ce premier lecteur qu’est, ici, le dessinateur. En l’occurrence, Thierry.

© De Smet/Bouüaert chez Le Lombard
© De Smet/Bouüaert chez Le Lombard

Vous vous connaissiez tous les deux ?

Thierry : On a des amis en commun. Je connaissais son livre sur les Droits de l’homme sans l’avoir lu. Je me le suis procuré. Travailler avec lui m’a fait du bien. François, c’est un grand vulgarisateur, il met le compliqué à portée de tous.

En tant que lecteur, nous commençons à être familiers de la petite BDTK des savoirs. Mais, pour vous, j’imagine que vous avez planché sur ce projet bien avant que paraissent ces premiers volumes.

François : David Vandermeulen et Nathalie Van Campenhoudt ont joué les entremetteurs. Avec des profils connus ou pas, ils ont essayé de faire des paires, d’imaginer ce qui collerait. La petite BDTK, c’est vraiment un gros travail d’édition et de création. En plus, ils sont assez bons pédagogues. Au moment d’aborder cet album, on avait des lignes directrices et on voyait les rails de cette collection. Et quand les premiers volumes sont parus, notre scénario était fini et Thierry en était encore aux recherches.

René Cassin © De Smet/Bouüaert
René Cassin © De Smet/Bouüaert

Thierry : J’aime bien, à chaque projet, changer d’ancrage, ouvrir le champ des possibles visuels. C’est le gros du travail. Après pourquoi David et Nathalie m’ont choisi sur ce thème-là, je ne sais pas. En tout cas, ils savaient que j’essayais depuis un moment de monter une sorte de micro-trottoir où interviendraient des Belges, des Français, des Grecs, des Russes… sur la notion de démocratie. Après un moment, je me suis rendu compte que je n’avais pas les armes. C’était un vrai travail scientifique, je ne m’en sentais pas capable.

François : Je pense qu’il faut aussi voir plus loin que les qualités graphiques de Thierry. Son empathie et sa grande sensibilité ont joué pour aborder ce sujet qui n’est pas évident et qu’on peut traiter de mille manières.

© De Smet/Bouüaert
© De Smet/Bouüaert

Justement, par quoi commence-t-on ?

François : En retournant le problème dans tous les sens. Nous ne pouvions pas reprendre le texte tel quel, ça aurait été assommant. Il fallait faire appel au bon sens, être pédagogue pour aborder les droits et leurs enjeux, sur leur raison d’être comme réponse à la faculté des hommes, qui ne sont que des animaux doués de raison, à se massacrer sans raison. J’ai, un temps, pensé à prendre une petite main qui nous guiderait dans cette histoire.

Au final, nous avons choisi de nous immerger, et le lecteur avec dans la période « 1948-1949 », ce moment de flottement pendant laquelle ces droits de l’homme vont émerger. Il fallait repartir de la boue dans laquelle ils sont nés, comprendre le lieu et l’époque où ces droits ont été acquis. Nous pouvions imaginer les réflexions des principaux acteurs de cette déclaration, mais aussi leur donner du relief à la lumière de ce qu’il s’est passé ces septante dernières années. Ce relief qui pourrait nous faire dire que ces Droits ont peut-être été un peu vains. Ils sont néanmoins utiles. Et, qui sait, ça aurait peut-être été pire s’ils n’avaient pas été écrits. Toutes les déclarations sont des réponses aux carnages et aux époques sombres. Elles apportent une conscience morale sur des sujets comme le terrorisme, l’esclavage, les excès en tout genre.  Même si, c’est vrai, on n’en a pas toujours conscience, comme le tram qui arrive toujours à l’heure. Ou le bonheur dont on ne se rend compte que quand il a claqué la porte, comme dirait l’autre. Mais les Droits sont toujours là, la Déclaration n’a pas été déchirée.

© De Smet/Bouüaert chez Le Lombard
© De Smet/Bouüaert chez Le Lombard

Après, en termes de narration, il fallait se mettre dans la peau du lecteur, construire un chemin de fer, savoir d’où on partait et où on arrivait, sur un fil positif. Il faut mettre en parallèle ce que dit le texte, et ce que dit l’image. Mais avec mon expérience dans le domaine audiovisuel, j’ai l’habitude d’imaginer les choses. Dans mon scénario, soit j’étais descriptif soit je redirigeais Thierry vers une image.

Mais n’est-on finalement pas plus dans le domaine de l’illustration case après case que dans une narration au long cours ?

Thierry : Quand j’ai reçu le texte de François, il était prêt à l’emploi. S’il n’avait jamais fait de BD, François avait une expérience dans le cinéma documentaire.

Est-ce plus de l’illustration ? Je ne l’ai pas ressenti ainsi. Les principes de base de l’art séquentiel sont bien là, respectés, essayant de donner envie de tourner la page. Il fallait éviter l’épat’ et d’en faire trop, aller au plus clair et au plus simple.

© De Smet/Bouüaert
© De Smet/Bouüaert

C’est en tout cas une oeuvre de diversité, vous passez très vite de l’Homme de Cro-Magnon à Hiroshima en passant par les coulisses du pouvoir ou une vue de l’espace.

Thierry : C’est un bon exercice d’apprendre à tout dessiner. Dans ma vie de tous les jours, je me balade avec un carnet de croquis. Mais ce qui fut le plus difficile avec cet album, c’était l’émotionnel. On ne dessine pas l’entrée d’Auschwitz, sa montagne de valise et de lunettes cassées, pour ensuite passer à autre chose. Non, de ce genre de dessin, on ne sort pas indemnes le jour-même. Mais ça permet de rafraîchir la mémoire.

© De Smet/Bouüaert chez Le Lombard
© De Smet/Bouüaert chez Le Lombard

Surtout à la lumière des événements actuels.

Thierry : Je ne vous le fais pas dire !

François : Regardez Trump, à peine dix jours après son investiture. Ses slogans simplistes et pourtant efficaces qui ont fait mouche mais dont les gens qui les portent se rendent maintenant compte qu’ils sont problématiques. Mine de rien, les Droits nous ont imprégnés plus qu’on le croit et ont établi des lignes rouges. J’espère qu’il y aura toujours des hommes, des femmes, des populations pour y revenir.

© De Smet/Bouüaert chez Le Lombard
© De Smet/Bouüaert chez Le Lombard

Cela n’empêche pas un peu de pessimisme, non ?

François : Oui, et même du fatalisme. Je ne m’en rendais pas vraiment compte, en fait. Mais plusieurs me l’ont fait remarquer. Il est certain que je ne voulais pas participer au moralisme ambiant ni à avoir une vision « Bisounours » de la chose. Non, mon propos est qu’il est important de voir ces Droits de l’Homme à moyen et à long-terme. Voir s’ils continueront à nous protéger entre-nous. Le fait d’avoir choisi la planète Terre seule dans l’univers pour ouvrir et refermer cet album n’est pas anodin, cette image est un rappel de contingence. Comme rien n’est nécessaire, rien n’est acquis. D’où l’importance de construire des valeurs, des droits qui valent le coup d’être sauvegardés.

© De Smet/Bouüaert chez Le Lombard
© De Smet/Bouüaert chez Le Lombard

Dans cette construction des Droits de l’Homme, on constate qu’il y a déjà des tensions, que des mots sont choisis à la place d’autres, qu’il ne faut froisser personne.

François : La Déclaration fait l’objet de grands débats idéologiques, surtout que l’antagonisme est-ouest est déjà puissant, mais aussi celui entre la première et la deuxième génération. Il fallait, de surcroît, trouver un moyen de ne pas parler de la colonisation quand bien même certains pays commençaient à vouloir leur indépendance, éviter la controverse religieuse comme celle de la dissolution du mariage… Après, en tant qu’auteurs d’aujourd’hui, il nous fallait aussi éviter l’anachronisme : si la Déclaration ne mentionne pas certaines choses qui nous semblent évidentes aujourd’hui, c’est qu’elles n’étaient pas répandues il y a 70 ans.

© De Smet/Bouüaert
© De Smet/Bouüaert

Comment expliquez-vous que l’homme soit si mauvais ?

François : Je ne pense pas que l’homme soit bon ou mauvais. Je suis Darwinien et sensible à ce que Richard Dawkins a mis en lumière avec ses théories sur les gênes. Certains gènes sont ainsi mieux adaptés que d’autres pour survivre. L’Homme est pris dans la tension entre « mener » ou « obéir ». Comme l’enfant qui aura un bonbon s’il obéit bien ou qui ira au coin s’il tient tête. Nous sommes le fruit d’un certain conformisme. C’est aussi pour ça que, dans ce livre, j’ai tenu à parler d’Hannah Arendt et du procès Eichmann qui interrogent la faculté de l’homme à obéir sans contester. Nous en sommes tous victimes. Car il n’est résolument pas facile de se lever dans un métro pour défendre un homme qui se fait agresser. Moi-même, je pourrais dire que j’en suis capable, mais tant que je ne suis pas en conditions réelles, qui sait comment je réagirais. Pourtant, il suffit qu’un se lève pour que trois le suivent.

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© De Smet/Bouüaert
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© De Smet/Bouüaert

Je suis convaincu que le nombre de psychopathes est peu élevé, mais que la faculté de ces gens à être encouragés qui joue un rôle. Il y a une différence entre notre nature au conformisme et notre culture à invoquer des valeurs comme la paix, l’égalité, la fraternité… C’est pour ça qu’il y a des psychanalystes.

Outre cet album, il y a l’exposition.

François :  C’est très gai, je suis content pour Thierry.

Thierry :  Je suis ravi d’exposer ici, dans cette architecture, dans ce musée avec d’autant plus dans cette architecture, dans ce Centre que je connais, apprécie et en lequel j’ai confiance. C’est la première fois que je suis exposé autrement que dans un collectif. Avec, en plus, un livre qui a une portée au quotidien, qui est tout public et qui, j’espère, fera son chemin vers les jeunes. Après, quel plaisir aussi d’exhiber les originaux.

© De Smet/Bouüaert chez Le Lombard
© De Smet/Bouüaert chez Le Lombard

Quels sont vos projets ?

François : Une telle expérience encourage à continuer de faire des créations de BD tout en restant sur plusieurs plans. Je viens aussi de publier un essai sur le libre-arbitre. Mais si j’ai mon job à côté, celui de  directeur de Myria, le Centre fédéral Migration belge, j’ai ce besoin de créer, ça m’est utile et nécessaire. Nous y avons d’ailleurs réfléchi avec Thierry. Mais il est encore trop tôt pour en parler.

Thierry : De mon côté, j’ai un projet avec une journaliste sur un reportage de longue haleine. Je ne peux pas en dire plus. Ce métier m’est vital et qu’il s’ancre dans la fiction ou la non-fiction, il est viscéralement en moi. Je ne me vois pas renoncer mais j’aime exercer mon métier d’auteur de manière libre et, par lui, j’ai tendance à susciter un questionnement personnel sans autre ambition, à vouloir y amener une atmosphère qui me permette d’être bien. Voilà, je choisis mes projets en fonction du potentiel de bien-être que je peux en dégager.

Merci à tous les deux pour cet album de toute beauté et loin d’être vain.

Exposition au Centre Belge de la Bande Dessinée jusqu’au 5 mars.

(Photo de Jean-Jacques Procureur)

les-droits-de-lhomme-francois-de-smet-thierry-bouuaert-petite-bedetheque-des-savoirs-couvertureTitre : Les Droits de l’Homme

Sous-titre : Une idéologie moderne

Scénario : François De Smet

Dessin et couleurs : Thierry Bouüaert

Genre : Documentaire

Éditeur : Le Lombard

Collection : La petite bédéthèque des savoirs (Page Facebook)

Sous-collection : Pensée

Nbre de pages : 88

Prix : 10€

Date de sortie : le 03/02/2017

Extraits : 

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