Gihef: « Je me suis davantage tourné vers le scénario pour explorer des univers totalement différents »

Rockeur, membre du terrible et mythique Boy’s bande dessinée, cinéphile, dessinateur, Gihef est un vrai touche-à-tout. Sans doute faudrait-il des heures pour sonder cette personnalité de plus en plus incontournable dans le monde du Septième Art. En quelques mois, ce Tervuerenois d’origine carolo dévoile encore un peu plus toutes les cordes d’un arc qui semble extensibles à souhait. Et ce à travers deux nouvelles séries à des lieues l’une de l’autre. 

La première, en compagnie du dessinateur démentiel Pino Rinaldi (que Gihef n’a même pas encore rencontré en chair et en os) fait revivre l’un des plus emblématiques compagnons de lecture de littérature française du XXème siècle puisqu’elle ressuscite le personnage d’Hubert Bonnisseur de la Bath, alias OSS 117. Dans une version beaucoup plus proche du roman de Jean Bruce à l’heure où beaucoup de jeunes garde l’image du personnage balourd incarné par Jean Dujardin. La deuxième série propose une variation musicale, romantique et vintage autour d’un immeuble de l’intemporel Greenwich Village. Allié à la virtuosité d’Antonio Lapone, Gihef touche là aussi de l’or, et c’est tout bonus pour le lecteur que nous sommes. Nous avons posé quelques questions à l’auteur qui fourmille de bien des projets en tant que scénariste mais aussi dessinateur.

Gihef Portrait

Bonjour Gihef, vous avez vécu une rentrée plutôt chargée, non ? 

Oui en effet, mais ce sont les hasards du calendrier. Et le temps passé sur chaque projet diffère pour multiples raisons.

Avec deux nouveautés fortement différentes mais qui se rejoignent dans leur goût du revival, d’offrir un voyage dans le temps salvateur au lecteur. Vous aimez ça retourner dans le passé ? Le reconstruire ?

Je n’ai pas cette prétention. Je me contente de rendre hommage à une période que j’affectionne tout particulièrement. À son style de vie, ses icônes et son esprit.

Gihef - Retour vers le futur

Alors, pour le coup, fameux défi, s’emparer du personnage mythique de Jean Bruce : OSS 117. Comment s’est passé l’opération ? Était-ce une volonté personnelle ou une proposition de l’éditeur ?

Contrairement à ce qu’on pourrait penser, ce n’est pas du tout une commande de l’éditeur, mais bien mon idée depuis le départ. Nous avons d’ailleurs mis pas mal de temps à trouver le bon éditeur pour le projet et avons dû passer par plusieurs ajustements de toutes parts afin de le concrétiser.

J’imagine que vous étiez familier avec le personnage, au moins par le film. Mais était-ce une de vos lectures de jeunesse ?

Non, j’ai découvert l’univers par le biais des films de Michel Hazanavicius. Mais je me suis bien entendu mis aux lectures par la suite. Néanmoins, mon père était un fervent lecteur des romans et j’ai appris récemment que mon grand-père maternel l’était aussi. Le personnage a donc traversé trois générations dans ma famille avant d’atterrir sur ma « table d’opération ».

Oss 117 - Tequila Molotov - Gihef - Pino Rinaldi Hubert Bonisseur de la Batte

Ce n’est pas non plus la première fois que le personnage devient héros de BD. Vous parlez, dans les remerciements, de « redonner vie aux aventures d’Hubert Bonnisseur de la Bath en cases et en bulles ». Comment vous y êtes-vous pris ? Comment fait-on pour apposer sa patte sans pour autant dénaturer le personnage ?

Ça n’a effectivement pas été simple. D’ailleurs, il a fallu environ trois ans pour concrétiser le projet. D’abord, Martine Bruce – la fille de l’écrivain originel et créateur de la série – ne voulait pas retrouver le même ton parodique que dans les films avec Jean Dujardin. Nous avons donc opté pour un retour aux sources en décidant d’adapter les romans écrits par son papa. Il a fallu ensuite trouver un juste milieu pour tenter de rallier à la fois le public des films récents et celui des romans. Ce n’était pas une mince affaire. Mais nous sommes parvenus à un bon compromis en préservant l’esprit des romans d’espionnage, tout en incluant un ton léger et humoristique à l’ensemble. J’aime à penser que nous avons créé un univers dans la veine des premiers films de James Bond avec Sean Connery, tels que Goldfinger ou Thunderball.

Gihef - James Bond

Mais, de cinéma, il en est également question dans votre manière d’agencer les planches, de les découper. N’envisagez-vous pas la BD plus comme du cinéma que de la BD elle-même ?

Disons que cela fait partie de mes influences depuis le début de ma carrière. Mais je pense que c’est générationnel. La plupart des collègues qui ont mon âge travaillent également dans cet esprit. Nous ne pouvons plus faire de la BD comme il y a 30 ans, ça n’aurait plus aucun sens. Il n’y a plus rien à inventer.

D’autant que j’ai l’impression que, dans le monde de la BD mais pas que, il y a ce retour à des figures emblématiques du Septième Art Français (les Gabin, Ventura etc.) ou en tout cas à l’aura de leurs aventures, pensez-vous qu’il y ait une certaine nostalgie (sans qu’elle ne soit négative pour autant !) ? Pourquoi ?

A vrai dire, je n’en ai aucune idée. Je n’y ai même jamais songé. Mais c’est vrai qu’il y a quelques séries aujourd’hui qui peuvent y faire penser. Néanmoins, je n’ai pas l’impression que ce soit une majorité.

Une réappropriation du mythe des Tontons Flingueurs qui aurait fait une incursion dans le Neuvième Art.
Une réappropriation du mythe des Tontons Flingueurs qui aurait fait une incursion dans le Neuvième Art.

Ce cinéma français, il vous a bercé aussi ?

Oui, bien sûr. J’ai découvert Audiard assez jeune par exemple, grâce à mes parents. Mais on parle de films datant des années 50 et 60 et je n’étais pas vraiment né, alors bon…

Comment s’est passé la collaboration avec Pino Rinaldi qui nous ramène lui aussi dans cet effet vintage très années 60 ?

Comme il vit à Rome et moi en Belgique, nous avons essentiellement travaillé par e-mails interposés. À ce jour, nous ne nous sommes toujours pas vus, mais il est question que nous dédicacions ensemble prochainement.

Oss 117 - Tequila Molotov - Gihef - Pino Rinaldi Garde

En étant dessinateur devenu scénariste, cela a influencé votre manière d’orienter vos dessinateurs, de « jouer » avec leur style propre ?

Justement, non. En tant que dessinateur, j’aime qu’on me laisse pas mal de liberté dans ma mise en scène. Du coup, je m’efforce de ne pas être trop directif avec mes dessinateurs. J’écris mes découpages, je ne les dessine pas. Néanmoins, je suggère toujours une description relativement précise de certaines scènes, afin d’aiguiller au mieux mon (ou ma) camarade.

Cependant, je suis très pointilleux sur le rythme des dialogues et de la mise en scène, aussi je m’efforce de signaler lorsqu’une scène nécessite un changement de strip et j’autoriser rarement à changer les dialogues de place. C’est le seul aspect sur lequel je sois extrêmement pointilleux. Mais il m’arrive aussi de changer d’avis en cours de route, lorsque je vois que tel ou tel dialogue ne fonctionne pas avec la mise en scène suggérée. Il faut savoir s’adapter, c’est là que réside tout le secret d’une bonne collaboration.

Car, dans votre autre nouveauté, le fantastique Greenwich Village, vous rencontrez Antonio Lapone, autre artiste avec un style totalement à part et vintage, avec une originalité folle. J’imagine que quand on est scénariste, tomber sur un dessinateur comme ça, ça donne des envies ?

Oui, bien sûr. D’ailleurs, la principale raison pour laquelle je me suis davantage tourné vers le scénario ces derniers temps, c’est la possibilité d’explorer des univers totalement différents les uns des autres, autant graphiquement que narrativement. En cela, j’ai eu beaucoup de chance jusqu’à présent.

Greenwich Village - Gihef - Antonio Lapone (18)

Greenwich Village, vous y êtes déjà allé ?

Pas encore, mais Antonio y est allé et à collecté une documentation assez conséquente. Plus que l’esprit du quartier tel qu’il existe aujourd’hui, c’est l’esprit des comédies américaines de années 50-60 qu’il m’intéresse de développer dans Greenwich Village.

Après, le Village a certainement changé avec le temps ? Comment vous y êtes-vous pris pour restituer cette ambiance sixties, sa frénésie, son époque « Pan Am » ?

Cela passe essentiellement par ma passion pour le cinéma et la culture de ces années-là. J’ai découvert le cinéma de Wilder, Cukor & co assez jeune et cela m’a plu instantanément. Musicalement aussi… Je suis un fan absolu de Dean Martin par exemple. Les stars hollywoodiennes de l’époque avaient une « coolitude » qui n’existe plus aujourd’hui. Je ne sais pas à quoi c’est dû… L’insouciance de l’époque, une joie de vivre qui n’aurait plus sa place aujourd’hui….

Greenwich Village - Gihef - Antonio Lapone (12)

Avec des personnages bien campés également. Vous nous en parlez ? Du quel êtes-vous le plus proche ?

Je pense que celui auquel je m’identifierais le plus facilement, c’est Norman Oaks. J’ai moi aussi un petit côté bougon qui aspire à la tranquillité (même s’il m’arrive d’être assez festif).

Pour le reste des personnages, il était important de les définir dès le départ car si beaucoup d’entre eux n’ont qu’un tout petit rôle dans ce premier album, ils peuvent se retrouver propulsés au premier rôle dans un prochain. C’est le concept de la série : le véritable héros, c’est l’immeuble. Et ses habitants prendront chacun à leur tour le devant de la scène dans leur propre histoire.

Autre personnage important, c’est le bruit, cette musique qui embête pas mal Norman Oaks. Greenwich Village est très musical, comme l’était votre atelier/bureau au moment de sa conception ? J’ai en effet lu que vous travailliez en musique ? Est-elle absolument nécessaire ? Que vous apporte-t-elle ?

Avant tout, c’est une question d’ambiance. Un peu à la manière d’un soundtrack de film. Selon l’univers sur lequel je travaille, je choisis une musique de fond qui se marie bien avec. Par exemple, pour OSS 117, j’ai beaucoup écouté du Michel Magne (sa BO d’OSS 117, mais aussi les Tontons Flingueurs/Ne nous fâchons pas), des BO de James Bond (les anciens bien sûr) ou du jazz. Pour Greenwich Village, ça allait plutôt de Sinatra à George Gershwin, en passant par Dean Martin ou Billie Holiday.

Greenwich Village - Gihef - Antonio Lapone (7)

Tout nous indique que c’est le tome 1 d’une série, la suite est déjà pensée et écrite ? S’agira-t-il des mêmes personnages ?

En effet, pour le moment j’ai du matériel pour quatre albums. Si le succès est au rendez-vous, il pourrait y en avoir plus. Le second tome sera une pseudo histoire policière, un hommage direct aux films d’Hitchcock, et mettra en avant le personnage de Cole – l’artiste sculpteur du deuxième étage. Le troisième récit sera quant à lui un conte de Noël dans l’esprit de It’s A Wonderful Life de Frank Capra. Cette fois, ce sera la famille Macalistair qui sera au centre du récit. Et enfin la quatrième histoire évoquera les tensions raciales régnaient encore beaucoup à l’époque et l’avènement de la ségrégation (on y croisera peut-être même Martin Luther King), le tout sur fond de comédies musicales.

Et pour OSS 117 ?

Pour le moment trois tomes sont prévus. Je viens de terminer l’écriture du troisième qui se déroulera en Inde et sera adapté du roman Lila de Calcutta. Le second aura pour cadre la Grèce et sera tiré du roman Les Espions du Pirée.

Quels sont vos projets à côté de ceux-ci ?

Oulah… J’en ai beaucoup. Pour commencer, je collabore avec l’auteur, Renaud De Vriendt, d’une série de romans « jeunesse » à paraître chez Kennes Éditions dont j’assurerai l’adaptation en BD, au scénario mais aussi au dessin. Ce sera un virage à 180° au niveau graphique par rapport à ce que le public connaît de mon travail.

Gihef - Renaud De Vriendt - JusticeS - Kennes

Pour Kennes encore, je travaille sur l’adaptation en BD d’une autre série de romans « jeunesse » écrits par Catherine Girard-Audet (auteur de La Vie Compliquée de Léa Olivier) qui se déroule dans l’univers des contes de fée. La série s’appelle d’ailleurs « L’Envers des Contes » et c’est la dessinatrice Rachel Zimra (Kiri) qui assure la partie graphique.

L’Envers des Contes - Gihef - Rachel Kiri Zimra - Kennes

L’Envers des Contes - Cendrillon - Gihef - Rachel Kiri Zimra - Kennes

Et enfin toujours pour Kennes, j’adapte un roman de Martin Michaud – « Sous la Surface » – qui paraîtra en deux tomes. Il s’agit d’un thriller à l’américaine se déroulant dans les coulisses de la campagne présidentielle de 2016.

Je collabore également avec mon compère de Complots, Alcante, sur une série un peu rock’n’roll qui aborde l’univers des paparazzi. Ça s’appellera « Starfuckers ». On a essayé de faire un truc un peu dans l’esprit de Californication dont je suis fan absolu.

Et pour finir, Alcante et moi avons entamé une autre série concept pour les éditions Delcourt. Ca s’appellera « Gallery ». L’idée est de raconter une histoire (fictive bien entendu) horrifique qui se cache derrière un tableau célèbre. Nous avons inauguré la collection avec Le Cri d’Edvard Munch et American Gothic de Grant Wood. Le premier est dessiné par Luc Brahy et le second par Stéphane Perger (qui ont tous deux déjà collaboré à notre série Complot).

De quoi nous mettre l’eau à la bouche! Merci beaucoup Gihef!

Et si, ici, on a d’avantage parlé du Gihef scénariste, on ne peut résister à l’envie de vous prouver qu’au dessin, l’homme a un talent diabolique. Petit aperçu de ce qu’on trouve dans ses partages Facebook. Régalez-vous!

D’actualité:

Oss 117 - Tequila Molotov - Gihef - Pino Rinaldi - Couverture

Série: OSS 117

Tome: 1 – Tequila Molotov pour OSS 117

D’après les romans de Jean Bruce

Scénario: Gihef

Dessin: Pino Rinaldi (Stéphane Perger pour la couverture)

Couleurs: Usagi

Genre: Espionnage, Action, Humour

Éditeur: Soleil

Nbre de pages: 48

Prix: 11,95€

Date de sortie: 16/09/2015

Synopsis (éditeur): OSS 117, arrogant agent de la CIA, est un séducteur hors pair et excelle dans les « mises au poing ». Envoyé en mission secrète dans l’ambassade soviétique de Mexico, il lui faudra user de ses multiples talents pour s’infiltrer en territoire ennemi et découvrir ce qui s’y trame réellement !

Extraits:

Greenwich Village - Gihef - Antonio Lapone - Couverture

Série: Greenwich Village

Tome: 1 – Love is in the air

Scénario: Gihef

Dessin: Antonio Lapone

Couleurs: Anne-Claire Thibaut-Jouvray

Genre: Comédie romantique, Musical

Éditeur: Kennes

Nbre de pages: 48

Prix: 14,95€

Date de sortie: 16/09/2015

Synopsis (éditeur): Printemps 1960. Norman Oaks est chroniqueur à la pige pour un journal new-yorkais. Il vit seul mais heureux dans son appartement de Greenwich Village. Sa quiétude est troublée par la jolie Bebe Newman, une hôtesse de l’air particulièrement bruyante qui s’installe un étage au-dessus du sien. Elle aime faire la nouba jusqu’au petit matin ; il aime se coucher et se lever à heures fixes. Elle ne jure que par la modernité ; il préfère la tradition. Bref, tout les oppose. Et pourtant, pour décourager un ex aussi collant que peu recommandable, Bebe convainc Norman de se faire passer pour son compagnon et de partager avec lui le même appartement. Une cohabitation qui s’annonce explosive!

Extraits (et visuels):

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