Étienne Schréder sur Habana: « À Cuba, ils toisent la BD de la même manière que nous dans les années 50 »

Heureux qui comme Étienne Schréder a fait un beau voyage et des rencontres insoupçonnées jusqu’en 2010. Sans attendre Obama et à l’initiative de l’ambassade belge à Cuba avec la Région Bruxelles Capitale, l’auteur (pas forcément voyageur dans l’âme, pourtant) s’est rendu à Cuba, et plus précisément à La Havane, pour y rencontrer de jeunes et moins jeunes illustrateurs pour leur parler de BD dans un pays où le Neuvième Art a quasiment disparu depuis la « période spéciale » à la fin des années 80.

Etienne Schréder (2)

Avec l’aide du Bruxellois, d’abord vu comme un « fucking capitalist », ces auteurs cubains dont très peu avaient fait de la BD auparavant, nous livrent une intrusion singulière et fascinante dans le quotidien de La Havane, par le biais de nouvelles à milles lieues des guides touristiques peu recherchés. Deux revues sont parues à Cuba et ont fait l’objet d’un recueil de traduction en français, Habana, ainsi que d’une exposition au Centre Belge de la Bande Dessinée jusqu’au 23 mai. Nous en avons profité pour poser quelques questions à Étienne Schréder, un passionné dont la voix évoque celle de Maestro dans la série dessin animée « Il était une fois… ». Bref quelqu’un qui donne envie d’apprendre.

Exposition Habana – Gallery CBBD from Rémi Desmots on Vimeo.

Bonjour Étienne Schréder, comment vous êtes-vous retrouvé à Cuba?

C’est un projet né suite à un concours de circonstance et sans que cela ait été vraiment prévu. Je suis arrivé en 2009 à La Havane pour une Masterclass. Je n’étais pas le premier auteur de bd franco-belge à aller là-bas, il y avait eu Pierre Bailly et Olivier Deprez. Ma présence là-bas a été provoquée suite à une visite de Schuiten et Peeters à La Havane. Tout cela se faisait à l’instigation de l’attachée culturelle de l’ambassade de Belgique à La Havane, Marina Ogier, un nom bien connu dans la BD: c’est la soeur de Jean-Christophe (ndlr. journaliste BD à France Info). C’est elle qui a lancé l’idée d’une publication. Seulement, lors de ma première masterclass, j’ai bien du lui avouer que c’était inenvisageable. Le niveau était trop faible. Il fallait travailler bien en amont et durant un certain temps. Marina ne s’est pas découragé et à organiser une deuxième masterclass avec d’autres dessinateurs. La plus jeune avait 26 ans. Des illustrateurs – il n’en manque pas à Cuba -, très doués mais n’ayant cependant jamais fait de BD.

La gageure était de faire entrer ces illustrateurs dans un processus narratif, dans la BD. La première revue, Cronicas Urbanas, s’est faite très vite. Le deuxième a pris plus de temps comme je m’étais rendu compte des énormes faiblesses de scénario. J’ai travaillé dessus avec eux. Le dessin, il l’avait. Le deuxième album, Sonar Habana, est paru en 2014, dans le cadre d’un projet de coopération avec Wallonie-Bruxelles. Et l’album, Habana, traduit en français, vient de sortir et compile des histoires courtes des deux revues.

Les histoires ne sont pas nouvelles mais c’est la première fois qu’elles sont traduites.

Alexander Izquierdo & Duchy Man Valdera
Alexander Izquierdo & Duchy Man Valdera

Comment la BD est-elle intervenue pour faire pont entre les deux cultures?

J’ai parfois eu l’impression que nous étions attendus. Comment la BD est-elle entrée dans ce champ-là, c’est assez facile: chaque année, il y a une semaine culturelle belge à La Havane. Fatalement, la BD y est présente. Pas tous les ans et dans un tas de choses belges, comme le chanteur Marka. Mais la BD, par l’enthousiasme de Marina Ogier qui ne rêvait que de ça, est arrivée là. Et, au fil des ateliers et masterclass,  j’ai réalisé qu’il fallait – non pas faire le pont entre deux cultures – mais faire le pont avec la culture bd cubaine, sur place.  Elle avait existé jusque dans les années 80, avant de disparaître. Et quand je parlais des Argentins José Munoa ou Alberto Breccia, j’étais entendu.

L’héritage était là?

Oui oui. Et des Cubains travaillaient pour des maisons d’édition espagnoles, Gimenez était archi-connu. Mais tout s’est arrêté – bon c’était des publications magazines sur du papier de mauvaise qualité. Mais peu importe, ça existait – avec le début de la crise économique dans les années 90 suite à la chute de l’URSS. Cuba est entré dans sa période « spéciale ». Officiellement, elle est terminée. Officieusement, non, il y a toujours des pénuries avec des répercussions sur la BD. Les imprimeurs existent mais n’ont ni encre ni papier.

Dans Habana, il n’y a que deux professionnels de la Bande Dessinée, qui ont continué à en faire de tout temps, y compris après l’effondrement alors que la plupart de leur collègue se sont reconvertis. J’ai été encouragé à rencontrer les anciens dessinateurs cubains – c’est un peu Buena Vista Social Club dans le monde de la BD – et j’ai mis quatre ans à enfin les voir, pour qu’ils acceptent enfin. Je ne m’explique pas leur éloignement. Mais en les rencontrant, j’ai été surpris, ils savaient tout de mon travail en Europe et étaient très content de voir les jeunes prendre la relève. Ils étaient très positifs alors que je doutais. Je me demandais s’ils y croyaient encore. Ou n’était-ce pas ce phénomène qu’on connait si bien des vieux auteurs en place confrontés à la venue d’une nouvelle vague, de nouveaux talents? Ce n’est pas toujours reluisant, hein. Je ne citerai pas de nom. Chez ces cubains, je crois que c’était plus une forme de timidité. Ce furent des rencontres très productives.

Je me souviens d’un scénariste qui est venu nous rendre visite à l’atelier. Je lui ai cédé directement la place et la parole pour qu’il explique comment il concevait le scénario. Et il a dit exactement la même chose que moi. Évidemment, il n’y a pas trente-six manières d’aborder un scénario mais il y avait cette caution qui m’était apportée venant d’un des leurs. Parce que, mine de rien, il ne faut pas se voiler la face, la première chose que j’ai entendu de la bouche de ces dessinateurs était: « N’espère pas nous apprendre quelque chose en BD, fucking capitalist. » Authentique.

Donc du coup, vous y retournez?

Oui, le plus souvent possible. D’autant que mon travail sur Blake et Mortimer m’a permis un peu plus de voyager. Ça me fiat plaisir d’y aller, j’y ai un intérêt personnel.

Vous étiez familier de ce pays?

Pas du tout, je ne voyage jamais. On me dit que je voyage beaucoup. Ce n’est pas vrai, je me déplace, toujours au même endroit.

Qu’est-ce qui vous a marqué en arrivant là-bas?

J’ai été ébloui. La vieille ville – et une grande partie de La Havane – est une ruine. Une ruine habitée. C’est très émotionnant. Quand je voyage, je vais toujours dans des villes. Et là, ce fut le choc. Ce n’est pas pour rien que les albums faits avec ces « élèves » parlent de la ville.

Giancarlos Pruna Mirales
Giancarlos Pruna Mirales

Ce sont des histoires intimes. Et c’est assez intrigant de voir que beaucoup de dessinateurs « au sang chaud » sont plus dirigés vers le comics ou Disney. Dans Habana, ce n’est absolument pas le cas.

Attention, ils sont dedans aussi et n’échappent pas à la règle. Là où ils se fourvoient, c’est quand ils espèrent faire du manga. Mais, « dessinateur au sang chaud », l’expression est bien choisie, c’est ce qui fait leur différence par rapport à nous. Il y a une sorte d’énergie dans leur dessin. Et ça convient pas mal au comics. D’ailleurs, deux de ceux que j’ai rencontrés faisaient du comics drôlement bien fichu aux États-Unis sous un petit label.

Moi, je leur ai demandé de se débarrasser de leurs influences. Ceux qui étaient tout à fait engoncés dans le comics ou le manga n’ont pas continué, ils ne sont pas arrivés au bout. Mais ils se sont intéressés et ont vu que l’esthétique propre à leurs genres n’était pas la seule viable. Et en regardants les anciens d’Amérique Latine, ils se sont aperçus qu’il y avait moyen de faire autre chose. Ils les connaissent mal leurs grands anciens.

Jesus Rodriguez Perez
Jesus Rodriguez Perez

Finalement, ils ont écouté le « fucking capitalist » que vous n’étiez pas vraiment. Qu’est-ce qui a changé la donne, qui a fait qu’ils y ont pris goût?

Encore une fois, un concours de circonstance, du pur hasard. Ça avait commencé violemment avec ce fucking capitalist. Ça s’est poursuivi sur le même ton. Toujours en Espagnol, alors que je ne le parlais pas. J’avais donc une interprète, elle travaillait pour la première fois pour moi et se limitait aux traductions officielles. Dès que ça dérapait, elle se taisait. Et l’un des jeunes, l’auteur d’une des histoires les plus fortes, lâche à un moment: « À quoi ça sert de venir suivre des cours puisque, de toute façon, on ne sera jamais publiés et que ce seront toujours les mêmes qui seront publiés: les plus mauvais. » Tout le monde rigole et moi, je ne comprends rien puisque ma traductrice s’est arrêtée. À midi, je l’ai attrapée et lui ai demandée de me traduire. Elle ne voulait pas, disant que ça manquait de respect par rapport à moi. Ça tombait bien c’était ce qui m’intéressait et j’ai redémarré mon cours de l’après-midi sur cette thématique.

Avant ça, j’avais aussi commis une grosse gaffe qui leur a beaucoup plu. Dans ma classe, au moment d’aborder le scénario, un vieux monsieur avait pris la parole: « Voilà ce que je vais faire comme histoire sur La Havane. » Il m’a sorti une sorte de dépliants touristiques à l’usage du touriste de base. Je me souviens très bien de ce que je lui ai répondu, sans savoir qui il était: « Merci beaucoup Monsieur, vous m’avez évité deux heure de discussion en énumérant tout ce que je ne veux pas voir. » Le monsieur est parti, vexé, et le soir-même, j’apprenais qui il était par un coup de fil de l’Ambassade. Me demandant « s’il était vrai que j’avais mis à la porte un des auteurs les plus célèbres de Cuba?« .

Exposition Habana - Cronicas Urbanas - CBBD (3)
Dick Manresa

C’était conflictuel quand même au départ?

C’était surtout narquois mais aidé par deux-trois anecdotes comme celle-là, ça a été. D’autant que par un vieux truc de maître d’école – ce que je n’ai jamais été ni enseignant, je ne fais que transmettre ce qui m’a été moi-même transmis par François Schuiten ou Hislaire quand j’avais 40 ans -, j’ai vite repéré le meneur pour lui donner une responsabilité. J’ai très vite repérée la meneuse (qui, en plus, était la seule avoir une vraie culture BD), je l’ai chargée de la responsabilité du bouquin et l’ai invitée avec moi au Festival BD d’Alger. Je lui ai coupé les ongles et elle s’est tenue de manière très convenable.

Vous disiez ne pas parler espagnol, pourtant vous les traduisez.

Non, je les ai adaptées et comme je les ai accompagné dans l’écriture, j’ai joué à l’accoucheur, je savais de quoi il retournait. J’ai gardé l’esprit de leur histoire. Parce que le scénario, c’est vraiment ce qui péchait. Vous savez, si on s’échappe de Cuba, il y a tellement de bons dessinateurs. Mais des bons raconteurs d’histoires, il y en a très peu – je ne m’inclus pas dans le lot-. Mais je me suis tellement intéressé à la narration et au scénario dans ma pratique professionnelle et personnelle que ce n’était pas compliqué, pour moi, de faire passer ça. Enfin si, à certains moments.

Maison Autrique - Cronicas Urbanas

On parlait de la langue, ça peut être une barrière, non?

J’avais déjà vécu deux telles expériences en Inde. Là, c’était encore plus fort. Dès que je parlais anglais, ils se mettaient tous à rire, ce qui permettait une bonne ambiance. En plus de quoi, il n’avais jamais – non pas lu mais – vu de bande dessinée. Si j’avais réussi là-bas, il n’y avait pas de raison que ça n’aille pas à Cuba. Puis, j’ai des petits trucs. Je me sers du cinéma, j’avais pris des films, de Citizen Kane à Kill Bill. Je leur demandais ce qu’ils trouvaient comme ressemblances et différences. Ils ont une large culture littéraire et cinématographique. Je devais m’en servir pour pallier à leur manque de connaissance de la BD. Tout en insistant sur le fait que la BD n’était pas du cinéma.

« On ne publiera que les mauvais. » Au final, non, puisqu’il y a Habana qui vient les faire mentir.

Ah oui mais il est interdit à la vente à Cuba…

C’est une blague?

… mais on peut le donner! (rires)  C’est la deuxième phase de notre projet: arriver à publier ça là-bas. On en est très loin, les barrières administratives sont invraisemblables.

Arassay Hilario Reyes/ Yasser Atala Abreu
Arassay Hilario Reyes/ Yasser Atala Abreu

Ils ont peur des livres à ce point?

Non, non, ça n’a rien à voir avec ça même si c’est un moyen de la juguler. C’est l’héritage de la bureaucratie soviétique. Il n’y a donc pas d’éditeur indépendant, tous font partie du pouvoir. Les éditeurs peuvent en principe publier tout ce qu’ils veulent. Sauf qu’ils doivent remettre leur programme de publications… un an à l’avance au comité des écrivains qui le regarde ou pas. C’est terrible. On a bien essayé de passer par là pour le premier, un éditeur cubain s’en chargeait. Seulement, nous sommes arrivés trop tard et nous n’avons pas obtenu l’ISBN. Ce qui suffit pour interdire un bouquin de vente. Cela ne veut pas dire que je ne peux pas m’installer au coin d’une rue, les distribuer gratuitement ou les vendre à un prix symbolique. Ça veut simplement dire qu’il n’est pas disponible en librairie. Et des librairies, il y en a beaucoup! Par contre, il peut être dans les bibliothèques. Et chance, il y en a encore plus. Donc les deux publications espagnoles circulent quand même. Elles ont rempli leur rôle, ont créé de nouveaux foyers de dessinateurs.

Là, on examine ensemble la possibilité de créer une maison d’édition uniquement pour la bande dessinée. Et là, on est soutenu à fond par les anciens dessinateurs qui, eux, ont pignon sur rue et sont des gloires nationales. Enfin, un au moins, Juan Padròn, le créateur d’Elpidio Valdes, le Tintin cubain qui a dépassé un peu les frontières. D’ailleurs le Manneken Pis a été habillé deux fois en Elpidio Valdes. Ce personnage a eu droit à des dessins animés, ce qui l’a rendu très populaire. Il faut dire que le gouvernement met un paquet d’argent sur l’animation qui est très développée.

Elpidio Valdes

Au lieu d’aider un peu la BD à se développer, alors?

Par rapport à la BD, ils sont un peu comme nous dans les années 50. Ça leur semble insignifiant. Ça a toujours été comme ça, c’est un truc pour les gosses, sans valeur. Par contre l’animation…

Regardez, chez nous, à Bruxelles – je dis Bruxelles parce que je ne suis même pas sûr que ce soit le cas ailleurs – on accorde une valeur à la BD mais ça a été un combat acharné. Même dans l’enseignement, maintenant, la BD commence à montrer le bout de son nez. Mais on est encore loin du compte.

Dans Habana, il y a une histoire courte qui est sans doute la plus singulière, La Créature. Fait notamment avec des morceaux de journaux, elle reflète bien le climat d’embargo, non?

C’est une attaque à peine déguisée contre la censure de la période « spéciale », moment où tout s’effondrait et où l’État a fatalement verrouillé toutes les positions possibles, avec des exils atroces. D’ailleurs, aucun des auteurs n’a voulu parler de ça, c’est dire à quel point c’est encore bien présent chez eux. L’exil est continu.

Exposition Habana - Cronicas Urbanas - CBBD (1)
Arassay Hilario Reyes

Quel est le regard des deux professionnels sur la BD à Cuba?

Le problème est qu’ils sont moralistes, il y en a pas mal à Cuba. Du coup, dans leur scénario, j’ai essayé de contourner leurs œillères. Ils sont tous les deux blacks, c’est symptomatique de la considération de la BD, c’est un métier pour blacks. Comme partout le racisme est présent là-bas.

Ces deux auteurs sont aussi sincères, ils ne rêvent pas de l’étranger. C’est chez eux que ça doit se faire. L’un deux à eu cette formule: « Moi, je veux avoir mon nom sur un livre, une fois. »

Que retirez-vous de cette expérience?

Je continue à croire en la BD. Et c’est déjà pas mal à notre époque!

Merci beaucoup Étienne!

habana-cover (1)

Titre: Habana – Histoires de La Havane

Recueil de nouvelles

Noir et blanc et couleurs

Auteurs: François Schuiten, Benoît Peeters, Rémy Desmots, Étienne Schréder, Giancarlos Pruna Mirales, Dick Manresa, Dunieski Aguilerra Barrera, Alexander Calcines Makeichik, Lysbeth Daumont Robles, Yuri Diaz Caballero, Arassay Hilario Reyes, Yasser Atala Abreu, Jesus Rodriguez Pérez, Maria Esther Lemus Cordero, Hector Saroal Gonzalez, Ian Ponce, Alexander Izquierdo, Duchy Man Valdera, Nara Miranda Lorigados, Yaima Castro Zabala et Alejandro Abella Quintana

Nbre de récits: 15

Nbre de pages: 128

Éditeur: Maison Autrique

Exposition au CBBD jusqu’au 22 mai

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