Quand ces femmes du cinéma belge s’invitent au FIFF (Interviews)

Le Festival International du Film Francophone, ce n’est pas que du cinéma et on ne le répétera jamais assez. Fort d’une dimension des plus conviviales, le festival namurois met en perspectives des sujets forts en actualité, des rencontres mais aussi des photos. Encore plus pour son trentième anniversaire. Des photos, il y en a partout, tout autour du chapiteau, sur la Place de l’Ange… Mais aussi dans la galerie du Beffroi où, un an après les mâles testostéronés du Cinéma belges (les Dirty Fifty de Rudy Lamboray), « Ces femmes du cinéma belge » se montrent comme jamais auparavant, l’âme à nu, le regard perçant, en parfaite incarnation de ce qu’elles sont elles-mêmes loin des paillettes, des strass, du gloss et de la poudre mais avec l’amour inconditionnel que porte Valérie Nagant.

FIFF 2015 - Exposition Photos Valérie Nagant - Ces femmes du cinéma belge (2)

Au naturel comme jamais, quarante-sept d’entre elles (qu’elles soient actrices, productrices, réalisatrices, techniciennes) se sont prêtées à l’appareil de Valérie Nagant mais, également, à bien plus que ça, un moment de partage d’humain à humain. Ces portraits, pas évidents, sont le fruit d’un formidable travail dans lequel la photographe a su puiser le meilleur de ces femmes d’exception. Et leur offre un visage que le cinéma (même documentaire) n’aura sans doute jamais la force de montrer.

Bonjour Valérie. Quel panorama du cinéma belge et féminin vous nous offrez là! Si chacune des femmes que vous avez photographiées est reliée à la thématique du cinéma, que ce soit en tant qu’actrice, réalisatrice ou technicienne, chaque photo possède son atmosphère propre. Comment l’expliquez-vous?

J’ai essayé de recréer une espèce de bulle, un cocon dans lequel on est allé un peu plus loin que ce qu’on voit d’habitude, j’espère en tout cas.

Ces personnalités de la lumière mais aussi de l’ombre, comment avez-vous eu l’idée de les approcher?

En fait, j’ai vécu longtemps à l’étranger avant de rentrer en Belgique. De retour au pays, j’ai eu un peu de mal à trouver mes marques, ma place, je me sentais décalée et l’envie d’ailleurs ne m’avait pas quittée. Pour prendre un peu de plaisir à vivre ici, j’ai pensé que partir à la rencontre d’autres femmes artistes pourrait m’aider. Je crois en effet que les artistes ont quelque chose d’un peu différent. Nous sommes un peu décalés. Si l’humain est fait de plein d’aberrations, de grande générosité mais aussi d’une part d’égoïsme, de grande force et de grande fragilité; toutes ses aberrations me donnent l’impression d’être mieux intégrées chez les artistes.

FIFF 2015 - Exposition Photos Valérie Nagant - Ces femmes du cinéma belge (8)

Dans ma quête d’autres femmes artistes, je pensais donc réellement qu’elle m’aiderait à trouver ma place. Quant au cinéma, c’est dû au hasard: les premières femmes qui m’ont répondue étaient des femmes de cinéma. Au fur et à mesure, leur enthousiasme était grandissant. Et j’ai découvert un monde déjà très complet, rempli de personnalités très différentes. Je n’ai cependant pas voulu me cantonner aux actrices, je suis allée voir les réalisatrices, les productrices, les techniciennes. Quarante-sept portraits, c’est finalement peu de choses, il y en a encore plein d’autres. Seulement, il fallait bien s’arrêter quelque part, et la liste n’est pas du tout exhaustive!

En étant à l’étranger, vous vous étiez tenue au courant de l’évolution du cinéma belge? Connaissiez-vous le visage de ces actrices?

Pas du tout! Déjà en Belgique, c’est suffisamment difficile de voir nos productions. Alors au Moyen-Orient, je ne vous dis pas! J’avais un énorme retard. Et tant mieux car, à mon retour, ça m’a permis de bien m’occuper la tête, j’en avais besoin! Ce fut un travail intensif mais j’étais ravie de découvrir ce monde incroyable. Je ne regretterai jamais cette année passée avec elles, ça m’a permis une catharsis tout aussi incroyable.

Valérie Nagant - Ces femmes du cinéma belge - Virginie Efira

Qu’est ce qu’il a d’incroyable ce monde, finalement?

Ce sont des femmes qui vivent toutes les particularités d’une femme de façon intense et exacerbée. Elles sont tout le temps et sans répit confrontées à leur image. Comme une femme qui se lève le matin et se regarde dans un miroir. On attend d’elles de la féminité, d’être jolies, qu’elles suscitent l’envie et ce, de façon intensive. Tout en combinant leur vie de maman, de femme. Pareil pour les réalisatrices qui doivent attendre cinq ans avant de voir leur film totalement terminé. Heureusement qu’elles sont passionnées, toutes ces femmes, c’est quand même un monde très compliqué!

J’imagine qu’en ne les connaissant pas, en n’étant pas familiarisée avec leur aura, leur célébrité, l’approche en a été différentes. Y avait-il ce stress d’aller photographier telle ou telle célébrité?

Je ne fais pas de différence, en fait. J’avais envie de femmes et je les ai photographiées. Mais j’appréhende les plus connues et les moins connues de la même façon. C’est une passion de la femme, non du nombre de pages auquel elles ont eu droit dans les magazines. C’est un jeu. Et certaines qui m’ont impressionnées le plus ne sont absolument pas connues. Il n’était pas vraiment question de notoriété, donc.

Valérie Nagant - Ces femmes du cinéma belge - Marie-Jeanne Maldingue

Mais elles ne m’étaient pas non plus tout à fait des inconnues: j’ai essayé de regarder beaucoup de leurs films avant, je les ai lues quand elles donnaient des interviews, je les ai écoutées et les ai regardées bouger. Mais au moment de les rencontrer, j’y allais sans idée particulière. Quand je vais faire des photos, je n’ai jamais d’idées auparavant, je me laisse aller. Je vis, je ressens et je photographie. Et j’espère que le résultat vous emmènera, ne fût ce que quelques secondes.

Ces photos, vous les avez prises où?

En général, c’est soit chez elles, soit chez moi!

Des photos en plans rapprochés avec un regard qui marque à chaque fois.

C’est la porte de l’âme, le regard.

Valérie Nagant - Ces femmes du cinéma belge - Cécile de France

Certaines sont en noir et blanc et d’autres en couleurs, comment choisissez-vous? 

Je le vois, je ne sais pas me l’expliquer. Au moment de la prendre, je vois la photo soit en noir et blanc, soit en couleurs. Ce n’est pas calculé, d’autant plus que je ne suis pas très douée pour le travail sur ordinateur. Je sais comment je veux la photo au moment où je la prends. C’est assez inné.

Pour une actrice que le cinéma met en mouvements, cela ne doit pas être évident de s’arrêter le temps d’un instantané. Il y a eu de la fébrilité?

Oui, clairement, ce fut difficile. C’est dans ce sens-là que je dis qu’elles ont été généreuses. C’était un exercice difficile pour beaucoup d’entre elles. Parce que justement, elles sont incroyables pour rentrer dans la peau de quelqu’un d’autres – ce qui n’est pas donné à tout le monde et me paraît comme une mission impossible – mais faire face à un appareil photo en n’étant rien d’autre qu’elles-mêmes, elles l’appréhendaient.

Et s’il y a bien quelque chose que je suis arrivée à faire dans ce projet, c’est de les mettre à l’aise. Au bout d’une heure ou deux d’échanges, de conversations, il y a un truc qui se passait entre elles et moi. Rien qu’elle et moi. Je tenais à ce qu’on ne soit que deux dans la pièce, sans assistant, sans maquilleur… C’est peut-être ça aussi qui a donné des choses un peu différentes.

Valérie Nagant - Ces femmes du cinéma belge - Hande Kodja

Mais on ne se fixait pas de limites dans le temps, ça pouvait prendre une heure comme six heures. Pas pour le shooting mais pour la discussion, le partage, la communion quelque part.

Avec des coups de coeur?

Énormément! Toutes ces femmes ont été tellement généreuses. Et toutes m’ont ramenée à des émotions différentes car ce sont des femmes différentes. Elles m’ont toutes apportée. Mon plaisir, je l’avais déjà pris avant même que mon travail fasse échos dans un livre ou une exposition. Même si j’en suis très heureuse.

Après, c’est sûr, certaines sont devenues plus proches que d’autres qui sont en tournage et très occupées. Le plus touchant pour moi est peut-être Yolande Moreau qui est devenue la marraine du projet et a écrit la préface du livre. C’est quelqu’un que j’admire et respecte beaucoup, c’est une grande dame et qu’elle soit la marraine du projet avait tout son sens. Elle a laissé sa porte grande ouverte en étant sensible au projet et à mes photos. Puisque finalement, chacune des ces femmes, je les ai convaincues en leur montrant mes photos. Je suis plus douée en photos qu’en paroles!

Valérie Nagant - Ces femmes du cinéma belge - Yolande Moreau

Comment êtes-vous tombée dans la photo?

Ça non plus, je ne sais pas l’expliquer. Elle me fait juste du bien. Je vois la vie en images, j’en ai plein la tête, des émotions aussi. Plein le corps. Et il faut que tout ça sorte pour ne pas devenir dingue. Je les fait sortir pour qu’il n’y ait pas de déséquilibre. Comme un peintre a besoin de peindre ou un écrivain a besoin d’écrire. C’est salvateur pour moi, je ne peux pas vivre sans.

Quant à mes sujets, j’ai travaillé dans la mode, dans la publicité – avec des robots ménagers, notamment, j’ai une deuxième passion pour les chevaux mais c’est la photo d’humains qui me soulage le plus et m’aide à garder l’équilibre. Ce sens de l’humain, cette occasion d’aller chercher autre chose, même si c’est plus violent, m’aide à continuer.

Un autre projet est en train de voir le jour?

Il incube pour le moment. Des contacts ont été pris, avec quelques jolies idées. Il sera encore question de femmes.

Plus dans le cinéma, alors?

Ça je ne vais pas vous le dire.


« On a refait la bataille de Waterloo »

Au détour des portraits de ses amies, c’est une Stéphane Bissot survoltée que nous avons retrouvée pour évoquer les portraits dont elle a fait l’objet dans l’œil de Valérie Nagant. Une rencontre pleine de spontanéité.

FIFF 2015 - Exposition Photos Valérie Nagant - Ces femmes du cinéma belge (16)

Bonjour Stéphane, comment avez-vous croisé le regard photographique de Valérie Nagant?

Ce qu’il y a d’extraordinaire avec elle, c’est qu’elle nous a contacté « via-via ». C’est à dire que chaque comédienne l’a renseignée, l’a redirigée vers d’autres actrices et réalisatrices mais aussi vers des films qu’elle devait voir. De fil en aiguille, Valérie a choisi ses modèles et nous a proposées de poser chez nous, chez elle ou dans un endroit qu’on choisirait, que l’on aimait et dans lequel on se sentait bien. J’ai préféré faire ça chez elle.

Pourquoi?

Car même si j’étais ravie de son projet, en n’ayant rien vu de son travail, je ne savais pas où je mettais les pieds et le… corps. J’aime différencier mon intimité de mon boulot et je préférais donc qu’on se rencontre chez Valérie.  Très concrètement aussi, je pensais que ce serait mieux comme elle aurait lumières, ordinateur et tout son matériel à portée de main. Elle était d’accord et m’a conseillé de prendre différents vêtements dans lesquels j’étais à l’aise. Je suis donc arrivée avec mon petit baluchon dans sa maison non loin du lion de Waterloo. Et durant une après-midi, on a quasiment rejoué la bataille dans son salon. Je me suis déshabillée, rhabillée, redéshabillée. Jusqu’au moment où elle m’a dit de m’enrouler dans une espèce de carpette en peau de bête absolument sublime. C’était assez drôle.

Vous vous êtes parlées aussi!

Oui, beaucoup. On s’est amusée pendant toute cette après-midi à se parler autour de questions de filles: Être femme dans un métier régi et décidé par des hommes? Comment vieillit-on quand on est une actrice? Être femme dans un métier de représentation et comment y concilier sa vie de famille? On a parlé à bâtons rompus en croisant ses impressions de femme et les miennes tout en s’habillant et se déshabillant et en posant un coup contre un mur, un autre dans un manteau de fourrure sublime. Valérie ne lâchait pas son appareil et chopait ces moments, tantôt en couleurs, tantôt en noir et blanc. De cette séance peu ordinaire, quatre clichés sont sortis sur lesquels nous étions d’accord. Et deux sont repris dans le livre.

J’imagine que quand on est une actrice, on est habituée à la caméra en mouvement. Mais ne panique-t-on pas quand elle s’arrête, quand elle se transforme en appareil qui ne saisit qu’un moment et fige l’instant?

En tout cas, Valérie parvenait à nous mettre en mouvement. Par toutes les questions qu’elle posait, par ces changements de personnages qu’on devenait à travers tous ces costumes et le temps qu’elle prenait avant de saisir sa photo. C’était comme si on était en jeu! Et c’est l’impression que j’ai quand je vois l’exposition: pour chaque comédienne, il y a une atmosphère très différente qui se dégage. Un peu comme si Valérie avait été photographe de plateau et qu’elle avait figé un moment d’une scène en cours. Et à chaque comédienne, son film différent. C’est très rare et très fort de voir cette photographe qui donne du mouvement à l’image.

Valérie Nagant - Ces femmes du cinéma belge - Stéphane Bissot

Il y a aussi cette importance du regard.

Valérie se regarde à travers nous. Automatiquement, dans ce rapport quasi-instinctif à l’autre. Comme elle nous regarde et nous écoute vraiment, nous ne pouvons que la regarder également. Et donc, je pense qu’on accepte de se laisser voir et de poser. Dans une époque fort aux selfies où chacun se regarde, se montre, fait son petit cul-de-poule et ses petits yeux de chatte; nous, comédiennes, sommes fort rodées à ce genre d’exercices éventuellement.

Mais ça ne donne pas le fond du fond, ça ne sent pas fort la vie (ou sinon le gag), ça ne donne rien de l’être, cette chose intemporelle que, tout d’un coup, une image peut capter. Valérie, par sa douceur, sa curiosité sincère et l’amour qu’elle porte, y est arrivée. Son regard posé sur les femmes la ramène, je pense, à son histoire personnelle, est tellement généreux qu’on ne peut que mettre son âme à nu devant elle. Même si j’aime beaucoup rigoler, devant elle, je n’avais pas envie de faire le clown. On a beaucoup rigolé, mais pas que… Ça voyageait dans toutes sortes de formes et de couleurs et je pense vraiment que sa rapidité d’action et sa non-volonté de figer le truc – elle faisait des propositions mais n’astreignait rien – a permis une légèreté de l’instant tout en donnant de la profondeur.

J’espère qu’elle en photographiera d’autres. Pourquoi pas un « Femmes du barreau », « Femmes de l’enseignement »…

Dans un tout autre registre, en mouvement cette fois, quelle est votre actualité?

Je n’ai pas de film en compétition ici au FIFF mais je joue dans Belgian Disaster qui vient de sortir, un premier film de Patrick Glotz, avec Jean-Luc Couchard, Arsène Mosca, Michel Schillaci, Sam Louwyck. Le film a rencontré son public lors des avant-premières.

Je viens de finir le tournage du Docteur de Kinshasa à Steenkerque avec Marc Zinga et Aïssa Maïga. J’y joue une picarde (elle prend l’accent) qui ne veut pas se laisser soigner par un noir. J’espère être crédible pour tous mes amis picards. C’est une comédie dramatique. Puis, je pars d’ici quelques jours en tournage avec Marc Fitoussi qui est formidable. Puis, il y aura la sortie des Chevaliers Blancs de Joachim Lafosse qui m’a fait passer deux superbes mois au Maroc.

Puis j’attends – enfin est-ce que c’est à moi de le dire puisque je suppose que vous brûlez d’impatience de me voir dans un premier rôle au cinéma, non? (rires) – que vous m’écriviez un rôle! Mais, j’attends aussi la sortie DVD d’Alleluia. Outre le fait que j’adore Fabrice Du Welz et que le rôle de Mathilde était intéressant, j’ai tourné ce film pour une scène en particulier. Et, elle a été coupée… au montage. Or, j’étais sûr de tenir la scène qui pourrait faire basculer un peu ma carrière et inciter les réalisateurs à me proposer d’autres rôles que ceux de la mère de famille de service!

Femme de cinéma, mais femme de chanson, aussi?

Ohlalala, mais comment es-tu au courant? Là, tu arrives sur des projets personnels. Jusqu’ici, je n’ai pas encore estimé que j’étais au bon endroit pour revendiquer une place quelle qu’elle soit. Je n’ai pas encore voulu être sur le marché de la chanson et me lancer comme chanteuse professionnelle en cherchant des producteurs, des bookers… Je me produis de manière pro mais pour le plaisir. Ça reste mon bonheur de pouvoir retourner à la scène, devant le public avec des textes personnels que je propose. Jusqu’à maintenant, ça se passe très bien mais c’est resté confidentiel, je n’ai encore fait que quinze concerts! Mais il y en aura d’autres. Je travaille pour le moment avec des musiciens pour sortir quelque chose au printemps avec des projets au théâtre et au cinéma, aussi. Je ressens l’envie de raconter des histoires et non plus seulement d’en être le sujet. Mais ça, on en reparlera dans quelques temps!

« Ces femmes du cinéma belge« , exposition jusqu’au 9 octobre à la Galerie du Beffroi de Namur et livre disponible: «Femmes de cinéma», Valérie Nagant, 112 pages, 91 photographies, 35€.

Site Officiel et Page Facebook

Quelques photos de l’exposition et du livre:

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