Des personnalités immortelles par une BD qui fait plus vrai

Non, le cinéma n’a pas le monopole du biopic. Si ces dernières années, le grand écran a été envahi par toute une série de films abordant la vie de multiples personnalités issues de tous les domaines possibles et imaginables et oscillant de la popularité interstellaire au quasi-anonymat, la bande dessinée n’est pas en reste. Comme le prouve notre sélection de livres: Le cas Alan Turing (Histoire extraordinaire et tragique d’un génie), Maudit Allende!, Einstein et 12, rue royale.

Alan Turing, un esprit brillant condamné aux oestrogènes

Peut-être un peu oublié de notre Histoire, Alan Turing est revenu en grâce par l’intermédiaire du film de Mortun Tyldum, The imitation game avec l’incroyable Benedict Cumberbacht. Et on peut le comprendre tant son destin exceptionnel (celui d’un homme appelé à mettre au point un système qui permettra de contrer les messages codés des Allemands pendant la Seconde guerre mondiale) met aussi en valeur la face obscure de l’humanité.

Delalande - Liberge - Le Cas Alan Turing - jogging

Quelques années après la déportation des Juifs mais aussi des Tziganes et des homosexuels, Alan Turing subit lui aussi la persécution (requise même dans un tribunal pour « Indécence grave ») en raison de sa propre homosexualité. Et l’homme, qui avait pris pour habitude de toujours se dépasser, de sombrer irrémédiablement, d’oestrogènes en oestrogènes, jusqu’au suicide (même si la thèse n’est pas confirmée, c’est cette voie que les deux auteurs ont choisi de suivre en voyant la célèbre pomme à la cyanure comme arme du crime) qui le délivrera de sa souffrance physique mais surtout mentale. Celle d’être devenu « la honte de la nation », puritaine qui plus est et cause de tous ses maux, lui qui était un homme des plus équilibrés et grand sportif avant qu’on ne le diabolise.

Participant au renouveau « BD » des Éditions Les Arènes, Éric Liberge et Arnaud Delalande se sont attelés à donner une vision personnelle et artistique de la vie de ce surdoué des maths. Avec ce choix du maelstrom de souvenirs remontant à la surface comme (dit-on) lorsque la mort vous prend. Graphiquement superbe, l’ouvrage propose ainsi de nous inviter dans l’intimité de cet homme d’exception et de sa quête, ultime, d’une identité à jamais perturbée. Et si on a un peu plus de mal avec la partie expliquant les recherches de Turing pour enrayer et comprendre les communications codées des Allemands, on est subjugués par la manière dont les turpitudes de l’homme prennent cours et dessin et dont les références (celle de Blanche Neige, oeuvre de chevet de Turing) s’agencent. Dommage, pourtant que la fin conclue sans doute trop vite au fait que la pomme de Turing est en fait celle d’… Apple. Un mythe assez souvent contesté. Mais pas de quoi bouder le plaisir de cette oeuvre nous rappelant à nos maux.

Delalande - Liberge - Le Cas Alan Turing - couverture

Titre: Le cas Alan Turing

Scénario: Arnaud Delalande

Dessin et couleurs: Éric Liberge

Genre: Biographie, Historique

Éditions: Les Arènes

Nbre de pages: 80

Prix: 18€

Date de sortie: 07/10/2015

Extraits:

Einstein: to be or not to be, tout est relatif

D’un scientifique à un autre, il n’y a que quelques planches. La BD est le lieu de tous les possibles. Et après Turing, c’est à une vraie star (à tel point qu’il en souffrit) que nous nous intéressons grâce à Corinne Maier et Anne Simon, un tandem qui n’en est pas à son coup d’essai.

Corinne Maier - Anne Simon - Einstein - Enfance

Après Freud et Marx, de multiples traductions, les deux auteures ont donc gagné une certaine confiance à aborder n’importe quelle personnalité parmi les plus mémorables du XXème siècle. Et cette fois, c’est Albert Einstein qui pointe le bout de sa moustache. Un nom qui évoquera à tout un chacun toute une série de choses, plus ou moins véridiques. Et c’est donc à Maier et Anne Simon (dont le dessin s’inscrit dans la mouvance d’un Mathieu Sapin, par exemple) qu’incombe la tâche de faire la part des choses et de mettre en lumière la vie autant privée que professionnelle du papa de la formule qui révolutionna les sciences (E=MC²) – et ce, même s’il se murmure qu’un « petit belge » pourrait bien mettre à mal cette théorie de la relativité.Corinne Maier - Anne Simon - Einstein - expérience De l’atome à la lumière en passant par la bombe atomique et les femmes de ce bon Albert, Einstein, une biographie dessinée fait la part belle à l’humour tout en, mine de rien, informant un maximum. Les thèmes abordés sont légions et pourtant – et c’est la force du tandem magique – le lecteur s’enrichit sans s’en rendre compte. Bref, le parfait livre pour se payer une bonne tranche de rigolade hilare tout en se permettant le luxe de briller en société.

Corinne Maier - Anne Simon - Einstein la biographie - Couverture

Titre: Einstein

Scénario: Corinne Maier

Dessin: Anne Simon

Genre: Biographie, Humour, Histoire

Éditions: Dargaud

Nbre de pages: 64

Prix: 14,99€

Date de sortie: le 02/10/2015

Extraits:

Maudit Allende: l’autre 11 septembre

On change totalement de monde pour nous intéresser à la politique telle qu’elle avait cours, il n’y a pas si longtemps dans un pays emblématique de l’Amérique du Sud. Un pays plongée dans les années Allende puis Pinochet. Deux destins d’hommes à nuls pareils qui ont forcément changé la face de ce petit (mais long) pays niché entre l’Argentine et le bleu Pacifique: le Chili.

Olivier Bras - Jorge Gonzalez - Maudit Allende - voiture

Après Retour au Kosovo, Jorge Gonzalez continue ainsi de sonder les turpitudes de l’Histoire, qu’elles soient à l’Est ou complètement à l’Ouest, sur un terrain pas vraiment facile à appréhender pour les lointains (et dans le temps et dans l’espace) Européens que nous sommes. Et il le fait admirablement bien avec ces pastels belles à se damner. Cette fois, c’est avec un auteur novice dans la BD, mais plume bien connue de Libération, Olivier Bras, que Jorge Gonzalez explore quelques décennies de l’histoire chilienne. Avec le choix narratif de séquencer le récit en trois histoire qui se rejoignent pourtant. Celle de Léo, issu d’une famille installée en Afrique du Sud après l’accession au pouvoir du marxiste Salvatore Allende. C’est de loin et par les rares matches de foot impliquant l’équipe chilienne que Léo a eu contact avec son pays de naissance dont il ne connaît pourtant pas grand chose.

Olivier Bras - Jorge Gonzalez - Maudit Allende - meeting

Puis en parallèle, ce sont les vies d’Allende et de Pinochet qui se composent par petites touches, de la naissance au règne. Le tout accompagné d’une réelle vision d’artiste et d’un sens inégalable de la représentation et de l’imagé. Et ce, même si on éprouve de temps à autre quelques problèmes de lisibilité sur certaines double-pages en rupture avec le rythme du planche-par-planche mais n’en donnant pas des indices suffisants (c’est le cas notamment de la scène du dîner de la famille de Léo). Mais outre ce petit détail peu important, Jorge Gonzalez réussit une nouvelle fois à nous happer dans ce récit à l’issue fatale pour ce Maudit Allende (qui se suicide le 11 septembre 1973, refusant la reddition) tandis qu’Olivier Bras réussit une reconstitution précise et très intéressante. Et si le récit est politique, il est aussi avant tout une histoire de quête d’identité pour chacun de ces personnages en proie à dilemmes et doutes. Et là aussi, ce roman graphique brille à les éclairer. En pudeur et en touche fulgurante, une aventure graphique fortement conseillée où chaque case fait art.

Olivier Bras - Jorge Gonzalez - Maudit Allende - Couverture

Titre: Maudit Allende !

Scénario: Olivier Bras

Dessin et couleurs: Jorge Gonzalez

Genre: Historique, Biographie

Éditions: Futuropolis

Nbre de pages: 128

Prix: 20€

Date de sortie: le 05/11/2015

Extraits: 

Les sept défis capiteux du 12 de la rue royale

Après la politique et le monde de la science, préparez vos palais, voilà une BD qui a du goût et qui nous plonge dans les marmites du mythique restaurant lyonnais « La Mère Brazier » et de son chef à toute épreuve, Mathieu Viannay (non non, pas celui qui chante « Pas là »).

12 rue royale - Hervé Richez - Efix - voisin

Enfin… à toute épreuve… ça reste à vérifier. Et ça tombe plutôt bien, un satané olibrius a décidé de tester le chef. En effet, un peu à l’étroit dans son restaurant assailli par des hommes d’affaire qu’il ne vaut mieux pas décevoir, Mathieu songe à l’agrandissement. Problème, il a l’argent, la volonté et la réputation d’un restaurant qui marche mais il reste un obstacle de taille: le voisin. Celui-là même qui a confié au restaurateur qu’il allait vendre son immeuble mais qui ne résiste pas à l’envie de jouer avec les nerfs du meilleur ouvrier de France. Et le voilà qui fixe à Mathieu une liste de sept défis, capitaux autant que capiteux, s’il veut obtenir l’immeuble. Et dans les fumets des cuisines et le travail des meilleurs produits de saison, Mathieu Viannay va devoir se dépasser et échapper à la tentation de tout laisser tomber.

À proprement dit, voilà une bande dessinée qui s’échappe un peu des chemins du véridique et de la biographie pour céder le pas à une histoire créative, fantaisiste et originale dans les pas du jeune chef Viannay, réel chef d’orchestre des cuisines sans pour autant ôter sa dimension documentaire et descriptive du quotidien à deux cents à l’heure de l’équipe d’un restaurant prisé. Que dure le coup de feu car il réussit plutôt bien à Hervé Richez (au scénario) et à Efix (pour le dessin et les couleurs). Faisant leur la frénésie productive qui hante les pièces de La mère Brazier, les deux auteurs prennent un malin plaisir à nous faire saliver devant des plats concocté avec amour et passion. Et une histoire à leur juste hauteur. Sans temps mort et avec un énorme boulot conceptuel et graphique pour faire coller fond et forme, 12 Rue royale manque parfois de couleurs mais nous entraîne dans un récit qui tranche avec les autres productions BD souvent semblables (à quelques détails prêts) abordant la gastronomie et les arts de la table. Coup de chapeau donc à cette BD qui de manière innocente nous en apprend beaucoup plus ce qu’on ne pensait et nous attache profondément à l’univers de La Mère Brazier. Bon quand est-ce qu’on (y) mange?

12 rue royale - Hervé Richez - Efix - couverture

Titre: 12, rue royale ou les sept défis gourmands

Scénario: Hervé Richez

Dessin et couleurs: Efix

Genre: Autofiction, Culinaire, Humour

Éditions: Bamboo

Collection: Grand Angle

Nbre de pages: 78

Prix: 18,90€

Date de sortie: le 04/11/2015

Extraits:

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