Le sexe fait des bulles et Brenot et Coryn tirent (d’)un coup sur l’Histoire! (Interview pour Sex Story)

Si le sexe m’était conté? Sans tabou ni volonté de choquer, le sexologue-anthropologue et écrivain Philippe Brenot s’est associé à l’auteur de BD Laëtitia Coryn pour faire le bilan de la sexualité, aujourd’hui. Remontant le temps jusqu’au premiers hommes préhistorique, les deux auteurs livrent une fresque géante sur l’évolution de la sexualité, de sa conception mais aussi du rapport entre hommes et femmes. Faisant la part des choses entre les idées reçues et quelques épisodes aussi fous que véridiques, Brenot et Coryn se sont appliqués à fournir une oeuvre touffue et sans concession, évitant la vulgarité et sachant être étonnamment tout public pour en dire finalement long sur notre société et ses fondements. Nous avons rencontré les deux auteurs.

Bonjour Laëtitia, bonjour Philippe

Laëtitia, vous nous revenez avec un album pas banal. Il n’est pas si évident de parler de sexe ouvertement, si?

Laëtitia Coryn: Ça reste sacralisé, j’ai l’impression. Sex Story, c’est une manière de décomplexer les choses et de s’apercevoir que c’est un sujet comme un autre.

Comment elle a commencé alors cette aventure?

Laëtitia: Par l’entremise d’un ancien éditeur, Laurent Muller, passé chez Les Arènes, qui m’a mise sur le coup. « Est-ce que ça te plairait de bosser sur un tel sujet?« . Très clairement! Et pour le reste, ça a été un casting. il y avait cinq dessinatrices. Philippe voulait travailler avec une femme, non pour une différence de dessin, mais parce qu’il souhaitait travailler en toute parité! Pour deux sensibilités sexuelles différentes et pour que chacun ait son mot à dire. Et j’ai décroché le droit de dessiner Sex Story.

Je suis content de faire partie de cette aventure. Ce sont de chouettes éditeurs, ils ont une éthique par rapport à certaines choses que je n’aurais pas imaginée. Je trouve très chic la manière dont se sont créées ces éditions. Sans vouloir faire de la lèche!

Brenot - Coryn - Sex Story - Invention vetement

Pourquoi le choix de la BD, Philippe?

Philippe Brenot: C’est un projet d’éditeur, à la base. Je pense que la BD enrichit énormément le regard sur la sexualité. Elle permet d’aborder des choses difficiles à aborder. Par exemple, une anecdote totalement vraie puisque racontée mot à mot par un scribe en 1700 avant Jésus-Christ. À Babylone, l’amour est libre et, dans une case, on voit un homme se promener en rue, accompagné de ses courtisanes. Il a laissé sa femme à la maison, elle ne peut pas sortir. Il est avec des courtisanes, avec des prostituées. Il voit alors une jeune prostituée boire une bière dans une amphore à l’aide d’une grande paille. Il la pénètre, la sodomise. La même scène écrite serait inintéressante et obscène! Comment le dire, le décrire?

Or la même histoire racontée en quelques cases, de manière très drôle mais sans rien changer à l’histoire, dédramatise complètement la chose! Le dessin permet de décomplexer le sujet de la sexualité, en montrant des choses que je ne pourrais pas aborder par un unique texte. La bande dessinée est un média formidable pour ce projet très particulier qu’est l’histoire de la sexualité.

Brenot - Coryn - Sex Story - Sade

J’imagine que retracer l’histoire du sexe depuis des millénaires, ça a quelque chose de palpitant! Et un gros travail d’investigation.

Philippe: Pourquoi retracer l’histoire de la sexualité? Parce qu’elle est peu connue et pour mieux comprendre la sexualité d’aujourd’hui. Pour la mettre en perspective avec des événements plus ou moins récents voire très vieux. On a cette image qu’avec la sexualité, il en a toujours été de même. Non! Il y a  150 ans, un homosexuel était en prison. Il y a 60-70 ans aussi! Le mariage d’amour date de moins d’un siècle. Et encore! Auparavant, en Belgique, en France, pas mal de couples étaient choisis par les familles. Et en 1930 ou 1940, si on était né dans une famille de boulanger, on restait à la boulangerie.

Brenot - Coryn - Sex Story - Victoria

Les conditions de l’amour et du choix du personnel, de vivre libre la sexualité, c’est extrêmement récent. Ce que nous voyons dans cette histoire de la sexualité, c’est essentiellement l’avènement de notre sexualité contemporaine par l’atténuation progressive de la domination masculine qui était présente par le passé, quelle que soit l’époque. On la voit progressivement diminuer, même s’il ne fait pas oublier qu’elle reste présente.

Puis, il y a l’amélioration de la condition féminine. Il y a deux périodes dans toute l’histoire pendant lesquelles les femmes sont bien considérées: l’Égypte et maintenant, pas partout néanmoins. Pour quelles raisons? Parce qu’en Égypte comme ici, à présent, on a trouvé le moyen de réduire les difficultés féminines par une certaine contraception (stérilet, plantes contraceptives) qui enlève le fardeau de la grossesse permanente. Et, en-dehors de ça, on se rend compte qu’il y a un ordre masculin terrible. Selon Aristote, il y a deux catégories d’êtres dans l’Antiquité: les êtres supérieurs, qui peuvent pénétrer, et ceux qui n’en sont pas capables, femmes, prostituées, homosexuels impénétrables et les esclaves. Cet ordre-là ne va commencer à s’atténuer à la… Renaissance.

Brenot - Coryn - Sex Story - sterilet

Laëtitia: En me retrouvant propulsée à dessiner toute l’histoire de l’humanité, j’ai eu aussi ma part de boulot: regarder des documentaires, m’inspirer de ce que j’avais pu voir pour les graphismes de l’album, que ça colle à la réalité. Et comme la photo n’existe que depuis peu, j’ai du regarder des représentations d’époque, des tableaux, des gravures, des tapisseries. Passionnant… vraiment…

Votre style graphique sur cet album n’est en tout cas pas celui auquel vous nous avez habitué!

Laëtitia: Sur Fenêtre sur cour d’école, c’était déjà un peu ça tout en en étant éloigné. Ici, c’était quelque chose que je n’avais jamais fait. Mais en même temps, il fallait être efficace et rapide. Dessiner comme je l’ai fait était la manière la plus rapide pour moi de procéder. C’est vrai que d’habitude, je suis plus trash.

Brenot - Coryn - Sex Story - Spermatozoide

Mais cette vitesse, elle conditionne pour beaucoup cet ouvrage, non? S’il y a bien quelques planches, on se rapproche bien souvent du dessin de presse ou de l’illustration, vous ne trouvez pas?

Laëtitia: Effectivement. Ce n’est pas quelque chose que j’ai fait exprès. Mais comme je procédais par petit bout, certaines pages sont quasiment constituées d’un gag par case. C’est là peut-être qu’il y a le lien avec le dessin de presse. Après, j’ai essayé de créer un équilibre pour que l’ensemble ne soit pas indigeste. Un ouvrage de la taille de Sex Story rassemblant uniquement des gags d’une case avec tout le savoir psychologique, historique, sociologique, anthropologique apporté par Philippe, ça aurait sans doute fait de trop. Du coup, j’ai voulu apporter des nuances.

Brenot - Coryn - Sex Story - peinture 2

J’imagine que ce n’est pas le genre d’ouvrage qui impose une ligne stricte à suivre. Vous aviez pas mal de liberté, non?

Laëtitia: Avant chaque nouveau chapitre, je voyais Philippe deux-trois heures. On discutait, il me remettait dans le contexte historique que je ne connaissais par forcément. Le chapitre qui a sans doute été le plus compliqué fut celui sur la Grèce. On a beaucoup parlé de ce pays pour l’homosexualité qui, en fait, n’était pas de l’homosexualité. Et ça, Philippe a du me le faire comprendre. On a des idées reçues, bonnes ou mauvaises sur plein de choses et il ne fallait pas qu’elles interfèrent. À cause d’elles, on n’est pas toujours dans le vrai. La contrainte était donc de se rapprocher du vrai au maximum.

Mais, du coup, ce n’était pas directif. Je m’inspirais du texte que me donnait Philippe. Pour les premiers chapitres, je me suis imposée de montrer mon travail, les étapes, le découpage à l’éditeur et à Philippe. Je l’ai fait sur six ou sept chapitres avant de me rendre compte que tout se déroulait bien et que les libertés que je m’octroyais passaient crème! Du coup, j’ai continué comme ça. C’était très libre.

Brenot - Coryn - Sex Story - masturbation

C’était une toute nouvelle expérience pour vous, non? Si vous avez toujours été aux aguets du réel, ici c’était tout de même une encyclopédie historique!

Laëtitia: C’est vrai que je ne pensais pas un jour être amenée à faire un livre comme celui-ci. Et pour Sex Story, l’éditeur s’est basé sur Economix qui relatait l’histoire de l’économie. Ils ont donc voulu transposer le concept pour la sexualité. En bd, je n’avais jamais vraiment lu ce genre de choses. J’avais lu principalement des biopics, mais pas forcément de bd de vulgarisation ou didactique.

Comment expliquez-vous que la bande dessinée soit devenue un art de référence pour expliquer le réel, le documenter?

Laëtitia: C’est une juste évolution de la BD. Ce n’est pas un média très vieux, cent ans tout au plus. La bande dessinée suit le même tracé que le cinéma d’animation qui est devenu plus adulte au fil des années. C’est vrai que la bande dessinée a été considérée dans un premier temps comme visant un public enfantin. Encore que, Tintin, c’était de 7 à 77 ans.

Brenot - Coryn - Sex Story - sufragettes

Ça a évolué naturellement, je crois. D’autant plus avec l’avènement du roman graphique – c’est vrai que j’ai lu un roman graphique avec un côté « reportage », Persépolis de Marjane Satrapi-, je me suis aperçue qu’il y avait une autre façon de faire de la bd, avec un dessin différent, des histoires autres. Il y a peut-être eu une sorte de nouvelle vague, mais elle s’est faite toute seule. Il y a eu des précurseurs qui ont révolutionné un peu tout ça.

Et qu’est-ce qui en fait la force documentaire?

Laëtitia: L’accessibilité. Je vais parler de Sex Story, il y a tout le savoir de Philippe qu’il aurait pu raconter comme un livre. Ça aurait pu être rébarbatif pour certains lecteurs. Et le fait qu’il y ait des images, des illustrations, des gags (pour alléger le propos), peut-être que ça conduira d’autres lecteurs potentiels à s’y intéresser ou à le lire. Encore que certains n’arrivent pas à lire de BD.

C’est vrai qu’on aurait pu en faire un film. Mais dans un livre, on a le temps de plonger, de le lire à son rythme.

Brenot - Coryn - Sex Story - fete phallique

C’est aussi une grande première pour Philippe! J’imagine qu’il a tâtonner pour arriver à la formule de cette première bd.

Laëtitia: C’était un tâtonnement mutuel. Aucun de nous deux n’avait déjà travaillé de cette manière. Marrant pour quelqu’un comme Philippe qui a écrit plus de quarante ouvrages. Philippe n’est pas scénariste de BD, mais on est arrivé à s’accorder au niveau du découpage. Il m’expliquait parfaitement les choses et moi je notais des idées de découpages. Des fois, il amenait ses idées que j’acceptais ou réfutais en fonction de leur efficacité narrative.

Par exemple sur Babylone, il avait relu tout Montero qui avait traduit l’écriture cunéiforme et relaté des histoires tirées de l’époque. Philippe tout emballé m’avait raconté ça comme un film! A un moment, j’ai bien du l’arrêter, je ne pouvais pas faire ça comme ça parce que ça n’aurait pas marché. Il valait mieux séparer le chapitre en deux. Sans quoi, on aurait écrit un récit bâtard, un entre-deux, entre saynète et histoire longue, ça n’aurait pas fonctionné. C’est le parti du livre, raconter parfois une info en une case-gag ou retracer une petite histoire comme celle de Casanova en trois planches.

Brenot - Coryn - Sex Story - babylone

Qu’est-ce qui vous a le plus surpris dans cette histoire de la sexualité. J’imagine que dans un premier temps, en écoutant Philippe, vous étiez à la place du lecteur!

Laëtitia: Complètement. Il y a plein de choses qui m’ont surprise. Bon je suis féministe, enfin humaniste. Mais force est de constater que tous les combats féministes ne sont pas gagné et que dans des pays comme les nôtres, ce n’est pas gagné pour tout le monde. Et ça l’est encore moins pour certaines femmes ailleurs dans le monde, vous voyez très bien les pays dont je parle.

Mais ce qui est intéressant dans Sex Story, c’est cette manière d’aborder à travers les âges le thème de la domination masculine. Philippe me disait: c’est juste être objectif sur ce qu’est l’histoire de la sexualité. C’est totalement vrai. Seulement, je trouvais qu’en parler et de mettre l’accent là-dessus étaient pour moi une forme de militantisme. Pour Philippe pas.

Philippe: Je ne pense pas que ce soit militant. Quoique… Je passe mon temps à voir des hommes et des femmes aujourd’hui. La condition des femmes, encore aujourd’hui, est plus compliquée. Mais beaucoup d’hommes ne s’en rendent pas compte. C’est pour cette raison qu’il faut raconter l’histoire. Je ne crois pas que ce soit un acte militant de vouloir souligner des choses que les autres ne voient pas.

Brenot - Coryn - Sex Story - A bas la branlette

On croit que la domination masculine est terminée. C’est loin d’être le cas. Elle n’est pas terminée parce que nous les hommes ne voyons pas les difficultés que rencontrent les femmes. Ce n’est pas une question de s’apitoyer, la condition féminine est compliquée. Jusqu’au 18ème siècle, une femme sur six mourait en couche. Un enfant sur trois atteignait ses 18 ans. Les femmes avaient une génitalité compliquée, avec des infections. Dans ces conditions, il était bien compliqué d’éprouver de la jouissance. Alors que les hommes n’ont jamais vraiment été dérangés.

Laëtitia: On parle aussi d’homosexualité, ce qui rejoint les combats féministes – on s’est battues pour certains droits désormais acquis, les prochains à acquérir sont ceux des homosexuels -. C’est objectif de vouloir acquérir des droits, mais il y a aussi du militantisme, sinon les associations ne se créeraient pas.

D’une autre manière, j’ai aussi été marquée par le fait qu’à chaque fois qu’il y a eu des avancées, grandes ou petites, dans les libertés des moeurs et sexuelles; elles ont ensuite été marquées par un recul et une période de répression. C’est totalement fou et je ne le savais pas. J’ai même l’impression que dans nos sociétés où tout va si vite, il y a des régressions et des répressions en permanence.

Brenot - Coryn - Sex Story - homosexuel

Il y a aussi cette importance de l’église qui a fait beaucoup de tort, en dépit des moutons noirs qu’elle portait dans ses rangs.

Laëtitia: Saint Augustin, Saint Thomas d’Aquin… par exemple. Mais il n’y a pas qu’eux. Ça commence avec Aristote. Des grands noms qui étaient en fait des profonds misogynes. Ou même pas forcément, ils vivaient à leur époque où les femmes n’avaient aucun droit.

Mais Saint Thomas pensait que les femmes étaient des êtres totalement inférieurs et que les homosexuels étaient voués à l’enfer. L’église catholique, c’est très paradoxal: d’un côté, il y avait les vœux pieux et de l’autre côté, ça s’envoyait dans tous les sens. Mais j’ai du mal à m’exprimer là-dessus, c’est quelque chose que j’ai du mal à comprendre historiquement. Ce qui est paradoxal, c’est de voir que la prostitution était complètement réfrénée par les bigots et les religieux, mais qu’elle a payé la Chapelle Sixtine au Vatican. Tout est paradoxal dans la religion catholique.

Chapelle Sixtine

Puis finalement, la sexualité est une porte vers une multitude d’autres choses, comme la mythologie.

Laëtitia: Le sexe est présent dans toutes les civilisations et est à leur origine, d’ailleurs. Il suffit de regarder le tableau de Gustave Courbet, L’origine du Monde. C’est exactement ça. Et ce qui est drôle, c’est de voir que chaque civilisation a sa propre version de l’histoire et sa propre sexualité. Et à chaque fois, on retrouve une déesse qui symbolise la fertilité, qui est toute puissante à une époque où les femmes n’ont absolument pas voix au chapitre. Là encore, c’est paradoxal! Sauf en Égypte, où ils étaient un peu plus relax.

Brenot - Coryn - Sex Story - Grèce

Comment vous y êtes-vous prise pour voyager à travers ces époques, ces costumes, les nudités…?

Laëtitia: Promis, je n’ai pas regardé de films porno. Même si c’est vrai que j’en regarde. J’ai toujours pris énormément de plaisir à dessiner des gens à poil. Ça m’éclate de dessiner des vieux à poil! À l’école, j’ai toujours adoré dessiner des personnages nus, ça donne de la dynamique. Ici, je n’ai pas eu le temps de beaucoup m’épancher, je n’avais qu’un an. Mais oui, rendre des nus, ça me rend dingue.

Et par rapport aux costumes, je me suis documentée, me suis créée des banques d’images, des photos. Mais les corps nus, ça peut partir de ma propre vie. Mais j’ai assez peu regardé de corps nus, sauf pour représenter Emmanuelle, attention!

Brenot - Coryn - Sex Story - egypte

Sex Story reste un ouvrage qui ne joue pas la carte de la provoc’. Ce n’est pas du Dany, il n’y a pas cet effet pour public averti. C’est du tout public, non?

Laëtitia: C’est déjà assez casse-gueule de faire un bouquin qui s’appelle Sex Story et qui veut raconter l’histoire de la sexualité. On ne voulait pas que ce soit vulgaire ou facile. Loin de moi de penser que c’est ce que fait Dany, mais il vise un public adulte. Ici, ce ne sont pas des blagues de cul, ce sont des blagues sur la sexualité, autour d’un contexte historique. Il fallait être sérieux même dans l’humour pour crédibiliser le livre.

Brenot - Coryn - Sex Story - Priape

J’ai pris beaucoup de plaisir à rajouter des conneries, mais sans jamais tomber dans la caricature et en évitant l’effet déjà-vu. Des bd’s sur le sexe, il y en a un paquet, quand même! Ici, il fallait garder une certaine « élégance ». Encore que, il n’y a pas que de l’élégance: j’ai été assez trash dans mes précédents ouvrages, je ne pouvais pas m’en passer, du coup j’en ai rajouté un peu. Mais j’ai été sage, non? (rires)

Oui, quand même! Puis, ce qui est frappant, c’est de voir certaines époques où la liberté sexuelle était quasi-totale, on s’affichait nu dans la rue… Et maintenant, on a l’impression qu’à l’heure où, pourtant, on a accès en quelques clics à cette nudité, tout n’est plus permis.

Laëtitia: Justement, c’est peut-être parce qu’il y en a trop eu. On parlait de répression et de régression, ça va très vite en ce moment! C’est vrai que dans les années 80, il n’y avait pas bikini sur la plage, beaucoup de nanas étaient seins nus. Et maintenant, il n’y a plus une meuf pour aller bronzer sur une plage seins nus. Ou très peu. Moi-même, ce n’est pas l’idée qui me viendrait, alors que ma maman n’avait aucun problème avec ça.

C’est étrange mais à chaque époque, ses mœurs par rapport à ça. Par contre, je crois qu’au niveau de la libération du corps de la femme, les avancées ont été phénoménales depuis les années 60/70. C’est ce que dit Philippe: il n’y a pas eu de révolution sexuelle mais une révolution de la sexualité de la femme. Rétrospectivement, les hommes ont toujours fait ce qu’ils voulaient. Les femmes, par contre, c’était plus dur!

Brenot - Coryn - Sex Story - Ishtar

Point frappant, d’ailleurs, la manière dont vous abordez l’adultère. Alors que les hommes ne risquaient rien à tromper leur femme, la femme prise sur le fait risquait gros!

Philippe: Il y a une asymétrie terrible. Ça se trouve dans toutes les sociétés. Dans le livre je ne parle que du courant judéo-chrétien mais ailleurs, en Afrique, en Asie… Partout, une femme infidèle est condamnée lourdement, à mort souvent. Alors qu’un homme infidèle doit parfois juste rembourser la dote. Ça existera aussi en France. Au Moyen-Âge, on noie les femmes. Au XIXème siècle, Victor Hugo est pris en flagrant délit d’adultère. Il ne vit plus depuis 15 ans avec Adèle Fouchet, ça fait 5 ans qu’il est l’amant de Juliette, et il est pris à 5h du matin avec sa maîtresse. Il rentre gentiment chez lui tandis que sa maîtresse est envoyée en prison!

Brenot - Coryn - Sex Story - saturnales

Laëtitia: Il n’y a pas si longtemps encore, il y a une dizaine d’années, je discutais avec une copine de mon âge. J’étais étonné de ce qu’elle me disait. Elle trouvait qu’un homme pouvait être avec la plus belle nana et être super amoureux, il était excusable s’il allait voir ailleurs. « Normal, c’est un mec« , concluait-elle. Je suis tombée des nues. Je lui ai demandé ce qu’il en était d’une fille qui faisait pareil. Elle m’a répondu: « Oh ben, c’est une salope« . Encore maintenant. J’entends des gens de mon âge le dire, des gamines de 18 ans, aussi. Ça me fait mal de l’entendre après toutes les avancées qu’il a pu y avoir. Ça fait partie de la sexualité générale, des différences entre homme et femme. C’est sociétal.

Justement, depuis quelques mois, j’ai l’impression que la bd joue un rôle important pour casser les préjugés et la banalité du sexisme ordinaire. Il y a eu Les crocodiles de Thomas Mathieu, il y aura un ouvrage de la Petite Bédéthèque des Savoirs sur le féminisme et la prostitution.

Laëtitia: Il y a eu aussi trois collectifs auxquels j’ai participé, « En chemin, elle rencontre« , édité par une petite maison d’édition, Des ronds dans l’O. Amnesty International y a participé. Le but de ces projets étaient de combattre les violences faites aux femmes. J’ai bossé avec Gilles Rochier, sur une femme en prison, et avec Valérie Mangin, sur une petite poupée qui était bourrée de stéréotypes de genre et qui disait qu’il fallait être comme elle pour être une vraie fille. C’est très récent les études de genres. C’est normal que la bande dessinée accompagne cela.

Je ne sais pas quel âge à Thomas Mathieu, on doit avoir le même âge.Il y a sans doute quelque chose de générationnel ou une espèce d’éveil de conscience. C’est d’ailleurs top que ce soit un mec qui l’ait fait. « Arrêtez de faire chier les meufs, c’est relou! » Il y a pas mal de dessinateurs, dessinatrices qui ouvrent la voie. Je pense notamment à Julie Maroh qui a fait « Le bleu est une couleur chaude » qui a eu beaucoup de retentissement avec l’adaptation cinématographique d’Abdellatif Kechiche, La vie d’Adèle. A l’époque où la bd est sortie, c’était l’une des premières, avec Princesse aime princesse de Lisa Mandel, à raconter une histoire d’amour lesbienne. À ma connaissance, il n’y en avait pas eu tellement auparavant qui avaient pris autant d’ampleur.

Dans le dernier chapitre, vous n’êtes plus dans le rétrospectif et l’historique, mais dans l’anticipation. C’est à dire que vous imaginez ce que sera la sexualité dans le futur.

Laëtitia: (Elle se marre). On en a parlé avec Philippe. J’avais vu certaines choses. Puis, mon petit frère m’avait parlé aussi des réseaux sociaux, il voulait absolument que je parle de la façon dont les réseaux sociaux ont modifié les rapports au niveau des rencontres et du sexe. Moi, pour le coup, j’ai 32 ans, je n’ai pas grandi avec les réseaux sociaux. J’ai eu internet en 2000, à 16 ans. J’aurais pu me mettre su Meetic, mais ça s’arrêtait là. Je ne voyais vraiment pas l’intérêt.

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Une amie vient de déménager, elle s’est mise de suite sur Tinder pour rencontrer des gens, avoir des plans culs, et pourquoi pas trouver un mec. J’ai des copains gays qui y vont aussi, c’est beaucoup plus facile pour trouver un mec que d’avoir à chercher et de ne pas forcément tomber sur une personne pas forcément de la même orientation. On va vers le strict minimum, ça a simplifié les choses au maximum. Je ne dis pas que c’est le cas pour tout le monde, mais j’ai l’impression qu’on passe un peu outre l’étape primordiale de la séduction. Mais bon, tant qu’on arrive à se séduire une fois qu’on est l’un en face de l’autre.

Alors, vous imaginez cette fin où des drones d’une ville futuriste partent en repérage et trouvent deux humains en train de faire l’amour le plus naturellement possible. Impensable pour eux qui ne pratiquent plus que le sexe… virtuel.

Laëtitia: J’ai fait ce que j’ai pu. Philippe me disait: ce serait bien une ville, avec des voitures dans le ciel… Je l’ai vite freiné. « Non, non, Philippe, je ne fais pas ça, je ne dessine pas comme Mézières. » Au final, je suis contente du résultat, on voit la ville de très loin, sans voitures qui volent mais l’idée est là.

On a appelé les gens qui y vivent les humains augmentés – au début c’était les Fortrans, mais on s’est rendus compte que c’était le nom d’un laxatif!

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Finalement, en un an, ce fut de l’intensif! Vu le nombre d’imaginaire que vous fréquentez ne fusse que pour quelques cases, vous vous êtes donnée.

Laëtitia: À un tel point que je mélange tout maintenant! (Rires) Il y a eu des moments, des très petites périodes, pendant lesquelles j’étais charrette et je faisais jusqu’à trois pages en un jour, durant 16-17 heures. Ceci dit, c’est vrai que la fin de l’album, de la Reine Victoria au futur, j’ai tout fait en un mois et demi. Je n’en pouvais plus. J’espère que ça ne s’en ressent pas trop! C’est pour ça que parfois, il y a un peu moins de décors. Mais le plus long, ce fut le découpage, scénario et gags. Une fois cela fait, c’était plaisant.

Parfois, j’avais aussi des idées trop noires pour l’album. Il fallait que ce soit accessible au plus grand monde sans pouvoir non plus faire « le monde merveilleux » avec ça! J’ai essayé de placer une blague sur le caca, Philippe m’a retenu. « Ça ne va pas vraiment avec l’album« . Je voulais une grand-mère qui disait « c’est valable à tout âge » à propos du culte de la vierge. J’avais juste envie de rajouter une jeune fille qui aurait dit: « En plus, les vierges ne font jamais caca« . Philippe ne m’a pas interdit de le faire.

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À présent que l’album est sorti, comment percevez-vous le regard des lecteurs? J’imagine que ce n’est pas l’album qu’on feuillette le plus facilement en librairie!

Laëtitia: J’ai vu une personne le feuilleter très ouvertement en librairie, et il se marrait! Ça m’a fait fort plaisir!

Mais, ce n’est pas un livre qu’on achète sous le manteau, que du contraire. La couverture est rouge mais pas trash! Je pense qu’à partir de treize ou quatorze ans, selon les parents, on peut le lire.

Dans les écoles?

Laëtitia: Je ne suis pas contre, en tant que parent que je ne suis pas encore! Mais ce n’est pas le bouquin que je boycotterais pour les enfants. Pour les ados, ça pourrait faire une bonne entrée en matière. Mais ce n’est pas un livre d’éducation sexuelle! Puis, si ça leur permet de réviser leurs leçons d’Histoire.

D’autres projets BD pour vous, Philippe?

Philippe: Il y aura une suite à Sex Story, en tout cas. Pour le reste, on verra.

Merci à tous les deux!

Brenot - Coryn - Sex Story - couverture

Titre: Sex Story

One-shot

Scénario: Philippe Brenot

Dessin et couleurs: Laëtitia Coryn

Genre: Encyclopédie, documentaire, humour

Éditeur: Les Arènes

Nbre de pages: 204

Prix: 24,90€

Date de sortie: le 13/04/2016

 

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