« Nos 14 novembre » & « Nous n’avons pas fini de nous aimer », ou comment parler du 13 novembre 2015

Le 13 novembre. Une date qui restera gravée dans nos mémoires pendant des décennies. Le Bataclan, les terrasses, le stade de France. L’horreur en plein cœur de Paris. 130 morts. Plus de 400 blessés. Deux livres sont récemment sortis et évoquent, chacun à leur façon, cette page sombre de l’histoire de France. « Nos 14 novembre » d’Aurélie Silvestre (publié chez JC Lattès) et « Nous n’avons pas fini de nous aimer » de Danielle Mérian et Tania de Montaigne (publié chez Grasset).

A première vue, tout oppose ses deux livres. Le premier est celui d’une victime – le mari d’Aurélie est parmi les 90 victimes du Bataclan – tandis que la seconde n’a pas été directement touchée, n’a pas été blessée, n’a pas perdu un proche. Aurélie Silvestre est une jeune femme tandis que Danielle Mérian est une alerte septuagénaire. Ces deux ouvrages sont pourtant tellement proches, complémentaires.

Car ils parlent d’amour. Celui-là même qui orne d’ailleurs, fort à propos, le bandeau qui ceint le témoignage d’Aurélie: « La seule chose que l’on pusse faire, c’est s’aimer plus fort« . « Nous n’avons pas fini de nous aimer » pour l’autre. Deux belles leçons de vie un an après ce 13 novembre.

En lisant ces deux livres, on ne peut s’empêcher de penser à Martin Gray, décédé il y a quelques mois, et qui avait ému le monde entier avec sa vie touchée par plusieurs épreuves douloureuses – de la perte de sa famille durant la seconde guerre mondiale à l’incendie qui avait coûté la vie à son épouse et ses quatre enfants dans les années 70- et qui pourtant n’avait pas baissé les bras et avait célébré la vie et l’amour de l’autre jusqu’à la fin.

Nos 14 novembre

Quatre mois plus tard, le 13 février 2016, Aurélie Silvestre était l’invitée de Catherine Ceylac dans « Thé ou café ». La France – celle qui se lève tôt (le samedi en tout cas) – découvrait le témoignage touchant d’Aurélie, enceinte de son deuxième enfant, veuve de Mathieu Giroud, décédé le 13 novembre. Avec douceur, émotion, elle raconte alors son weeaureliesilvestrek-end fou, l’incertitude, l’annonce du décès, la sidération puis sa décision de « rester debout ». Six mois plus tard, celle qui avait ému mais aussi impressionné par sa volonté sort un livre pour raconter cette année sans Mathieu, cette année avec son premier enfant – celui qui a connu son père et le pleure – et l’arrivée du second qui ne connaîtra jamais son père.

Un livre-témoignage qui tient du carnet de route, à la fois organisé, chronologique, méthodique: l’attente, la confirmation, la visite à l’IML, les funérailles, le deuil, la reconstruction mais aussi déstructuré comme l’est forcément tout témoignage personnel, un fait en amenant un autre, rappelant un souvenir. Comme leur rencontre une dizaine d’années plus tôt. Mais toujours avec en fil rouge l’amour, celui qu’elle porte à Mathieu, celui qu’elle porte à ses enfants.

Un livre profondément humain, une superbe leçon de vie de la part d’une victime collatérale de la folie terroriste, une victime qui aurait pu – qui aurait pu l’en blâmer? – sombrer, refuser de garder la tête haute et vivre à pleine dent cette vie nouvelle.

Je ne sais pas encore comment m’y prendre mais j’y mettrai toute mon énergie. Je lui dois bien ça, je nous dois bien ça.Nous serons heureux.

On découvre les premières heures mais aussi celles qui suivent, tous ces 14 novembre, ces lendemains où il faut sans cesse vivre avec cette réalité, prendre des décisions. Certaines peuvent paraître sans enjeu, comme jeter les yaourts de Mathieu après quelques jours. Mais jeter ces yaourts, c’est aussi accepter qu’il ne reviendra plus.

Faut-il lire ce livre? Ranimer des souvenirs douloureux, revoir en boucle ces images de proches pleurant une victime? Oui, trois fois oui car ce livre n’est pas un livre politique, ce n’est pas un livre policier, ce n’est pas une enquête, c’est simplement une hisnos14novembretoire d’amour, une belle histoire, triste mais belle, une histoire de mort, de deuil mais aussi une histoire de vie, une leçon de vie.

La vie continue, c’est sa décision. Nul doute que son compagnon l’aurait approuvée. « Keep walking »…

Nous n’avons pas fini de nous aimer

Danielle Mérian. Son nom ne vous dit probablement rien. Mais tout le monde l’a déjà vue à la télévision, au lendemain du 13/11. En 28 secondes, elle a bluffé des millions de spectateurs. Alors que le climat était plutôt à la haine, au repli identitaire, aux amalgames, elle a osé faire le pari de l’amour:

« C’est très important d’apporter des fleurs à nos morts et de lire ‘Paris est une fête’ d’Hemingway. Nous sommes une civilisation très ancienne et nous porterons au plus haut nos valeurs. Nous fraterniserons avec les 5 millions de musulmans qui exercent leur religion librement et gentiment, et nous nous battrons contre les 10.000 barbares qui tuent, soi-disant au nom d’Allah…« 

Grâce à elle, Folio a vendu des milliers d’exemplaires du livre « Paris est une fête » d’Ernest Hemingway, sorti en 1964 et écrit fin des années 20. Derrière ces 28 secondes se trouve bien plus que l’invitation à lire un livre oublié mais une invitation à l’amour. Ni plus ni moins. Un an plus tard, Danielle Mérian revient sur le devant de la scène avec un ouvrage co-écrit avec Tania de Montaigne.

L’occasion de découvrir qui est cette dame « BCBG » de 78 ans…

« Madame, accepteriez-vous de nous dire pourquoi vous avez apporté des fleurs? » m’a demandé le journaliste. Avec ma tête de vieille dame comme il faut, bourge, catho, il a certainement pensé qu’il allait en avoir pour son argent. Ça allait être un beau spectacle, avec un peu de haine, un peu de bien-pensance, beaucoup de peur.

Sauf que, derrière cette image, son livre nous fait découvrir une ancienne avocate et surtout militante engagée pendant des décennies, aux côtés de son défunt mari. Elle a notamment lutté dès les années 70 pour l’abolition de la torture ou de la peine de mort. Plus tard, elle s’investira dans le combat contre l’excision. Derrière tous ces combats, bien antérieurs à son appel devant le Bataclan en novembre 2015, une même volonté de défendre les victimes et de mettre la vie humaine au centre des débats.

Au gré de ses souvenirs, elle nous parle également de l’exil, sujet à nouveau d’actualité avec ces milliers de candidats réfugiés fuyant l’horreur de l’État islamique pour arriver dans des pays où ils ne sont pas toujours accueillis à bras ouverts. Elle nous parle par exemple de Jean, Camerounais défenseur des droits humains exilé en 2012 en France: « Une autre vie commence alors pour cet exilé qui laisse une femme et un fils au Cameroun. Il faut tout réinventer. Je suis toujours étonné lorsqu’on assimile les réfugiés à des profiteurs, comme s’il était facile de quitter son pays et sa famille, en sachant que l’on n’y reviendra probablement jamanousnavonspasfinidenousaimeris. Il faut un courage sans nom et une persévérance de chaque instant pour ne pas s’effondrer ».

Ce livre est également intéressant car il rappelle que derrière quelques secondes qui tournent en boucle sur les chaines d’info en continu et par la suite sur les réseaux sociaux, il y a des être humains, des vies, des parcours, souvent plus complexes qu’on ne peut le deviner, plus riches aussi. Ces quelques secondes de gloire médiatique auront eu ce mérite: mettre en avant le parcours d’une militante discrète aux valeurs humanistes profondément ancrée.

Laissons lui le mot de la fin : « Je le dis et je le sais, sans doute possible, nous n’avons pas fini de nous aimer, nous n’en sommes même qu’au tout début« .

 

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