Barcella: « Je travaille la simplicité pour en trouver les évidences »

On vous l’avait promise, elle est enfin là, l’interview de Barcella lors de son passage à Bruxelles, il y a 10 jous. Un artiste hors norme qui tenait tellement à faire l’interview qu’il nous a pardonné facilement la demi-heure de retard, perdue dans le trafic bruxellois. Un chic type, puisqu’on vous le dit! (Compte-rendu du concert à lire ici)

Bonsoir Barcella, ce soir vous jouez à Bruxelles, pas la première fois, n’est-ce pas ?

On est venu il n’y a pas si longtemps, très sympa, bon accueil. Une ville très cosmopolite, j’aime l’idée. Toujours un plaisir de revenir par chez vous. On a fait La Semo, Les Francos…

La Belgique, qu’est-ce que ça vous évoque ?

Oh, ben, on est cousin, nous on vient de Champagne-Ardennes, on est quand même collé. Puis, nous faisons partie de ces gens qui ont un accent fabuleux. Puis, ici, il y a une énergie qu’on se plaît à découvrir, avec les musiciens. Il y a quelque chose de communicatif ici. C’est une ville qui bouge, en perpétuel mouvement. Ca me permet de trouver l’inspiration. Et puis, j’aime découvrir des lieux, comme ce petit resto du Botanique. Ça augure une bonne soirée.

Vous aviez croisé Scènes Belges en octobre. Depuis, la tournée s’est développée et a pris le grand air du Canada notamment. Via vos posts facebook, vos fans ont pu découvrir ce jacuzzi pris à des températures très froides. Des moments d’exception, non ?

Oui, on travaille autour de toute la francophonie en fait, France, Belgique, Suisse, Canada. Depuis peu, on développe pas mal le projet là-bas. Il y a quelques surprises pendant la tournée. Là il y avait une piscine chauffée en extérieur, par -30°C. C’est fantastique, c’est le genre de pépite, de souvenir qu’on prend plaisir à commémorer.

Le premier contact avec l’artiste c’est le cd, et même la pochette de celui-ci. Avec une esthétique travaillée chez vous. Expliquez-nous.

Je travaille toujours avec des artistes différentes de pochettes en pochettes. Je suis un amoureuxBarcella des mots, mais aussi de la poésie de l’image. Et je pense que c’est important de communiquer un univers onirique par le biais de l’image. Ici, c’est une artiste suisse qui s’appelle The Judge qui repeint autour de photos qu’elle prend elle-même. On a travaillé autour des plumes, du temps, de l’horlogerie. C’était important de mettre ce puzzle en image.

Le temps, l’horlogerie, un thème qui vous est cher, non ?

Le temps, ça fait partie des sujets qu’on traitera tout au long de notre vie avec des regards différents. L’enfance est un sujet que je considère comme intarissable. J’écrivais, avec beaucoup de nostalgie, il y a quelques années, une chanson qui s’appelait L’âge d’or. Maintenant, je me projette sur les enfants que j’aurai avec L’île au trésor. J’essaie de ne pas perdre cette naïveté autour de l’enfance et ces yeux qui s’émerveillent de tout. Elle est là l’inspiration et c’est toujours cette capacité à voir une fabrique à nuage plutôt qu’une usine nucléaire, cette faculté de recréer des codes pour voir le monde avec plus de poésie qu’il n’en apporte. C’est là qu’on fait jouer nos imaginaires en tant qu’artiste. Avec, comme véhicule, l’enfance. Même si je ne suis plus un enfant et que j’accepte ma condition d’adulte avec grand plaisir.

Plus nostalgique de l’enfance donc ?

Je le serai toujours un peu, nostalgique. Mais aussi très curieux de savoir les surprises que la vie me réserve. La nostalgie, c’est bien à petites doses, il faut la nourrir de temps en temps. Mais j’aime aussi le moment présent, en profiter. Et les concerts, c’est ce moment par excellence, cet instant. On est là et pas autre part, on est avec les gens.

D’ailleurs vous le dites, je crois, le cd n’est là que pour inviter à un voyage, à plus.

Barcella concert Botanique mars 2015 (127)Comme toute œuvre en fait. Un cd, un livre, un disque, une photographie, un film. C’est un outil de communication qui réunit des gens qui sont pour, qui sont contre, qui ont aimé telle chanson et telle autre pas. Ça crée du lien ! C’est succulent, ça nous permet de rencontrer des personnes qui ne nous ressemblent pas. Et de nos différences, on va à nouveau nourrir une source d’inspiration et continuer à écrire des choses, nouvelles, pour ne pas se scléroser. C’est une démarche qui me plaît et ça fait maintenant dix ans que je suis là.

À partir de quand avez-vous commencé à en vivre?

Ça fait sept ans que j’en vis grâce au statut d’intermittent, des droits d’auteur. J’ai commencé en duo, avec Olivier Urbano à l’accordéon, dans la rue. Une époque très artisanale, même si ça l’est toujours, mais plus rudimentaire, moins évidente. Mais petit à petit grâce à l’attachement et à la curiosité des gens qui nous suivent, on a pu continuer à embaucher d’autres sensibilités pour rejoindre cette famille-là. Maintenant, on est 8, avec les musiciens. Puis Marie, qui travaille autour de tout le management etc. C’est une histoire familiale. Ça se construit toujours comme ça, comme un puzzle de sensibilités. Ça va faire six ans que ça tient. C’est une économie un peu fragile parce qu’on ne peut pas parier sur les dix prochaines années. On ne sait pas ce qu’on fera. Mais on savoure et pour le moment ça se passe très très bien. J’en suis heureux.

Vous parliez de la route. Justement, il y a cette chanson Sur la route. On ne s’en rend peut-être pas compte en l’entendant à la radio. Mais quelle recherche dans sa construction!

Il y a deux degrés de lecture, à la fois horizontale et verticale. C’est une manière de jouer avec les mots. Je voulais que ce soit à la fois une chanson légère, mais pas trop facile non plus. J’aime travailler sur les degrés de lecture. Gainsbourg l’a beaucoup fait. Beaucoup d’artistes que j’aime l’ont fait. Il y a cette magie qu’on peut avoir simplement en jouant avec les mots, une matière magnifique qui nous permet de peindre des choses. Simplement.

Simplement, simplement… Je ne trouve pas ça si simple. Il y a du travail derrière. Ce n’est quand même pas le dernier hit qui entre instantanément en tête tellement il est vide.

C’est une affaire de simplicité parce que je le fais de manière ludique. Je joue. Après, je me torture un petit peu, je revois souvent ma copie. Mais, il faut que les chansons restent simples à chanter. Moi les chansons qui me touchent le plus, de Bourvil par exemple ou d’autres, ce sont celles qui rencontre une sensibilité universelle parce que belles dans leur simplicité, parce que les mots sont savoureux. Si tu prends Le Sud de Nino Ferrer (qu’il reprendra sur scène ce soir-là ndlr.), c’est une chanson très simple, elle a des mots doux, percutants. Mais elle n’est pas facile à écrire mais elle sonne comme une évidence. Je crois que tout auteur essaie de trouver ça, ce travail de la simplicité des ingrédients pour en faire l’évidence.

À côté de ça, votre musique est mêlée d’une part d’urbanité très contemporaine mais aussi deBarcella concert Botanique mars 2015 (186) ce pouvoir d’interprétation de certains géants de la chanson française qui, je trouve, s’effiloche.

Ben écoute, ça me fait plaisir, nous on s’applique, avec mon équipe, pour rester le plus authentiques possible. Je suis ravi, c’est bien la preuve que des chansons peuvent rencontrer les sensibilités des autres. Après, j’en jette beaucoup des chansons, il y en a que je garde. En général, on garde sur scène les chansons qui vont accompagner une vie. Et sur scène, avec ce contact, on le voit tout de suite, il y a des yeux qui pétillent, une envie de chanter, de bouger. Ce n’est que mon troisième album, j’espère en faire beaucoup d’autres.

En parlant des chansons live appréciées, il y a Le Suicide.

Ouep, Le Suicide ou une chanson sur la mort, intitulée Salope – les chansons peuvent passer outre de cela en chantant escalope -. Mais, je suis contre la vulgarité gratuite mais les mots sont des mots mais je pensais que de parler de la mort, de la maladie, de la cruauté du monde en la traitant de saloperie me permettrait de me rapprocher d’une forme de justesse. Là-dessus, je m’inscris dans les amoureux des chansons de Brassens. Parce qu’il utilisait toute une série de drôles de noms d’oiseaux, le pornographe du phonographe, mais il les utilisait avec beaucoup d’humanité.
Ces chansons trouvent leur public, sans doute parce qu’elles piquent un peu, qu’elles sont cyniques. Mais, moi, je suis un chanteur à barbe, donc il faut qu’elles piquent. Puis, elles reflètent nos vies. Il y a des vies solaires et, parfois, à 33 ans, t’as connu des orages, des tempêtes, et moi j’écris des albums, des carnets de route, reprenant ce que la vie me propose.

Carnet de route aussi que ce profil Facebook, parfois barge.

Oui, on essaie de jouer avec les mots. Après, c’est ma génération qui veut ça, j’ai grandi avec ça, j’en suis tributaire. J’ai connu le minitel à l’époque. Je m’y suis mis, parce qu’il faut bien, mais en réalité, je n’y passe pas trop de temps. Tous les deux jours, je réfléchis à une petite publication, en espérant qu’elle voyagera. Une petite phrase qui marche bien. On fait ça avec Leeroy, on s’amuse. Mais, la vraie vie, elle ne se passe pas derrière un écran. Tout ça n’a de sens que si les gens nous rejoignent sur scène. On prend plaisir à rester sur internet, parce que ce soir, les salles se remplissent d’avantage. Et parce que les gens viennent. Si ce n’était pas le cas, j’arrêterais Facebook.

Barcella Daft PunkPar réseaux sociaux, j’entends ce partage aussi. Comme ces fils de Mireille Mathieu et des Daft Punk (une image postée).

Dès que t’a un petit trait d’esprit à proposer, le sentiment que derrière une petite phrase se cache une émotion, il faut partager. Mais ça aussi c’est relation très directe avec la sensibilité des autres. Si ça ne marche pas, ce n’est pas partagé, pas liké – comme on dit – mais si ta sensibilité rencontre celle des autres, c’est partagé dans l’excès. C’est un bon testeur.

Puis une manière de montrer que la poésie n’est pas que dans les chansons mais aussi dans votre vie. Vous avez une poésie de vie, non ?

C’est une manière de vie, oui. De manière onirique ou poétique, de voir la beauté du monde là où elle se trouve. Elle est suffisamment rare que pour s’en réjouir à chaque fois qu’on la croise. Et je crois que la langue française, les mots, sont les premiers outils qu’on a pour, de manière très simple avec un stylo et une feuille de papier ou un clavier et un pc, rencontrer des gens. C’est le pouvoir du rap, du slam, de l’écriture mais aussi de l’image. J’aime beaucoup travailler l’image. De partager des contenus qui me semblent intéressants.

Dans cet album, il y a une chanson qui sort du lot, c’est Soleil, plus urbaine.

Oui, comme le duo avec Leeroy, qui avec le Saïan Supacrew avait rénové les codes et apporté plein de choses dans la langue française et dans l’art de jongler avec les mots. Moi, je suis un enfant des cultures plus urbaines, de la musique actuelle mais en même temps je fais de la chanson caractérisée comme poussiéreuse. « Ouais tu sais la chanson, ce n’est plus à la mode. » Et pourtant, avec quelques copains, Emilie Loizeau par exemple, on tente de ré-apporter des touches de fraîcheur. Parce que les mots sont beaux, la musique évolue, et que c’est important de rester là-dessus. Je salue le travail de Camille qui réinvente continuellement ce qu’il fait. Le travail d’une nana, au Canada, Klô Pelgag, c’est magnifique. Allez voir. Arthur H. Ce sont des gens avec une vraie sensibilité qui dépoussière la chanson, lui donne un sens. Mais, ne même temps, moi, j’entends quand on me dit qu’elle est poussiéreuse, mais je ne l’ai jamais trouvée poussiéreuse. Enlevez la poussière sur les albums de Brel ou Brassens, Bourvil – on n’en parle pas assez de Bourvil -, de Bobby Lapointe – le vrai premier rappeur. C’est la première personne qui a fait sonner les mots comme des percussions.

Ce n’est pas ça ce Puzzle hétéroclite qui fait Barcella ?

Si, mais qui nous font nous tous. Des influences différentes, des générations différentes, deBarcella concert Botanique mars 2015 (23) sensibilités différentes. Et pourtant, on se rassemble tous autour d’une même humanité, d’une même émotion. On pleure tous sur les mêmes tragédies, on s’émerveille tous de la même beauté, on rit tous des mêmes choses. Avec des nuances. Mais c’est ça que j’aime, dans l’œuvre artistique, quand on a le sentiment d’une évidence, en général ça marche. C’est tout le travail d’un Stromae que je salue, ça sonne comme une évidence, comme quelque chose qui a été fait avec la bonne énergie et qui peut traverser les temps et les époques. C’est ce que je souhaite à tout artiste. C’est ce que j’essaie de faire, en musique, dans les mots, en savourant parfois quelques chansons qui semblent plus évidentes que d’autres.

Comment êtes-vous tombé dans la poésie, alors ?

C’est ma mère, prof de lettres, qui aime les mots. Et qui m’a transmis, non pas tellement l’amour de la lecture mais celui de l’écriture. C’est devenu une mécanique de mettre des mots sur les tourments qui me traversent, ça me permet de les dépasser, mes peines, mes bonheurs, mes joies. Des chansons comme La Symphonie d’Alzheimer ou la solitude du grand-père sur L’épouvantail, elles parlent aux gens parce qu’elles nous rencontrent. On sait bien que ça arrivera, et que ça nous touchera. On sait que le rapport au temps est difficile sur le dernier chapitre de la vie. S’il y a des larmes sur des chansons comme ça ; c’est qu’il y aura des choses à partager à la fin du concert et qu’on pourra en parler autour d’une bonne bière… belge.

Et le plus, c’est que vous les avez fréquenté ces problématiques. Un besoin pour que la chanson soit juste.

Il faut s’inspirer de quelque chose pour écrire, les artistes sont en général des éponges émotionnelles. Alors, fréquenter la réalité, oui, mais ce n’est pas pour ça que tout est autobiographique. Ma grand-mère n’a pas eu Alzheimer mais j’ai travaillé sur les souvenirs avec des personnes atteintes de cette maladie. Ça a réveillé en moi l’envie d’approfondir ce thème et de le mettre en chanson. Avec quelques mots et une mélodie. Mais il y a des chansons qui me sont plus proches, le grand-père, le suicide qui me rencontre directement. Et je pense que l’humour reste la première soupape pour s’échapper de la cruauté du monde et des tragédies que l’on rencontre. C’est très important d’écrire. J’invite les gens à le faire. Mettre des mots, c’est la soupape, avant de mettre des points et pour évite d’y mettre des points finaux. C’est une bonne chose.

Qu’attendez-vous sur scène ?

J’attends une belle énergie, d’un public, au rendez-vous avec le soleil qu’il nous amène. Une belle synergie aussi, avec mon équipe. J’ai mal au dos depuis des années, mais les deux heures sur scène me le font oublier. J’attends ce qui légitime les quelques heures de voiture et d’installation. Une émotion sincère, véritable. J’espère que les gens repartiront apaisés avec l’envie de communiquer sur ces chansons-là. De les faire voyager, elles existent pour ça. Quant à moi, je vais prendre ma petite dose d’adrénaline, d’humanité et je dormirai tranquillement ce soir. Ça se passe comme ça, en général, 90 fois par an. On fait partie des artistes qui tournent beaucoup depuis 7-8 ans et j’attends ça. J’attends de renouveler mon inspiration au contact des autres.

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