Interview avec Francis Porcel pour Bouffon: « Un style? C’est une malédiction! »

Sortie aussi remarquée que très particulière dans cette rentrée en BD, Bouffon raconte l’histoire d’un monstre humain, un enfant qui a grandi à l’ombre des geôles et du monde, caché car défiguré et illégitime. L’enfant grandit et devient adolescent, un bouffon sans rien pour lui si ce n’est des yeux magnifiques et un baiser à lui seul capable de réveiller les mortes.

Après L’indivision et Les Beaux étés sortis en même temps, Zidrou réussit un passage en force du côté obscur du conte dans une ambiance crasse dessinée par Francis Porcel. Nous avons rencontré le dessinateur espagnol pour une discussion remontant le temps et, presque, dans la lumière du maître Brueghel! Interview réalisée à la Fête de la BD de Bruxelles.

Bouffon - Zidrou - Porcel - chateau

Bonjour Francis, pas facile pour un Espagnol d’être dans la grisaille bien belge, non?

Ah oui, c’est un contraste parce qu’en Espagne, dans la Cité Ardente, c’est l’été. Mais ici, c’est l’hiver!

Qu’est-ce que ça signifie pour vous la Fête de la BD?

C’est ma vie, ce à quoi je pense quand je me réveille, ça me permet de connaître beaucoup de choses. Par exemple, là, je travaille sur une nouvelle bande dessinée, dans le Moyen-âge, elle aussi, et je m’exerce à créer des chevaux. Ils m’obsèdent. Demain, je serai sans doute obsédé de dessiner autre chose. Mais la bande dessinée, c’est très important à ma vie.

C’est un rêve d’enfant réalisé?

Oui, c’est ça. Il y en avait un autre, mais je pense que la BD, c’est le plus important.

Comment ce que vous y êtes arrivé? Quel a été l’élément déclencheur à votre passion?

Certainement Astérix. Je me souviens que quand j’étais très petit à l’école, pendant que les enfants jouaient au foot et profitaient de leur récréation, moi je passais mon temps à la bibliothèque, à lire des Astérix. Moins de Tintin. Puis, plus grand, j’ai découvert L’étoile noire de Gimenez. Et j’ai voulu faire ce qu’il faisait. C’était mon inspiration.

Bouffon - Zidrou - Porcel - Peur

Vous avez fait un peu les choses à l’envers, non? Quand on suit la chronologie de votre bibliographie, vous êtes parti du futur, avec Reality Show, pour maintenant arriver dans le Moyen-âge avec Bouffon?

Et le prochain, ce sera encore du Moyen-âge mais encore plus ancien! Parce que Bouffon s’installe dans la fin du XIVème siècle, sans trop savoir vraiment la date. Mais le prochain album, toujours avec Zidrou, s’ancrera dans le XIIIème siècle.

À ce train, vous allez vite arriver à la préhistoire, non?

Oui, je pense.

Bouffon - Zidrou - Porcel - Bourreau

C’est la preuve qu’il faut savoir varier les époques, les cadres?

J’ai commencé la science-fiction, parce qu’un scénario était sans dessinateur. Je suis arrivé au bon moment. Après, moi, ce que j’aime par dessus tout, c’est dessiner! N’importe quoi, surtout. Une volonté de faire des choses nouvelles, mais surtout des choses. De dessiner, de noyer ma vie de dessins. Ce que je voulais quand j’ai commencé, c’était de faire comme le style Pank, de la science-fiction avec des éléments plus anciens.

Puis, j’ai fait les Folies Bergères. Et j’ai eu de l’intérêt pour l’Histoire. Parce que la science-fiction court le risque d’être dépassée, dans cinq, dix ans. Quelque chose de purement imaginatif peut très bien être créé avec les technologies actuelles ou futures. La technologie avance et progresse plus que les récits. Dans Reality Show, notamment, j’ai dessiné des mobiles, qui aujourd’hui sont devenus choses courantes dans la vie de tous les jours. Les Iphones, les tablettes etc. on pouvait les imaginer, maintenant, elles sont bien réelles et utilisées par tout un chacun. On ne pensait pas que ça se réaliserait. Pourtant, peu de temps s’est écoulé, mais le monde qu’on avait créé est devenu obsolète.

Reality Show - Porcel - Morvan - Couverture

Tandis que si tu fais de l’historique, ça ne passe pas de mode et tu peux connaître plus que seulement une histoire et des personnages. Tu peux t’inspirer d’époques entières.

Vous parliez de votre arrivée dans la BD avec un scénario sans dessinateur. J’imagine qu’ici, comme c’est la deuxième collaboration avec Zidrou, qu’il y avait cette envie d’à nouveau collaborer?

Oui, toujours. Zidrou, c’est très bien, on se connait maintenant. Il écrit pour moi et en retour, je dessine pour lui. Ça marche très bien. Il fait des scénarios en fonction de ses dessinateurs. Avec un autre scénariste, je pense que j’aurais plus de temps d’adaptation.

Bouffon, nouvel album avec Zidrou. Avec une couverture toute enluminée et totalement séduisante. On voit à la fin qu’elle a nécessité  l’aide de Jordi Lafebre et François Boucq, pourquoi?

Pour moi, c’est compliqué de faire des couvertures, des affiches. Trouver une image, un dessin graphique. Je suis un dessinateur de séquences, et je pense que j’y arrive plutôt bien. À faire des séquences, pas à faire des dessins. Jordi, lui, m’a aidé à trouvé une image forte qui puisse faire la couverture. Pour le prochain, je pense que je pourrai la faire tout seul, mais si ça ne marche pas, je demanderai son aide.

François Boucq, lui, il était là au bon moment, il m’a apporté son expertise très professionnelle. Moi, je suis jeune, je dois encore apprendre beaucoup.

Bouffon - Zidrou - Porcel -Couverture

Quand on voit l’album, c’est un bel objet. Cartonné, avec des dorures, un format plus luxueux, sortant de l’ordinaire, qui saute aux yeux dans une bibliothèque. J’imagine que c’est valorisant pour un auteur?

Oui, je suis conquis, content. C’est une idée éditoriale. Ce n’est naturellement pas moi qui ai dit: « je veux un album spécial« . Mais ça valait la peine, non?

Combien de temps avez-vous consacré à cet album?

Un peu plus d’un an. Un peu moins que Les Folies Bergères, comme celui-là je l’avais dessiné en même temps que je travaillais dans l’animation. Maintenant, je fais surtout de la bande dessinée. Le prochain sera plus rapide.

Mais, quand même, j’imagine que promener son crayon pendant un an dans cette histoire noire, glauque… ça doit être déprimant, non?

Un peu, oui! Heureusement, j’avais des liens avec l’extérieur. Mais, à ce moment-là, je dessinais dans l’appartement de ma copine, très petit, seulement pour une personne – bon nous étions deux, en plus de deux chats. J’ai déménagé plusieurs fois mon atelier. Mais bon, si le Bouffon marche très bien, je pourrai m’acheter un atelier plus grand (rires). Mais, quand tu commences à dessiner, tu oublies tout le reste. Même Internet, Facebook, ce n’est pas compatible. Tu dois fermer tout! Surtout au début, quand tu dois imaginer les personnages, l’ambiance, les décors, les personnalités. Tu dois t’immerger.

Bouffon - Zidrou - Porcel - Marche

Et maintenant, avec la télévision, internet, il y a beaucoup trop de distractions. J’essaie de les éviter. J’aime bien travailler intensément mais durant peu de temps. Parce que je suis plus productif de cette manière que quand je travaillais durant de longues heures mais en m’éparpillant et en n’étant pas toujours concentré à 100%.

Alors, ce Bouffon, il s’offre quand même un long prologue. À la James Bond mais avec moins d’explosion, quand même. Si bien que l’aventure est commencée depuis quinze pages quand surgit la double et fantastique page de titre.

C’est comme dans les Folies Bergères, ça avait bien fonctionné. J’aime bien, ça fait un peu cinéma. Il surprend le lecteur, le fait récapituler et se remémorer ce qu’il a vu et lu jusque là et qu’il peut ainsi reprendre sa lecture avec un nouvel esprit. C’est une manière de contrôler les thèmes.

On retrouve un bouffon d’une laideur absolue. Il faut l’incarner quand même. Comment l’avez-vous créé? 

Ça n’avait rien d’évident, c’est difficile de créer un monstre de laideur. Il n’est pas beau, ce n’est pas arty. Et il faut quand même donner envie d’acheter. Mais le visage était très important, difforme mais avec un regard intensément beau. Et, finalement, après beaucoup d’essais, de documentations sur les maladies en ce temps-là, j’ai supprimé son nez et cassé sa bouche pour me concentrer sur les yeux. Finalement, il a une tête qui permet la compassion. Elle n’est pas agressive. Il a un visage de tortue, un peu comme un animal. Je suis content du résultat.

Bouffon - Zidrou - Porcel - Naissance Bouffon

Mais le plus difficile dans cet album était de trouver les personnages. J’avais carte blanche de Zidrou, il ne m’avait pas vraiment donné d’indications. Mais je sais ce qu’il veut et quand je le trouve, je sais qu’il l’aimera. Avant, je lui avais envoyé beaucoup de formes, il me disait: « C’est bien mais je suis sûr que tu vas le trouver! » Je pense qu’on a trouvé un personnage charismatique.

Avec Bouffon qui tombe après « Les trois fruits« , Zidrou explore encore un peu plus la face noire, sombre des contes. Ce n’est pas du Disney!

J’ai pensé aux contes. J’ai pensé que c’était un commentaire de ce qui se passerait vraiment si les contes existaient. C’est pour ça que j’ai fait beaucoup de recherches documentaires. Pour faire semblant que je n’avais rien inventé alors que c’est faux, j’ai tout inventé. Je dois donner cette sensation du « ça c’est vrai« . Ça me plait de raconter des histoires réalistes.

On le voit, dans cette BD, il y a très peu de phylactères, de dialogues, tout se trame presque exclusivement dans des cartouches complémentaires avec le dessin, sans l’expliquer, non plus. Il faut dès lors un dessin significatif?

C’est vrai que quand j’ai lu le scénario la première fois, j’ai pensé: « Mais, il n’y a pas de narratif?! » C’était toujours un assemblage de cartouches et d’images. Comme les contes finalement, avec le narrateur. C’était compliqué pour moi, comme ma force est dans le narratif. Je devais trouver comment raconter plus de choses que ce que le narrateur en disait. Je devais être complémentaire avec des personnages secondaires, de l’ambiance. Il devait se passer beaucoup de choses dans le dessin, plus que ce que voulait le scénario. Je ne sais pas si ça se sent, mais c’était ma proposition.

Bouffon - Zidrou - Porcel - Guerre

J’ai l’impression qu’il se passe quand même quelque chose dans le monde culturel hispanique. Tant au cinéma que dans les séries ou la bande dessinée, les hispaniques sont doués pour l’horreur, pour la représenter? Qu’en pensez-vous?

Je ne sais pas. Ce qui est sûr, c’est que je me suis inspiré des tableaux du peintre flamand, Pieter Brueghel. Même si c’était une époque après, il a bien décrit les villages, les rois, les puissants.

Puis, aussi, pour l’histoire, parce que quand j’étais petit, il y avait un livre de peintures chez mes parents, et dedans il y avait « Le triomphe de la mort« . Peinture qui m’a fait faire des cauchemars parce que j’imaginais le livre, juste en dessous de ma chambre. Je me demandais quel était le pouvoir, le pouvoir de la peinture, du dessin. Bouffon, c’est un hommage à ce peintre au Moyen-âge si particulier, si cru. Mais sinon, je n’ai vu aucun film, ni lu aucun roman. Je ne suis pas fan des séries, genre Game of thrones.

Brueghel - Le triomphe de la mort - peinture

Vous vous êtes fait peur en dessinant le Bouffon?

Peur, non! Parce que tu es comme un dieu qui manège les vents et le mal. Tu ne peux pas avoir de peur quand tu es le chef d’orchestre. J’ai essayé de ressuscité l’émotion que j’avais eue en voyant les tableaux de Brueghel.

Le prochain album est donc déjà commencé. De quoi s’agira-t-il?

Il prendra cours lui aussi dans le Moyen-âge, mais dans des temps différents. L’encrage sera plus fin, avec beaucoup de noir. À chaque album, je change un peu de style graphique, en fait. Ton style, c’est une malédiction, c’est difficile d’en changer. J’aime bien jouer avec les modifications du perceptible, les lignes, le lettrage…

Francis Porcel - croisade

Et son histoire? 

Il y a beaucoup de chevaux, je les étudie, je fais des croquis, je les imagine. Les chevaux, ce sont les nouveaux personnages difficiles de mon histoire maintenant que je sais faire les visages. Il faut que ce soit un vrai cheval Porcel!

On va raconter l’histoire d’un chevalier qui revient de la guerre en Orient avec les Croisés. Il va trouver une petite fille arabe en Europe. Et il va décider de faire demi-tour et de la raccompagner chez elle.

Francis Porcel - essais

On a hâte, merci beaucoup Francis Porcel!

Critique: D’ombre et de maléfices, tous les contes en sont faits. Ils ne durent jamais dans les films dans Disney. Dans Bouffon, il en va tout autrement. Continuant sa poursuite du glauque (après Les 3 fruits), Zidrou s’allie une nouvelle fois avec Francis Porcel pour cette histoire étonnante à la frontière de l’horreur. À la frontière de l’amour aussi, lui qui ne guérit rien mais enfonce des pieux dans un coeur aussi beau que les yeux de ce Bouffon. Avec une princesse, des prisonniers, un chateau et des chevaliers, Zidrou manigance son sortilège comme jamais tandis que Porcel applique la mixture, de manière plus que séduisante. Moins une bande dessinée qu’un conte de l’obscur illustré case par case, les deux auteurs épatent dans la communion de leurs deux arts.

Bouffon - Zidrou - Porcel -Couverture

Titre: Bouffon

Scénario: Zidrou

Dessin et couleurs: Francis Porcel

One-Shot

Genre: Historique, Conte horrifique

Éditeur: Dargaud

Nbre de pages: 64

Prix: 14,99€

Date de publication: 28/08/2015

Extraits: 

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