Anthony Pastor: « Contrairement aux personnages, je connaissais la destination finale, mais le chemin s’est construit avec eux »

Le temps de 120 pages, Anthony Pastor tranche complètement avec le style auquel il nous avait habitués durant ses premières bandes dessinées (Ice Cream, Las Rosas, Bonbons atomiques) pour revenir à un classicisme tout aussi intriguant et intéressant. Et pour le coup, prenez les raquettes, les gros pulls pour prendre au mieux toute cette neige qui recouvre les paysages de la Savoie de 1920. Si la guerre est finie, dans Le sentier des reines, le temps d’après-guerre n’est pas forcément celui des réjouissances. Blanca et Pauline, veuves depuis peu, décident ainsi de quitter leur village en emportant le dernier trésor d’un de leurs maris, morts non pas au combat mais sous la colère de la montagne. Dans leur chemin initiatique, elles entraînent le jeune Florentin qui lui n’ont plus n’a rien à perdre dans cette aventure. De drôles de rencontres en mauvaises rencontres, les voilà qui se  dirigent vers Annecy, décidément pas au bout de leurs surprises.

Un peu western, un peu « road story » (même si dans cette aventure humaine, les chemins sont souvent à créer), Le sentier des reines permet à Anthony Pastor de prendre l’horizon dans un décor qui fait rêver. Nous avons posé quelques question à cet auteur bourré de talent et fraîchement arrivé chez Casterman.

Anthony Pastor - Auto-Portrait

Bonjour Anthony, Le sentier des reines, c’est peut-être votre BD franco-belge la plus traditionnelle finalement, non ?

Oui, certainement, de par le format déjà. Je crois que ce sont le thème et l’époque qui m’ont poussé dans ce sens, et puis le fait de travailler avec Casterman pour la première fois, ça joue aussi. Il y a sûrement une envie de s’inscrire dans une tradition tout en continuant à essayer de trouver un traitement particulier à mes histoires. À l’image du graphisme, emprunt d’un certain classicisme, avec un traitement de couleur que j’espère original.

C’est la première fois aussi, en BD, que vous remontez si loin dans le temps ? D’où vous est venue cette idée de plonger votre histoire dans cet hiver d’après-(première)guerre ?

Une envie d’abord de me renouveler, de m’aventurer sur des nouveaux territoires. Envie de dessiner quelque chose de plus rustique, envie de matières naturelles… et de s’inscrire pour une première fois dans une époque réelle, définie.

Le sentier des reines - Anthony Pastor - Casterman - exil

Le sentier des reines se base sur le périple de deux femmes et d’un jeune garçon fictifs dans un contexte bien réel. Comment vous y êtes-vous pris ?

J’avais l’idée de l’histoire, le mouvement général et j’ai cherché après coup quelle serait l’époque la plus appropriée pour mieux rendre ce que je voulais développer. Dès que j’ai pensé à l’après-guerre, tout s’est emboîté naturellement, il n’y a pas vraiment eu d’autres alternatives maintenant que j’y pense. À part la tentation de le laisser dans une période indéfinie au tout début. Mais je voulais là aussi me bousculer un peu par rapport à ce que j’avais proposé jusque là.

Beaucoup de documentation ? Qu’est-ce qui vous a été le plus utile ?

D’abord les textes de fond, des thèses d’histoire. Puis ensuite les images, les cartes postales anciennes notamment.

Je n’étais pas surpris d’apprendre que de nombreuses cartes postales vous ont été utiles. Ça se sent dans la présentation du cadre dans lequel l’histoire se déroule, non ? Finalement ces Alpes enneigées et dangereuses, elles sont un personnage à part entière, non ?

Oui, j’essaie que mes décors apportent vraiment du sens à l’histoire. Je voulais que certaines images aient la capacité à arrêter l’œil, à suspendre le temps. Comme un petit tableau, comme une carte postale qui porte tout son lot de souvenirs.

Le sentier des reines - Anthony Pastor - carte postale

Pourtant vous n’avez pas fait de repérages ? Vous dites que c’est vos personnages qui vous ont emmené en voyage ?

Je connais les Alpes. Mais, d’autres régions traversées dans la BD, moins. J’ai suivi leur périple avec une carte en imaginant où ils pouvaient passer, combien de temps ça prendrait, ce qu’ils pourraient y trouver. Contrairement aux personnages, je connaissais la destination finale, mais le chemin s’est construit avec eux, au fur et à mesure, lors de l’écriture du premier story-board. Puis le voyage s’est concrétisé quand j’ai réalisé les images finales.

Puis, il y a un certain goût de western avec cette traque, ce désert d’hiver, ce trésor qu’est cette montre en or, ces confrontations et des personnages assez rude. Était-ce une volonté de votre part ?

Oui, complètement, par goût pour ce genre, mais aussi pour inscrire cet album dans une certaine continuité par rapport à la période américaine des précédents livres.

Le sentier des reines - Anthony Pastor - Casterman - Méchant

Ces deux femmes, Blanca et Pauline, c’est une occasion d’aborder la cause féministe au sortir de la guerre, aussi. Qu’est-ce qui vous a incité à le faire ?

C’était déjà un de mes thèmes de prédilection. Peut-être que j’ai tout simplement continué dans cette voie et que le fait de s’inscrire dans une réalité historique le rend encore plus lisible, plus concret. Je suis convaincu que cette réflexion reste encore complètement d’actualité et je m’y engage car je pense qu’on ne peut pas en faire l’impasse si on veut voir la société changeait vers un avenir meilleur.

Le sentier des reines - Anthony Pastor - Casterman - Portrait

Pourtant ce n’est pas une voix de femme mais bien la logique et les réflexions de Florentin qui dictent l’histoire et lui donnent son ton, pourquoi ?

Florentin est le symbole de l’homme de demain, il est en train de se construire auprès de ces femmes. Elles, elles sont dans l’action, je ne les voyais pas avoir de discours par rapport à ce qu’elles vivaient. Et puis, Florentin est sûrement mon propre prolongement, je regarde aussi ces femmes, je ne voulais pas entrer dans leur tête d’une certaine façon, je ne veux pas les supplanter.

Vous utilisez moins les phylactères que les cartouches et la voix-off, pourquoi ce choix ? Réflexe de romancier et écrivain avant tout ?

J’ai essayé de trouver le bon équilibre entre les silences, les dialogues, et la narration en voix off. Cette dernière me permet entre autres de gagner de la place dans une histoire que j’avais tendance à trouver un peu trop dense pour 120 pages. Mais, effectivement, j’ai autant d’amour pour les mots que pour la ligne et j’aime travailler ce matériau écrit. C’est un bon complément dont je n’avais pas envie de me passer.

Le sentier des reines - Anthony Pastor - Casterman - Neige

Vous avez écrit des romans, qu’est-ce que la bande dessinée permet que le roman ne permet pas ? Et inversement ?

J’ai abordé l’écriture seule avec plus de liberté que la bande-dessinée, je me suis permis d’avancer sans plan, en essayant de me surprendre à chaque paragraphe. En bande-dessinée, je construis plus. Je trouve aussi que le roman donne plus de place. En BD, on est obligé d’être plus concis, plus économe. Mais je peux dire que pour l’instant c’est la BD qui reste mon domaine de prédilection car je m’y sens plus à l’aise techniquement. Je pense y avoir plus de moyens pour m’exprimer pleinement. Les mots seuls, c’est dur. Ma perception du monde passe beaucoup par l’œil.

Comment êtes-vous tombé dans la bande dessinée ? Après plus de dix ans dans la profession, quel est votre regard sur celle-ci ?

C’est mon rêve d’enfant, j’ai toujours voulu faire ça, juste après… pompier. Ça m’a pris du temps car je suis passé par pas mal d’autres choses avant d’y arriver. Ce qui fait qu’aujourd’hui j’arrive encore un peu neuf et très enthousiaste. Mais c’est un boulot dur, où l’aspect financier reste assez précaire et la question de savoir si on sera assez endurant pour s’inscrire dans la durée est plus que jamais d’actualité.

Des projets ?

Un nouvel album chez Casterman, avec encore du rural mais un retour au contemporain, et toujours en France.

Merci beaucoup Anthony et bonne continuation sur vos chemins à vous!

Le sentier des reines - Anthony Pastor - Casterman - Couverture

Titre: Le sentier des reines

Scénario, dessin et couleurs: Anthony Pastor

One Shot

Genre: Drame, Survival, Historique, Western

Éditeur: Casterman

Nbre de pages: 120 (+6 pages documentaires)

Prix: 20€

Date de sortie: 14/10/2015

Extraits:

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