Juan Diaz Canales: « Mettre mes personnages en face de situations inexplicables? Ça équilibre le jeu »

Pour les bédéphiles avertis et abonnés à la page Facebook de Juan Diaz Canales, c’était un secret de polichinelle. Pour les autres, qu’elle ne fut pas la surprise, en cette rentrée littéraire, de voir débarquer Au fil de l’eau. Un album dans lequel le prodige espagnol signe (comme à son habitude le scénario), mais pas que… puisqu’il s’essaie pour la « première fois » au dessin. Un noir et blanc brillant pour porter un polar existentiel, où l’eau est omniprésente, autant que quelques préoccupations bien contemporaines, et où l’auteur prend un malin plaisir à nous mener en bateau. 

Au fil de l’eau, c’est l’histoire d’une bande d’octogénaire tentant de se refaire une santé financière en traficotant sans grand succès un petit commerce de bric et de broc obtenus on-ne-sait-trop-comment. C’est la crise pour tout le monde, à Madrid comme ailleurs en Espagne. Avec la police, le jeu du chat et de la souris tournent souvent cours mais sans grand danger. Sauf à partir du moment où cette bande est décimée par un serial-killer. Niceto risque bien d’être l’un des prochains sur la liste et commence alors une course-contre-la-montre pour son fils Roman et son petit-fils Alvaro. Pour en savoir plus, nous avons rencontré Juan Diaz Canales!

Bonjour Juan Diaz, ce n’est naturellement pas la première fois que vous présentez une BD. Mais celle-ci, elle est un peu particulière. C’est la première fois que vous signez le scénario et aussi le dessin!

C’est vrai que c’est différent, il y a un effet de surprise dans le fait que je sois « devenu » dessinateur. L’éditeur avait bien accueilli le fait de voir mon dessin « à moi ».

Naturellement, vous n’êtes pas devenu dessinateur du jour au lendemain. C’est une corde que possède votre arc depuis longtemps!

Exact. C’est même mon premier métier mais aussi la seule chose que peu de gens connaissaient de moi. À la base, je parle d’il y a 25 ans, j’étais dessinateur d’animation. Ça m’a donné une expérience certaine et la possibilité d’exercer mon propre style.

Comment expliquez-vous que, paradoxalement, en bande dessinée, c’est votre facette de scénariste qui s’est dévoilée en premier?

Comme pour la plupart des choses de la vie, ça s’est passé par hasard. Pour la petite histoire, quand j’ai rencontré Guarnido dans ce studio d’animation à Madrid dans les années 90, on a été amené à travailler ensemble et on est devenus amis. Ce qui a nourri l’envie de créer quelque chose ensemble en BD. Ce fut Blacksad. On a proposé ça à différentes maisons d’édition, Dargaud a dit oui et le chat est né!

On a donc dû partager les tâches, je me suis mis au scénario et lui au dessin. C’était le hasard plus qu’un choix. Mais, il est évident que Guarnido est bien plus doué que moi.

Vous êtes modeste, mais quand on voit le travail réalisé ici, on se dit quand même qu’il était temps que vous nous montriez cette autre facette!

Finalement, je ne suis pas du tout un jeune dessinateur. Mais évidemment, si l’école de l’animation a beau être merveilleuse et magnifique pour un dessinateur, réaliser une BD, c’est une démarche complètement différente! Il faut un univers graphique et propre, quelque chose qu’on crée soi-même. Et ça n’a rien d’évident. Certaines pages restent des défis. Ce sont des choses qui m’ont bloqué pendant des années. Et, au bout d’un moment, j’ai pris mon courage à deux mains et, heureusement, l’expérience fut puissante et j’espère la répéter assez tôt.

(c) Juan Diz Canales
(c) Juan Diaz Canales

Est-ce que le fait que cette histoire soit personnelle a joué? Voyiez-vous quelqu’un d’autre la mettre en image?

Au départ, il y avait l’envie de faire quelque chose seul. Après quoi, j’ai trouvé un sujet qui me tenait à coeur, actuel et bien présent en Espagne. Il fallait que ça colle avec le style graphique que j’adore: le noir et blanc. Avec tous ces éléments, c’est parti. J’avais le sujet, le style graphique, ça faisait sens. Ajoutez en plus l’envie de le faire. Mais c’est sûr que je me mettais aussi en insécurité, étais-je sur la bonne piste graphique ou narrative? Le reste a été réjouissant, j’ai pris un vrai plaisir à dessiner tout ça. Les décors m’ont pris du temps, il faut aller dans le détail. C’est laborieux, mais à la fin ça n’a pas de prix!

(c) Juan Diaz Canales
(c) Juan Diaz Canales

Donc vous avez conçu ce scénario en sachant que vous allier le dessiner vous-même?

Tout à fait. D’autant plus que l’histoire prend place dans ma ville, Madrid, mais aussi dans mon quartier, pas très loin des endroits mis en valeur dans l’album. Je les connais par coeur, ces lieux.

(c) Juan Diaz Canales
(c) Juan Diaz Canales

Justement, Madrid, c’est un des personnages importants de cette histoire!

C’est important, c’est un peu un polar et, avec les codes de celui-ci, j’avais le pouvoir de développer une histoire dans un lieu plutôt urbain. Et j’ai donc essayé de reproduire la ville que je connais le mieux, la mienne.

Et dans mes références les plus importantes, il y a des maîtres du noir et blanc: Tardi, Will Eisner… Ce sont des auteurs qui joue de la même manière avec la ville. Tardi a joué avec Paris avec Adèle Blanc Sec ou Nestor Burma tandis qu’Eisner a exploité la diversité de New York.

Le noir et blanc, c’est celui de mes premières lectures de BD adultes. J’ai toujours adoré le travail d’Alberto Breccia ou d’Hugo Pratt sur Corto Maltese. Sampayo aussi. Je me réjouis de dessiner en noir et blanc.

Un hommage à Alack Sinner, le personnage créé par Munoz et Sampayo
Un hommage à Alack Sinner, le personnage créé par Munoz et Sampayo (c) Juan Diaz Canales

Madrid, pour nous qui sommes belges, ça représente le soleil, les vacances… Mais, dans votre version des faits, c’est plutôt glauque, sombre… Une facette un peu plus dur, les bas-fonds même.

J’ai la sensation que c’est pareil dans toutes les grandes villes. On parle de Madrid, mais ça pourrait être une autre capitale d’Europe frappée par la crise. Il y a quelque chose de sombre, de triste qui est bien présent.

(c) Juan Diaz Canales
(c) Juan Diaz Canales

Qui dit traduction, dit aussi nouvelle couverture. Quand on compare celle de la version espagnole (« Como viaja el agua » chez Astiberri) et celle de la version francophone (chez Rue de Sèvres, donc), on obtient deux visions très différentes. Un personnage qui avance vers une ville lumineuse et, de l’autre côté, un visage fermé qui dirige l’histoire vers quelque chose pas forcément joyeux.

J’aime cette démarche, ce duo de couvertures. Elles sont très différentes et, pourtant, toutes deux parlent de ce que contient mon récit. La couverture espagnole [qui est aussi celle de l’édition française spéciale pour Canal BD], on voit le personnage de Niceto qui s’éloigne et passe la Gran Via, une des avenues les plus importantes de Madrid, et qui part dans une ambiance plus lumineuse, mais peut-être est-ce le crépuscule? C’est onirique et métaphorique, et ça révèle bien le contenu de ce livre.

(c) Juan Diaz Canales
(c) Juan Diaz Canales

Et la couverture française, je l’aime bien aussi [Remarquez, c’est normal, je l’ai faite], elle est plus graphique, on sent le parti pris, le noir et blanc, le dépouillement de cette histoire. Et j’ai essayé d’inclure une autre des thématiques du livre: l’aspect générationnel avec ces trois voire quatre générations qui apparaissent. Niceto est au premier plan, mais son fils et son petit-fils sont bien présents.

Oui, parce que c’est l’histoire d’une famille avec un grand-père, un père et un fils qui se prépare, lui aussi, à devenir père.

Non seulement, c’était important mais, en plus, ça sous-tendait différents points de vue, différentes ambitions et différentes étapes de la vie et la fin, mystérieuse, qui en découlent. C’est une réflexion sur la vie et la mort en fait.

(c) Juan Diaz Canales
(c) Juan Diaz Canales

Vous maniez le polar, le thriller mais aussi une histoire familiale tout en arrivant à capter notre attention, mieux à nous mener en bateau, sur un secret qui est universel et vieux comme le monde! Tout est affaire de dosage, non?

C’est un parti pris risqué. On passe du polar fantastique à quelque chose de complètement différent. Le secret n’est finalement qu’une réflexion philosophique. Ce projet, il est arrivé au bon moment, quand je connaissais assez bien les codes du polar par mon expérience de Blacksad. Et avec une technique narrative éprouvée, on peut expérimenter et manier tous les éléments. Le polar, en lui-même, permet de se diriger vers une multitude de sujets différents: la dimension sociale, la philosophie… C’est un genre protéiforme.

(c) Juan Diaz Canales
(c) Juan Diaz Canales

On ne peut pas éluder Blacksad, ce détective chat qui parle et qui est passé à la postérité. D’ailleurs, au début de votre bouquin, vous donnez la parole à… des rats! Vous y tenez à l’anthropomorphisme?

Encore un parti-pris! Ce n’est bien sûr pas la première fois que j’utilise ça. J’essaye de créer des histoires réalistes et sérieuses avec des traits d’humour mais aussi d’onirisme. C’est le rôle de ces rats. J’ai toujours aimé mettre mes personnages en face de situations pour lesquelles on n’a pas d’explication. Ça équilibre le jeu et cela reflète bien la manière dont je conçois la réalité. Nous sommes dans une époque, un monde, hyper-logique, avec des explications pour tout… c’est loin d’être le cas. Et c’est ce que j’essaie d’exprimer dans mes albums.

(c) Juan Diaz Canales
(c) Juan Diaz Canales

Votre histoire prend pour héros des vieillards. J’ai l’impression que les vieux sont dans l’air du temps, non? Il y a aussi Les Vieux Fournaux et d’autres héros plus vraiment de première jeunesse qui monte au créneau! Comment l’expliquez-vous?

J’en parlais avec Wilfrid Lupano, je pense que ça correspond à un besoin d’auteurs d’à présent se préoccuper de sujet dont on se fichait éperdument auparavant. En pleine quarantaine, nous avons tous des parents qui vieillissent, qui disparaissent, et nous nous posons des questions qui ne nous effleuraient pas auparavant.

(c) Juan Diaz Canales
(c) Juan Diaz Canales

Que ce soit dans la BD ou dans des films, dans des livres, vous avez des héros qui sont des vieillards?

Je n’ai jamais réfléchi à ça. Mais dans la réalité, mes grands-parents l’ont toujours été pour moi.Et maintenant que mon papa prend de l’âge, c’est un peu mon héros à moi. C’est plutôt dans la réalité que je trouve des personnes qui m’inspirent.

Ce premier essai est plus que convaincant. Verra-t-on d’autres albums signés par Canales également dessinateur?

C’est mon idée et mon envie, en tout cas. Mais ma priorité est de continuer les séries en cours, Blacksad et Corto Maltese. Je viens de finir le scénario du prochain d’ailleurs! Pour Blacksad, je suis aussi en train de travailler au prochain. Mais sa parution dépendra de la disponibilité de Guarnido.

Merci beaucoup Juan Diaz!

Couverture française

Titre: Au fil de l’eau

Récit complet

Scénario et dessin: Juan Diaz Canales (page Facebook)

Genre: Polar, Thriller

Éditeur: Rue de sèvres

Nbre de pages: 112 p.

Prix: 17€

Date de sortie: 14/09/2016

Extraits et bonus:

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