La Muerte: « L’impression que deux gars m’ont cassé la gueule après chaque concert »

Sac à patates sur la tête, La Muerte en a fini de jouer en chasse-patate (et encore plus au charts-patate). Plus de vingt ans après sa dislocation, la faucheuse sonne toujours deux fois et revoilà La Muerte dans une forme olympique, plus que jamais prête à en découdre. Avant un concert tonitruant au Brux’Hell Summer Festival, nous avons rencontrer Marc Du Marais et Dee-J pour faire le point sur l’état de santé de la Muerte. Tout en métaphores sportives et incarnant merveilleusement la formule « tout vient à point à qui sait attendre ». Encore plus quand on est lié à La Muerte pour l’éternité.

Bonjour Marc, bonjour Didier, dites-moi, quel retour fracassant, vous nous faites là!

Didier Moens (alias Dee-J): Oui, c’est vrai que tout vient tout seul, tout va tout seul. On ne doit faire aucun effort.

Marc Du Marais: C’est une surprise, c’est de l’ordre de l’inattendu. Mais ça reste excitant!

© 2016 Chris Irons Photo
© 2016 Chris Irons Photo

Pourtant dans le monde actuel de la musique, ce n’est pas facile de commencer. Et encore moins de revenir, non? D’autant plus après une aussi longue période d’absence.

Didier: Moi, j’étais très sceptique. Je pense qu’il y a un retour réussi pour dix ratés. Combien de fois me suis-je dit que tel ou tel groupe aurait dû en rester là plutôt que de revenir. Je n’étais donc pas très chaud. Moins pour le côté musical que le physique, en fait. Comme le match de trop pour un boxeur ou si Merckx revenait maintenant pour faire le Tour de France. On râlerait s’il ne gagnait pas! Ce côté-là m’angoissait.

Marc: Bonne comparaison!

Didier: La Muerte, c’était un groupe physique, du sport. Et il fallait à nouveau prester. Pas comme les Stones: à part Jagger qui bouge encore un peu, il y a beaucoup de lightshow. Ici, c’est nous qui donnions l’énergie. Et qui, par conséquent, devions la retrouver! C’est passé par beaucoup de bonnes résolutions, six mois avant! Enfin, je devais faire du sport, mais je n’en ai pas fait finalement. Au contraire de Marc.

Marc: Oh du classique, du vélo de course et du cross. Rien de très excitant, mais ça paie.

Vous aviez perdu cette énergie.

Marc: Non, elle était là!

Didier: On n’avait rien perdu du tout mais la page était tournée. Moi, j’ai toujours eu l’impression d’être dans le truc parce que je n’ai pas quitté le milieu. J’ai fait des tournées avec d’autres et mixer/ enregistrer. Je suis passé de l’autre côté parce que c’était l’étape suivante. Comme un footballeur qui devient entraîneur après des années de matches. C’était l’évolution logique.

Marc: L’énergie est toujours là… sauf que je dois l’entretenir et qu’après un concert, je sors de là avec l’impression que deux gars m’ont cassé la gueule pendant une heure. En récupération. Avant, c’était spontané, tous les jours. Après, on s’est bien entouré aussi, ça aide à booster l’énergie. Les nouveaux musiciens (NDLR. Michel Kirby, Tino de Martino, Christian Z.) ont tout capté. L’esprit, surtout, pas que la musique. L’énergie aussi. Ça aide. Ce ne sont pas des faire-valoir, ils participent au show.

Didier: Ce ne sont pas des requins qui attendent derrière.

© 2016 Chris Irons Photo
© 2016 Chris Irons Photo

Si je comprends bien, c’était loin d’être gagné de vous voir un jour vous reformer?

Didier: Ça fait des années que je dis non à tous les mecs qui venaient me demander: quand est-ce que vous allez vous reformer.

Qu’est-ce qui a fait déclic alors?

Marc: Un concours de circonstance. Moi non plus, je ne voulais pas recommencer. Je termine un long-métrage de fiction. Comme je n’avais plus de budget, l’actrice principale, Delfine Bafort, plutôt connue en Flandre est venue jouer en « participation ». Et comme elle a ouvert une salle pluridisciplinaire – où il y autant de la musique que des expos photo ou des performances – à Gand, elle m’a appelée en me demandant s’il était possible que je fasse quelque chose, quatre morceaux. C’était la moindre des choses que de renvoyer l’ascenseur. J’avais dit à Didier que je préférais qu’il soit là. « Si ça ne te plaît pas, donne-moi juste ta permission d’utiliser le nom, juste pour cette performance.

Didier s’est pointé à la répét’, il a plutôt accroché et, de cet événement, le feu a repris. C’était le 7 novembre 2014. Et en mars 2015, l’AB est venu directement, puis Live Nation nous a trouvé une série de concerts. Tout est parti comme ça.

Didier: C’est pour ça que je dis que tout a été tout seul.

Marc: Ce n’était pas du tout le projet. Quatre morceaux, c’est tout.

Didier: Durant l’été, tout s’est mis en route. On a été limite pour certains festivals mais on s’était fixé des objectifs et on en était aux trois quarts. On ne voulait pas faire quinze festivals, non plus, mais bien faire ceux qui étaient programmés.

Marc: Il n’y avait aucune stratégie d’attaque. Ce sont les circonstances qui ont fait que Live Nation est venu.

Didier: On n’avait rien! Pas de booker, pas de manager, pas de sortie de disque. Rien! Ni même aucun support de l’ancienne maison de disque. Parce que le passé, c’est le passé et c’est logique! On  revenait avec une page blanche.

C’est peut-être ça finalement la recette du retour réussi. Ne rien attendre, laisser faire le hasard et de toute façon ne pas être déçu si ça ne prend pas.

Marc: Je ne pense pas qu’il y ait des formules type pour que ça marche.

Didier: En tout cas, ce qui est sûr, c’est que les gens n’ont pas été dupes. Ils ont vu que c’était pour de vrai!

Marc: Si je connaissais le secret de la réussite, je l’aurais appliqué il y a trente ans! C’est paradoxal, on n’a jamais eu… (il mesure ses propos)… autant… d’opportunités de succès. Avant, il fallait se battre constamment. En 1984, pas de Stoner.

Didier: Ni les grunges.

Marc: C’était l’empire, et je n’ai rien contre, de l’electro-body et de la new beat. Du coup, on avait des difficultés, rien que pour ça. Après, d’autres circuits nous permettaient quand même d’exister. Mais ce fut dix ans de bataille. C’est pour ça que c’est paradoxal, on revient comme ça et tout nous arrive sans qu’on ait besoin de pleurer. Oui, il faut préparer, bien sûr, mais voilà.

© 2016 Chris Irons Photo
© 2016 Chris Irons Photo

Didier: Label, même chose. Tout le monde cherche des labels de tous les côtés. Nous, Mottow Soundz est venu. Je m’étais dit que j’enregistrerais moi-même, qu’on mixerait et qu’on verrait bien. Je pensais au crowdfunding pour voir ce que ça donnait… On n’a même pas eu besoin d’entamer le truc. Un coup de fil: « C’est vrai que vous avez enregistré? Ça ‘intéresse. »

D’accord, mais je voulais le sortir en vinyle, 180g, coloré! Il n’y a pas eu de souci.

Marc: Alors qu’à l’époque, en 1984, on s’est fait jeter de partout pour finalement trouver notre label en Angleterre. On a dû démarcher;..

Didier: … et l’auto-financer.

Marc: Sinon, ça aurait été impossible. Il n’y avait aucune couverture sur le rock primitif, à guitares.

C’est quand même à l’opposé de ce qu’on pense sur une industrie du disque qui est morte de sa belle mort.

Didier: Mais je retrouve dans Mottow Soundz cet esprit des années 90. J’ai eu deux labels, je sais qu’on trouvait un truc chouette, on le produisait sans faire de calculs d’apothicaire. « Ça, on aime bien, on va le faire. » Après la sortie d’Evil, le live à l’Ancienne Belgique, ils m’ont demandé quelle était la suite. C’est agréable.

Marc: C’est plus confort.

© 2016 JPRock
© 2016 JPRock

Et le public?

Didier: Je ne savais pas trop à quoi m’attendre. Mais je pense qu’il y a quatre types de personnes dans ce public. Les vieux de la vieille, ceux qui sont encore vivants ou, du moins, pas sourds. Les enfants de ceux-là. La génération qui nous a juste ratés dans les années 1992, 1993 ou 1994, ceux qui étaient juste trop jeunes que pour aller voir La Muerte mais pouvaient l’écouter. La nouvelle génération, les trentenaires, ceux qui étaient trop jeunes tout court, qui pouvaient peut-être aller à des concerts, mais certainement pas pour La Muerte. Trop sulfureux.

Marc: Les trentenaires qui ont loupé le train mais ont entendu de loin l’espèce de mythologie qu’on trimballait. C’est notre fan-base actuel.

Sur les dix ans entre 1984 et 1994, vous avez quand même laissé traîner pas mal de choses.

Didier: Oui, peut-être. Mais, musicalement, nous n’étions pas en phase avec l’époque. Et à part quelques morceaux, tout ce qu’on joue, ce n’est pratiquement que des trucs qui datent de 1992 ou avant. Apparemment, ces morceaux sont dans l’air du temps. Les gens ne les perçoivent pas comme du revival. C’est d’ailleurs ce qu’on voulait éviter par-dessus tout. Les espèces de festivals nostalgiques. On a consciemment bloqué le truc!

Marc: On est plus en phase, maintenant. Mais oui, on a laissé des traces. Ne fût-ce que par les enregistrements discographiques. Les traces sont là.

Didier: C’est sans doute aussi dû à notre entêtement, notre volonté de faire ce qu’on veut. Je n’ai pas l’impression non plus qu’on ait fort changé.

© 2016 Chris Irons Photo
© 2016 Chris Irons Photo

Cette mythologie dont vous parlez, on le voit sur Facebook, vous l’entretenez. Avec des formules énigmatiques. Comme: le chaînon manquant entre Dali et… les Stooges.

Marc: On s’est toujours amusés à essayer de trouver des punchlines marquantes pour définir le groupe. C’est ce qui faisait un peu notre différence par rapport aux autres groupes: on soignait le côté parallèle à la musique.

Dans nos communiqués, il y avait toujours des références aux polars, au cinéma bis, à l’horreur. On a veillé à garder ces références. Elles ne doivent pas être uniquement musicales mais aussi visuelles.

Et Dali, alors?

Didier: Ce slogan résumait assez bien et annonçait ce qu’on voulait faire au début. Avec ce côté sauvage des Stooges et les différentes facettes de Dali. On retient toujours ses frasques, mais à côté du set de thé qu’il balançait dans du goudron, il faisait des choses hyper-fines.

Marc: Loin de nous de vouloir se comparer à lui. Mais la référence nous plaisait, le délire dans sa communication, sa peinture.

Didier: Sa liberté à se permettre des choses qui techniquement étaient proches de la photo ou des choses totalement psychédéliques, un hologramme avec Alice Cooper ou balancer des oeufs avec de la peinture contre un mur. Il faisait ce dont il avait envie. Comme nous, nous avions envie de faire ce groupe sans se demander à qui ça pourrait plaire ou pas.

Marc: Deux symboles qui résumaient ce qu’on était. La sauvagerie et la folie.

Didier: Ça annonçait la couleur.

Une manière d’intriguer que ce soit les journalistes ou le gars qui est en train de lire la chronique. C’est mieux que de dire on fait du rock’n’roll de Détroit et on n’aime que le blues du Mississipi.

© 2016 JPRock
© 2016 JPRock

Didier: Mais c’est vrai qu’à l’époque, les communiqués de presse avec « un groupe de quatre jeunes qui s’est formé… nanani… nanana », j’en ai assez vu passer. Oui, ils sont dynamiques, ils en veulent, ils sont frais, mais bon. Nous, notre premier communiqué faisait deux pages A4 et ne comportait pas un seul signe de ponctuation. C’était de l’écriture automatique!

Marc: Mais ça a tapé dans l’oeil des Anglais. Chez John Peel de la BBC, notamment. Il le lit à moitié, quand même avant de reprendre la formule du chaînon manquant entre les Stooges et Dali. C’était soigné, maîtrisé, sur tous les plans: écriture, musique, photos… De toute manière, tout nous intéressait. La vidéo aussi.

Didier: Mais évidemment après dix ans, ça use. Parce que tu es sur tous les fronts à la fois, que tu ne veux rien lâcher à personne. Tu contrôles tout. Et en plus, tu dois tourner et composer.

C’est une des choses qui a mené à votre séparation? 

Marc: Non, je ne crois pas, on était surtout épuisé artistiquement. On n’avait plus d’idées. C’est pas mal dix ans!

Mais là pour le coup, vous en avez retrouvé, des idées!

Marc: Ce sont surtout les autres qui en ont.

Didier: Avec les nouveaux arrivants, ça crée une dynamique. Ça ouvre des portes ou des possibilités que je n’avais pas auparavant. Avant, j’étais seul au niveau des guitares. Ici, comme on est à deux, une interaction très positive se crée.

Brux’Hell, c’était du pain bénit pour vous!

Didier: C’était tellement évident. Ça le devient un peu d’ailleurs.

Ça doit vous faire sourire quand même que La Muerte ait une deuxième vie!

Didier: C’est assez marrant. Ça fait plaisir!

Marc: Moi, c’est de la fierté que je ressens.

Didier: Quand je regarde 2015, c’était pas mal.  016 était bien chargée aussi. On a fait tout ce qu’on voulait faire. Et 2017 s’annonce pas mal non plus!

Justement, les projets?

Didier: Là, on va essayer de s’arrêter de jouer, surtout. On ne veut plus être sur tous les fronts à la fois. Une partie part en vacances et, à leur retour, on va un peu travailler, faire encore deux-trois concerts en octobre. Après, c’est time-time! On doit sortir quelque chose en septembre-octobre 2017. En avril, il faut qu’on ait fini. On va essayer d’élargir le public. On a déjà présenté le groupe aux Pays-Bas, en Suisse. On doit encore aller en Allemagne, en France.

On prend comme ça vient. Cette année, la Suisse, c’était sur un plateau, comme le Roadburn. Chaque date est super-top. La suite va arriver. Tout va même un peu trop vite. On n’a pas eu le temps de préparer pour les autres pays. Mais la France commence à ouvrir les yeux sur nous depuis qu’on a joué au Graspop.

© 2016 JPRock
© 2016 JPRock

Le film de fiction?

Marc: Une première est prévue pour novembre. On va attaquer le mixage final.

On peut pitcher?

Marc: C’est proche de La Muerte. Un polar noir et psychédélique. Métaphysique même. C’est l’histoire d’un petit gangster qui revient d’une longue période de disparition – exil, cavale, taule, on ne sait pas trop bien. Un trou noir. Il revient dans son royaume avec une mission christique: tuer les douze apôtres de Lucifer représentés par la pyramide du pouvoir. Mais, ça ne va pas se passer comme il veut. Pas du tout même!

© 2016 JPRock
© 2016 JPRock

Beaucoup plus proche, il y a le concert de ce soir au BSF. Comment ça se passe?

Didier: Cette fois, à la demande du batteur et du guitariste, on a fait un choix de morceaux particuliers.

Marc: Le choix de la setlist fluctue en fonction des lieux où on joue. Parfois des nouveaux morceaux apparaissent à un endroit. C’est de l’ordre de la géométrie variable. On répète, on prépare, et puis c’est de l’impro. Il n’y a pas deux concerts les mêmes. Ce sont les mêmes morceaux, mais parfois ils sont plus longs, parfois plus courts. Et il y a toujours mille et une raisons pour que ce ne soit pas tout le temps pareil. D’abord, avec moi, c’est impossible! J’ai un chant aléatoire, parfois, et comme ils me suivent, le morceau change subtilement.

Avec ces morceaux, ce chant, c’est quand même difficile de s’économiser!

Marc: Oui, je donne, mais les autres aussi. Ils rattrapent tout.

Didier: C’est d’ailleurs un des trucs que Marc a testés longtemps avant que j’arrive: savoir s’il était toujours capable de tenir le chant.

Marc: C’est instable, mais ça va.

Didier: De mon côté, je n’avais plus touché une guitare depuis vingt ans.

Marc: Certaines choses sont calées, d’autres non.

Didier: Chez nous, ça ne doit jamais être trop rigide!

Merci à tous les deux et que vive la flamme! Merci également à Chris Irons et JPRock pour leurs photos!

La Muerte jouera le 16 octobre au DesertFest d’Anvers et le 22 octobre au centre culturel de Chenée. L’EP Murder Machine est disponible chez Mottow Soundz.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s