Enrico Marini: « Les Aigles de Rome, c’est un western en pays latin et où les Indiens germains gagneraient du terrain » (+ Concours)

« Ça va chier », en annonçant en ces termes corsés la sortie du Livre V des Aigles de Rome, Enrico Marini ne pensait pas si bien dire. Après quatre albums rythmés par une tension croissante, pas mal de tractations mais aussi quelques mots plus hauts que les autres et quelques coups de glaives, place désormais au champ de bataille grandeur nature. Le grand Arminius, chérusque devenu parfait romain, a une nouvelle fois retourné sa veste et entend bien faire un sort, funeste, aux trois légions emmenées par le grassouillet général Varus. Et il n’y a apparemment que Marcus pour arrêter le massacre. Enrico, lui, s’en donne à coeur joie en donnant les couleurs de la défaite à ce cinquième opus (tant qu’à parler Latin) spectaculaire et qui finit de nous convaincre. Interview d’Enrico Marini. (Concours en fin d’article)

Bonjour Enrico, ça fait quelques jours que votre album est sorti. Comment sentez-vous le public?

Jusqu’à présent, c’est très bien, je suis vraiment content, d’autant plus que c’est un album important, crucial dans la série. Et même pour moi, ce fut intense de le réaliser, j’ai passé plus de temps que d’habitude, notamment parce qu’il y avait beaucoup de personnages à mettre en scène.

Normal, c’est dans une grande bataille que vous nous emmenez!

Oui, la bataille de Teutoburg. J’y consacre un album entier et ça, ce n’était pas prévu au départ. Je voulais prendre le temps de la raconter, tout en sachant que consacrer un album à toute une bataille pouvait devenir ennuyeux. Mais je voulais qu’il se passe un peu plus de choses que le combat. Il n’y a pas que de l’action, j’ai passé beaucoup de temps à mettre en danger les personnages principaux.

Des personnages principaux qui sont, en première ligne, Marcus et Arminius, des frères ennemis. Leur trajectoire est étonnante d’autant plus que, peut-être, en cours de route, le chouchou du public a changé. Arminius, à qui on s’était attaché dans le premier tome, a retourné sa veste et Marcus, qui passait pour quelqu’un de prétentieux est, sans doute, celui avec qui le public « tient », non?

D’une manière, oui. Disons qu’il y a toujours des lecteurs qui choisissent leur camp. Peut-être, certains s’étaient-ils attachés à Marcus dès le départ? Mais comme Arminius a été pris en otage par les Romains, on s’y attache forcément. Mais il a une fierté, une force de caractère et beaucoup d’ambition, il ne pouvait pas rester une victime. Non seulement, il ne se laissait pas dominer, mais en plus, il avait un plan! On lui avait prédit que le jour viendrait où il libérerait son peuple. La raison pour laquelle il n’a peur de rien, il se croit choisi par les dieux germains.

© Marini
© Marini

Arminius a certainement d’autres ambitions que Marcus qui, lui, a rencontré l’amour en cours de route et ça l’a fait dévier, il a perdu de vue ses ambitions, son plan de carrière et son cursus honorum. C’est d’ailleurs le reproche que son ami, Arminius, lui a fait. Cette fille est aussi venue bouleverser leur amitié.

© Marini
© Marini

Que les rôles se soient inversés, je ne sais pas, mais c’est clair qu’Arminius est maître du jeu et n’est pas en danger dans cet album. C’est le grand stratège de cette histoire, qui mène cette rébellion, qui anéantit les légions. Marcus, qui en sait plus sur le plan d’Arminius, essaie de sauver ce qui peut l’être, d’informer et de convaincre ses supérieurs de changer de route. C’est une course-contre-la-montre. Et forcément, ce cinquième tome permet de s’attacher plus à Marcus et à son rôle désespéré. Sa famille est en danger. Après, si on va sur Google, on sait très bien la fin de la semaine.

C’est vrai, j’avais oublié que cette série était inspirée d’une histoire vraie et historique. Où la réalité s’arrête-t-elle et où la fiction commence-t-elle?

Malheureusement, et heureusement pour moi, on ne connaît que des bribes de ce qu’il s’est passé. Je me tiens aux textes des Latins, aux récits des historiens. Mais cet épisode fut un des plus grands désastres de l’Empire romain et ils ne l’ont pas crié sur tous les toits, c’était un déshonneur, un scandale,… une défaite. C’était plus un massacre en règle qu’un Viêt-Nam, finalement, cette histoire. La topographie n’était pas évidente pour se battre contre des ennemis qui connaissaient très bien le terrain. Ces trois légions se sont retrouvées dans la grande forêt germanique face à des Germains qui ont tiré avantage de ce lieu. C’était plus une guérilla qu’une grande bataille comme on en voit dans les films de péplum, où deux armées s’affrontent sur terrain plat. Si ça avait été le cas, je pense que les Romains, au vu de leur discipline de fer et leur expérience, se seraient imposés et auraient été invincibles.

© Marini chez Dargaud
© Marini chez Dargaud

J’essaie donc de tenir compte de ce que j’ai lu, de ce que les experts et historiens ont comme indices, et je les inclus quand je peux. J’échange aussi beaucoup avec des amateurs de reconstitutions historiques, des légionnaires, des artisans, je peux ainsi prendre des photos et parler avec des gens qui connaissent la matière. Je me nourris de ce que je peux. Il est certain que je suis plus documenté sur Les aigles de Rome que sur une série comme Le Scorpion où le ton est nettement plus romanesque et théâtral, presque. Ici, le plaisir est autre. Mais il y a pas mal de trous historiques que j’essaie de remplir. Même le personnage d’Arminius est obscur, on n’en sait pas grand-chose. C’est de la fiction avec un background réaliste. J’ai trouvé un moyen d’être créatif tout en ne perdant pas de vue le réalisme. Mais, c’est très motivant, je reçois des réactions d’historiens très positives. Ils me disent: « Vas-y mon fils.« 

© Marini chez Dargaud
© Marini chez Dargaud

C’est donc mieux qu’un « Tu quoque mi fili » assassin, c’est sûr. Si on revient au tout début de cette série, quel est l’élément qui vous a mis sur la piste des « Aigles de Rome »? Une passion pour cette époque?

Pas spécialement, j’aimais bien certains films qui m’ont marqué, mais sans plus. Je suis plus attiré par le western ou le polar. D’une certaine manière, d’ailleurs, je vois plus Les aigles de Rome comme un western transféré dans une autre époque. Les Indiens pourraient être les Germains et les cowboys, les Romains. Il y a des parallèles, sauf que dans ce cas-ci, les Indiens/Germains ont gagné!

Mais, au départ, je voulais surtout parler d’une amitié qui se brise, ne manquait que le background, je cherchais une zone de conflit, une guerre assez importante. Je l’ai trouvé avec ce désastre de Varus à Teutoburg, mais j’aurais très bien pu transposer ça pendant les guerres napoléoniennes ou la Deuxième Guerre Mondiale. Ce qui a joué, c’est ma découverte du personnage d’Arminius, fascinant.

© Marini
© Marini

Mais, je pourrais aussi parler du film Gladiator, comme élément déclencheur. Du moins, les dix premières minutes. Après, j’ai été très déçu qu’on quitte les forêts germaines au profit des arènes de gladiateurs. Ces Germains, bien présents au début, ils disparaissaient dans le film. Je m’étais dit: dommage, j’aimerais bien envoyer un personnage sur ces terres. Et Marcus est arrivé, officier romain confronté à ces barbares. Mais l’histoire n’est pas la même.

Vous parliez du Scorpion. Quand on regarde votre bibliographie, vous avez la particularité d’alterner les séries. Une fois, c’est un album du Scorpion, l’autre fois, ce sont Les aigles de Rome. Mais quand je vois l’ambiance de ce cinquième tome, je me dis qu’il ne faut pas se louper pour prolonger l’ambiance du quatrième tome. Comment faites-vous pour vous y remettre?

Une chose est sûre, je ne pourrais pas commencer le sixième tome des Aigles de Rome, demain. J’éprouve trop le besoin de décanter, de réfléchir. Comment les survivants vont-ils se remettre? Ils doivent se recomposer? Certains personnages-clé ont disparu, il faudra que j’intègre ça. Je sais très bien où je vais et ce qu’il va se passer à la fin de l’histoire mais je préfère prendre du temps. Je vais donc prendre des notes, faire des recherches et peaufiner et soigner au maximum le scénario. Je le ferai en même temps que je bosse sur un nouvel album qui ne sera pas… Le Scorpion, mais un projet plus thriller, polar. Ça me laissera le temps de me changer les idées. Mais, je n’ai aucun problème pour passer successivement d’un univers à l’autre, je ne peux juste pas les mener de front, en même temps.

© Marini
© Marini

J’ai besoin d’alterner, sinon je perdrais l’envie de continuer. Mais, c’est sans doute plus facile avec Les Aigles, dont ce cinquième tome vient boucler un chapitre. Il est plus que probable que les personnages survivants reviendront vieillis, on ne les retrouvera pas au lendemain de la bataille. Plus rien ne sera comme avant, ils auront changé. Même Arminius… On va voir si je peux trouver des solutions pour réconcilier Marcus et Arminius. Ça me paraît compliqué voire impossible, mais qui sait? Mais ne spoilons pas! En tout cas, sur Google, vous pourrez découvrir comment Arminius va finir… mais je m’émanciperai peut-être de la version historique (rire). Finalement, on ne sait pas clairement ce qui lui est arrivé et je m’en servirai pour aller jusqu’au bout de ce que je veux raconter.

La Rome Antique, et peut-être encore plus depuis Gladiator, continue d’inspirer énormément de récit dans les séries, au cinéma ou en BD, non?

Oui, je me souviens de la série Rome que j’ai regardée à l’époque. Ça correspondait à ce que j’avais envie de faire, à mon état d’esprit: montrer une société où la morale judéo-chrétienne n’était pas encore apparue. Puis, c’était super bien écrit, ça m’avait beaucoup plu… plus que Gladiator (rires). Je trouve ça chouette qu’on retrouve des histoires antiques, romaines ou grecques, sous le feu des projecteurs. Après Alix, il y a eu d’autres séries qui renouvellent le thème de l’Antiquité. Murena a ouvert un peu la voie.

© Marini
© Marini

Après, ce n’est pas la période de l’histoire qui me hante de manière obsessionnelle. Des sujets de notre époque me tentent bien aussi.

Beaucoup moins antiques, les réseaux sociaux (Facebook, Instagram…), vous les utilisez beaucoup, non?

J’y ai débarqué assez tardivement, c’est pour ça que je suis assez hyperactif en ce moment, comme un gamin dans un magasin de jouets. Facebook et les autres me permettent de lier de nouveaux contacts avec des gens que j’estime, des auteurs de BD, des écrivains… que je n’ai peut-être pas l’habitude de voir. Après, ça sert aussi à la promotion, soyons honnêtes.

Oui mais avec des bonus superbes, des work in progress… de quoi attiser l’impatience des lecteurs!

Peut-être que je poste de trop. C’est gratuit, pas besoin d’acheter l’album. En y réfléchissant, ce n’est d’ailleurs peut-être pas très malin de ma part (rires). C’est du teasing mais ça a aussi un côté didactique. J’y montre ma méthode de travail, ce qui répond aux questions qu’on me pose fréquemment: matériel, manière… Si ça peut inspirer d’autres dessinateurs ou dessinatrices, c’est chouette. J’aime aussi regarder ce que font les autres.

© Marini
© Marini

Justement, votre manière de travailler, c’est du traditionnel. À l’heure de la palette graphique, vous tenez bon!

Je procède de manière assez artisanale, je dessine au crayon, j’encre et utilise des couleurs directes. A priori, il y a toujours un original, à la fin. C’est une méthode que beaucoup n’emploient plus, mais c’est comme ça que je travaille depuis plus de vingt ans et j’y suis à l’aise. Je préfère sentir la matière, le pinceau.

Et la mise en couleur numérique n’est pas faite pour moi ni idéale pour mes projets. Puis, je ne pense pas que je gagnerais du temps sur un ordinateur. Je ne suis pas très fort là-dedans. Puis, je pense qu’un Blacksad ou le travail d’un Hermann, m’attireraient moins avec des couleurs digitales.

Mise en couleur © Marini
Mise en couleur © Marini

Les Aigles de Rome, c’était aussi la première fois que vous vous retrouviez seul du début à la fin, au scénario, au dessin et aux couleurs.

Oui, mais j’ai toujours mis mon nez dans les scénarios de Desberg ou des autres, j’amenais mes idées et je modifiais certaines choses pour les faire correspondre à mon dessin. Puis, la mise en scène. Le pas à faire pour devenir auteur complet n’était pas énorme.

Mais, c’est vrai que pour le moment, j’ai envie d’écrire, j’ai mes projets personnels à concrétiser et je vais pas mal travailler en solo, ces prochains mois.

Le prochain album sera donc un… thriller?

Oui et c’est quasiment tout ce que je peux en dire, restons mystérieux. Je dévoilerai ça en temps et en heure. A priori, ce sera un diptyque, pas plus.

Un héros du prochain projet? © Marini
Un héros du prochain projet? © Marini

les-aigles-de-rome-livre-v-marini-couvertureSérie: Les Aigles de Rome

Tome: Livre V

Scénario, dessin et couleurs: Enrico Marini

Genre: Péplum, Historique, Guerre

Éditeur: Dargaud

Nbre de pages: 64

Prix: 13,99€

Date de sortie: le 04/11/2016

Extraits et bonus (trouvés bien évidemment sur la page Facebook de l’auteur): 


[CONCOURS]Envie de remporter ce cinquième album? Chance, on en a un. Pour le remporter, rien de plus simple:

  1. Aimez la page de Branchés Culture et celle d’Enrico Marini
  2. Likez et partagez cet article
  3. Dites-nous en message privé ou en commentaire de cet article (sur le blog, pas sur Facebook!!!): Quelle série a vu le très jeune Enrico Marini se révéler au monde de la BD?
  4. Fin du concours le 6 décembre 2016à minuit (pour la St Nicolas!) 

Bonne chance à tous!

26 commentaires

  1. Bonsoir,

    Merci pour ce très beau concours auquel je participe avec grand plaisir. J’avoue que la BD en question est superbe et vu que je suis un grand amateur de bande dessinée. C’est avec joie que je tente ma chance.

    Donc voici ma réponse : Enrico Marini se fait découvrir avec la série : « Les dossiers d’Olivier Varèse »

    Voici mon partage sur FB : https://www.facebook.com/permalink.php?story_fbid=1630285997268363&id=100008609352365&pnref=story

    Mon FB : Alexandro Benvegnu

    Merci encore pour ce superbe concours et à bientôt

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  2. Bonjour,
    Tout d’abord, merci pour ce concours alléchant ! Ma réponse est « Un dossier d’Olivier Varèse » bien que moi, ce soit à travers « Rapaces » que je l’ai connu.

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  3. Bonjour et merci pour ce concours !

    Enrico Marini a commencé sa carrière BD avec la série « Les dossiers d’Olivier Varèse » chez Alpen Publishers sur un scénario de Marelle.

    Mon pseudo Facebook : Yann Miniere

    ciao

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  4. Tu veux dire : « Quelle série a révélé/ou révèle Enrico Marini au monde de la BD ? » (ta tournure de phrase est un peu bizarre si je peux me permettre ^^).
    Si c’est ça, c’est en effet les dossiers de Varèse.

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