C’était un conte de Noël…: Serge mort pour le crime, né pour une vie Extra-Muros

Novembre 2013, en pleine recherche pour un travail de journalisme narratif pour mes études, je cherche un thème solide, capable de m’enrichir moi comme il enrichira mon travail. Le thème est libre, c’en est même une difficulté. Comment faire le bon choix? Puis soudain, lumière et projecteur, et si on parlait de réinsertion. Pas n’importe laquelle, celle des prisonniers, ceux de longue durée, ceux qui ont vu leurs espoirs se dessécher, comme les mies de pains durcies comme pierres qu’illustrent les illustrés, entre les rats, les barreaux et les matons hostiles. Le thème était forcément en lien avec une actualité toute récente. Celle de Michelle Martin, hébergée chez les sœurs, étudiante « normale » et en quête d’un boulot. Qu’on soit d’accord ou pas avec sa libération, si la justice l’approuvait, était-ce néanmoins possible de se réinsérer, de faire table rase du passé? De nettoyer les traces de chaînes, les traces de haine, les traces de peine? De se reconstruire à l’abri des regards aiguisés comme des lames, profondes dans la peau; au soleil de ceux qui croient aux secondes chances (même si celles-ci sont déjà passées quelques fois)? À moins de changer d’identité, pas facile de changer de vie, de passer des embrouilles à la débrouille.

Plusieurs recherches et coups de fil plus tard, je tombe sur l’homme idéal, brigand des grands chemins moderne, Mesrine belge aux rêves de gangsters américains (comme dans les films). Un excommunié haut de gamme, insortable et fait pour la perpétuité aux yeux de ceux qui s’octroient le pouvoir de faire la société. Et qui pourtant… Après quelques rencontres, j’ai sorti un des textes dont je suis sans doute le plus fier jusqu’à présent! Et maintenant que j’y pense, un conte de Noël pas banal qui commence avec le bruit et le sifflement des balles, l’odeur âpre du sang et l’instinct de survie en alerte. Voilà l’histoire de Serge Thiry.


PAN ! Le coup est parti ! Il a résonné et sept autres détonations ont suivi. Le 17 janvier 1982, la porte de la prison de Mons s’ébranle. Quatre hommes tentent la grande évasion. Un doigt sur la gâchette, Serge ne se laissera pas dompter par les gardiens à leurs trousses. Une pression instinctive sur la gâchette, la première de toute sa vie de bandit, déjà longue. Et irrémédiablement, le coup est parti. Parti et ne reviendra pas. Impossible de faire demi-tour, de le retenir. De récupérer cette balle. Destinée à arracher la peau et à faire couler le sang. À se loger dans le ventre d’un gardien. La rude loi de la cavale et de l’état second de l’évasion. Les détenus vivent pour ça, c’est ce qui les fait tenir, résister aux pulsions des suicides. S’évader, sortir de prison par la porte ou par la fenêtre, à la régulière ou au forceps. Serge en est un champion, depuis 14 ans, il fréquente les homes, les IPPJ, les établissements pénitentiaires et s’en évade invariablement. C’est son train de vie, de sorties en sorties, il ne connaît que ça. Il vit « voyou », dort « voyou », rêve « voyou » comme certains rêvent d’aventures ou d’autres encore peuvent se contenter de vivre attablés à un bureau et à l’ombre des héros.

1479347_506942032746620_1642702311_nSerge, lui, il est voyou depuis le plus jeune âge. Sa vie ne lui a pas laissé le choix, pense-t-il. Et le rétroviseur de la voiture qu’il vient de voler au prix de la violence, ne lui sert qu’à regarder s’éloigner des petits points, des agents impuissants, des balles trop petites que pour percer la carapace de ses certitudes de hors-la-loi. Son rétroviseur va de l’avant et ne le fera pas se remettre en question. Dans cette course effrénée contre la montre et pour la liberté, à ce rythme sans retenue, pas de place pour les regrets, ni les remords. Il n’y a que la place de l’ambition d’être le plus grand des bandits et peut-être une petite pour la mort, aussi héroïque puisse-t-elle être. Le reste ça viendra plus tard, beaucoup plus tard, après de longues années de cauchemar carcéral, 20 ans plus tard.

Une enfance à l’ombre des terrils

Janvier 1956, premiers gémissements de Serge dans un foyer de mineurs de Cuesmes, dans un paysage de suie et de charbon. Fils d’un père mineur et d’une mère servant les bourgeois aisés et future tenancière de café, Serge commence sa vie de la pire manière, n’est pas divin enfant qui veut, il n’est même pas désiré. Destiné à être donné à ses futurs parrain et marraine moyennant compensation financière, rien ne se passe comme prévu. Le couple se tue dans un accident de la route et les parents doivent garder l’enfant, à contrecœur. De santé fragile, le bégaiement appuyé et les cheveux roux qui lui valurent le surnom peu flatteur de « li rouchat » (en wallon familier), Serge aurait pu mieux réussir son entrée dans la vie. Il est vite trimballé d’internats en internats, d’écoles en écoles aux méthodes parfois très archaïques. « Un jour, un éducateur m’a obligé à avaler l’eau savonneuse d’un gant que j’avais mal tordu », se remémore Serge, le goût amer de l’humiliation encore en bouche.

Très vite, le jeune garçon est pris d’envie de fuite. À 10 ans, il fugue pour la première fois. Puis, pour se faire remarquer, il vole les pièces laissées sur le pas des portes pour payer le laitier. Admiration forcée de ses congénères et quel sentiment de fierté pour un rouchat devenu leader. Tout s’ensuit à un rythme infernal : vol de voitures (à 13 ans, il force plus de septante voitures en un mois) et les premiers casses. Souvent, le jeune truand est rattrapé et rappelé aux ordres par les autorités, IPPJ (Institutions Publiques de Protection de la Jeunesse), homes, armée et puis police. Rien n’y fait, le jeune vit « voyou », mieux il aime ça et voit la truande comme un emploi à long terme, en marge d’un monde trop futile laissant peu de place aux odyssées modernes. La soif d’aventures appelle Serge à faire de mal en pis, à marquer les gros titres des journaux en braquant les clients d’hôtels de luxe comme l’Amigo.

Qu’on tente de l’enfermer, tôt ou tard, Serge se libérera. Par n’importe quel stratagème : prise d’otages, échange de rôles et de costumes avec un détenu remis en liberté… Une fois, il s’évadera pour récidiver aussitôt. Et après un casse rapportant 35 kg d’or (l’équivalent de 700 000 € à l’époque), filera à la côte d’Azur en plein festival de Cannes, dévalisant et payant rubis sur l’ongle les magasins Cardin et de bijoux. La belle vie, celle des princes, comme on les voit dans les films de gangsters que Serge et ses comparses apprécient et prennent en modèles.

 Mais la bande est arrêtée et mise au trou pour de longues années. Serge, jugé comme le plus dangereux, ne restera jamais plus de trois mois au sein d’une même prison. Transfert après transfert, le détenu, pas toujours facile, subit les joies du régime strict : un matelas souvent très sale, un livre par semaine, une brosse à dent et du dentifrice. Le pire de tout : aucun contact avec les autres détenus.

Plusieurs fois au long de sa « carrière », Serge Thiry songera à se ranger. Pour ses deux enfants, qu’il a eus avec deux femmes différentes et qui l’ont répudié. Il aurait tant aimé s’en sortir avant qu’il ne soit trop tard. Mais à chaque fois l’instinct criminel prend le dessus, certains qualifieront même sa profession de foi d’instinct de mort, en hommage à Mesrine que Thiry admire. Un peu comme un père de philosophie, lui qui n’en a pas connu, de famille. Serge, sans possibilité de retrouver la liberté, est au creux de la vague. Il essaie de venir à bout de cette vie, rejette la faute sur la société, sur ses parents, sur les gardiens qui lui en veulent d’avoir blessé leurs collègues. Il lui arrive de reporter sa colère sur ses veines, les taillade. Envie d’être libre à en mourir.

Vas-y guitare

1484940_10151854786004422_1756182994_nPour Serge, il faut attendre les années 90, quand le truand en voie de rédemption achète une guitare, son déclic à lui. « Un détenu en avait obtenu une, mais préférait la coke. Je lui en ai procuré en échange de sa guitare. Un mal pour un bien puisque cette guitare allait me sortir de l’ombre, être ma rédemption, ma survie. » Autodidacte, il a appris à lire et à écrire, à se cultiver tout seul, Serge s’applique et renoue avec son amour de jeunesse. Il fait résonner la prison des mélodies qu’il invente, un peu de réconfort entre ces murs de désolation. Il écrit des paroles, une manière de s’évader qu’il n’avait pas encore expérimentée. Et ça lui plaît. Ca lui plaît tellement, que ça plaît aussi au-delà de la porte verrouillée de sa cellule. Un jour, quelqu’un y frappe. D’habitude, on entre, aucun respect, aucune intimité pour les prisonniers. Serge est éberlué de voir arriver l’aumônière et de s’entendre dire : « Ca vous dirait d’accompagner la chorale des détenus pour la Noël ? »

Sans hésiter, c’est oui ! Une nouvelle aventure carcérale commence pour « li rouchat de Cuesmes », plus musicale, plus enrichissante, décisive. Le début d’une métamorphose. Les années passent et, peu à peu, Serge travaille sur lui, apprend à ne pas rejeter la faute sur autrui, mais simplement et uniquement sur lui. Lui seul. Lui qui a choisi une ligne de vie peu recommandable, destructrice. Il est sur le point de s’en sortir, par la grande porte : il a même suivi les 360 heures de cours pour la réinsertion socioprofessionnelle ! Après, encore faut-il convaincre les autorités et, surtout, les psychologues chargés de s’occuper de son dossier. Ceux-là qui l’ont très vite « labellisé » : irrécupérable pour la société. Tamponné, emballé c’est pesé, et qu’on n’y revienne plus. Qu’on le mette aux oubliettes

Problème : ces psychologues font partie du personnel pénitentiaire, influençables donc. Serge le sait, il a subtilisé le dossier, il est accablant et tout en raccourcis et en non-dits : il est mauvais sur toute la ligne, pas un mot sur le comportement ignoble de certains gardiens (pas tous, heureusement, tous ne sont pas à mettre dans le même panier). En décembre 2003, Serge est convoqué devant la Commission de libération. Il se défend comme il peut, demande une contre-expertise. Il croit en sa réinsertion.

Coup de théâtre, le directeur de la prison d’Arlon, lui-même, prend sa défense, prônant le changement d’attitude du détenu. Une attitude devenue positive. Mieux, un psychologue extérieur est désigné pour analyser le cas Thiry. Le temps de trois entrevues, pas plus, « ce 970464_600633973292549_1627521559_nn’est pas nécessaire » car le bilan tombe vite : Serge n’a plus rien à faire en prison. Un avis suivi par la Commission. Rien ne s’oppose à la libération, sinon dix conditions que le futur-ex-détenu devra respecter les dix prochaines années. Le 16 février 2004 fait date, Serge renaît au monde et à la société, de l’autre côté, du bon côté des barreaux !

Directement hébergé par sa compagne de l’époque, il reste pourtant quelque chose à résoudre : où travailler ? Volontaire, Serge cherche du boulot pour ne pas replonger, pour gagner sa vie comme un homme normal. Quand il voit son assistante sociale, Serge se dit prêt à tout ; tout est opportunité, tout est privilège pour ce ressuscité du mortel banditisme. Mais le parcours est semé d’embûches, Serge a 48 ans, il a difficilement terminé sa troisième primaire, n’a aucun diplôme, pas de permis de conduire malgré ses multiples raids en voitures volées. Pire, jamais il n’a travaillé, les rapines lui suffisaient aisément à mener une vie sans souci du lendemain, se demandant même pourquoi certains vont au charbon quand il est si facile de voler.

 L’homme inachevé

Mais, encore une fois, la chance lui sourit, et une agence d’intérim l’envoie en mission dans un restaurant à l’Holiday Inn. de Diegem. Lui, Serge qui ne croyait en rien, ne donnait aucun crédit à la société, celle-ci lui rend la monnaie de sa pauvre pièce en lui faisant confiance ! Et il l’honore, ne veut pas décevoir. Il excelle à la plonge et en devient responsable.

 « J’étais fier comme un pape, sourit Serge, la plonge, je la prenais comme mon sport. Il faut dire que la forme, je l’avais gardée, je courais beaucoup en prison. Pour la cavale, il faut être entraîné. Tout le monde me voulait dans son resto. » Serge ne compte pas ses heures allant parfois jusqu’à travailler quinze heures par jour pour un salaire bas (7 € par heure) mais sans aucun frais alimentaire. Quel plaisir de faire festin après service, de ce qui normalement devrait être jeté. C’est autre chose que la bouillie carcérale, se dit ce fin gourmet sur le tard. À cette époque, il acquiert son petit appartement à Braine-l’Alleud.

Car, c’est un des contrecoups, une des conséquences de cette longue vie à l’ombre ; Serge est devenu indésirable dans sa famille. Son retour à Cuesmes est « foireux » et finit en bagarre. Quant à ses deux fils, tous deux le reçoivent avec le même discours : « Mon père, c’est celui qui m’a élevé. Toi, tu es la petite graine, mais tu n’es que ça ! », la mauvaise graine. Des mots difficiles à entendre pour un père conscient de ses erreurs et manquements mais qui croyait au possible. « Je suis un homme inachevé. Quand on mène la grande vie, on pense rarement aux enfants. On vit égoïstement mais on en fait quand même. Et les enfants, ce n’est pas qu’un coup de ‘‘bite’’, pas des animaux qu’on adopte. Nous n’avons pas le droit de leur faire vivre ce qu’on nous a fait vivre. » Serge est désabusé, enfermé dans sa peau de voyou, sa peau de chagrin, par les siens. Quasiment tout le monde lui a pardonné ses longues errances du passé sauf les êtres dont il se sentait le plus proche, dont il avait le sang. Un coup dur, même s’il sait qu’il fera tout pour retrouver ses fils perdus, un jour. En attendant, Serge, à nouveau prisonnier, du regard dur de sa famille cette fois, se crée sa tribu.

L’aventure extérieure, au-delà des murs et des limites

1488597_10151854785184422_528625272_nFin juillet 2013, le soleil brûlant de l’été chatouille et réchauffe la Manche, étendue infinie et reposante. Serge, posé sur un rocher, les pieds dans les vagues scintillantes, est paisible. La côte d’Opale se livre et se dessine sous ses yeux. Le vert est éclatant et la falaise abrupte. Paysage de rêve pour semaine de rêve. Ils sont vingt-quatre à participer à l’aventure. Une aventure humaine, puisque se côtoient personnes handicapées et jeunes dans la force de l’âge. Son nom ? Extra-Muros, le projet d’une vie sans barreaux, l’idéal concrétisé de Serge. Ainsi, plusieurs fois par an, la bande à Serge part à la conquête des merveilles de la nature, à la côte ou à la montagne, sans avoir peur des chemins escarpés. « J’ai acheté des ‘‘joëlettes’’, ce sont des fauteuils tout-terrain, le fauteuil en lui-même repose sur une roue à suspension et il y a deux brancards, un à l’avant, un à l’arrière pour les deux personnes poussant et tirant la personne à mobilité réduite. » explique Serge, passionné. « Pour en acheter, il faut des pépites et comme je donne tout mon temps dans mon ASBL, je suis chômeur. Mais je reçois des dons et des aides notamment par la Fondation Roi Baudouin. Mais c’est unique, c’est une expérience de solidarité qui sort des sentiers balisés, au sens propre comme au figuré. Car seules les joëlettes permettent aux personnes handicapées de s’attaquer à des sentiers aussi escarpés. » Des moyens de locomotion qui changent la vie et avec lesquels Serge a eu un premier contact lors d’un job au Village N°1 de Braine-L’Alleud et qui, comme la guitare avant, a réveillé chez Serge des envies. Dans cette aventure avant tout humaine, il entraîne avec lui des jeunes de tous les horizons, des classes qui partent en retraite…

« Une anecdote me revient, un jour je suis parti avec des élèves du Sacré-Cœur (un collège huppé de Bruxelles NDLR.) et d’autres d’une école de Schaerbeek. Des milieux très différents. Et nous avions décidé de sortir une dame, en chaise roulante depuis une tentative de suicide. Elle ne sortait plus tellement, son immeuble était inadapté, sans ascenseur ni rien. A la fin de la retraite, ce sont les enfants de Schaerbeek, les plus défavorisés, qui ont fait des collectes, des actions pour équiper l’escalier d’un monte personne. L’histoire les avait bouleversés, ils voulaient faire quelque chose. Pari réussi. Et moi, de voir qu’on peut avancer comme ça, ça me comble. »

Le réveil

« Bienvenue chez moi, il n’y a pas de barreau aux fenêtres et la clé, c’est moi qui l’ai, elle est du bon côté de la porte. La porte d’une nouvelle vie, fleur au bout du fusil. » Serge l’a trouvé son espace de liberté, sans conditionnel, dont lui seul est maître : un petit appartement de Braine-l’Alleud avec l’église en garde-fou et un bureau d’avocats non loin ; « sait-on jamais » ! Ici, il n’y a de place que pour les balles que les enfants se renvoient de goal en goal. Des ballons, des balles de jeu, pas de réelles. Nous sommes le 3 décembre 2013. Dans deux mois, sonnera la fin de la liberté conditionnelle de Serge, il sera entièrement libre. Une échéance, que l’ancien malfrat savoure dans son appartement deux-pièces, une terre inconnue pour le visiteur.

À l’intérieur, Serge, moustache rousse à l’anglaise, le teint pâle de ceux qui n’ont pas vu la1472347_10151854785494422_1089548185_n lumière pendant longtemps mais l’œil éclatant. Trapu et couvert de tatouages de prison, faits à la suie de semelle fondue, Serge est comme un Indien dans la ville. Des photos de grands chefs de tribus sont épinglées au mur comme les quelques tickets des derniers concerts que Serge a été voir : le poète Cohen y côtoie la délicate Katie Melua et la gouaille de Bob Dylan, les tout premiers concerts auxquels Serge a pu assister. La prison a ses raisons que la musique ne connaît pas, en dehors des festivals rouillés de clenches et portes métalliques stridentes.

Sur les murs aussi, il y a les souvenirs de voyages que Serge n’a jamais faits si ce n’est par procuration, une mini-cascade entourée de verdure, des cadeaux d’étudiants que l’ex-taulard a aidés, des masques (en souvenir de tous ces masques que le détenu a portés, du manipulateur au dépressif en passant par le loup du brigand, avant de réellement se trouver). Un grand tableau attire l’attention, représentant des mains, de toutes sortes, des poignées de mains, des mains haineuses, hésitantes, aidantes ou dénigrantes. Sans doute, un résumé rapide de la vie de Serge qui a tout connu, des trahisons aux poignées de bonheur en passant par le rejet. Dans son coin, l’attrape-rêve fait la gueule, il sert de moins en moins : « Je dors mieux la nuit, les cauchemars qui me hantaient se sont peu à peu fait la malle même si certaines cicatrices ne seront jamais refermées. » L’homme, pourtant athlétique est marqué par les années. Par ses renonciations, aussi, ses volontés d’en finir : « Ils n’ont pas souvent été tendres avec moi, ils se vengeaient de mes évasions parfois violentes et sanglantes. »

Mais le plus important dans cette pièce qui sert à a fois de cuisine et de salon, ce sont les instruments. Eux aussi cosmopolites, certains viennent de Madagascar, des maracas, des harmonicas, un clavier défectueux, des tambourins et des djembés. Une mini boîte-studio d’enregistrement avec lequel Serge enregistre des chansons rien que pour lui. « Je mets mon casque sur les oreilles et je refais le monde à ma façon ». Sans oublier les guitares. Sur un coup de tête, Serge en empoigne une, autocollant « Pussy Riots Free » plaqué sur la caisse, signe que l’homme est de toutes les causes, les intemporelles comme celles d’actualité : « Le prince Laurent demande des ristournes au resto, le Roi se plaint de sa pension, où va-t-on ? Certains vivent avec 750 €! Et puis, qui sont-ils pour être nos rois ? Leur sang n’est pas bleu et quand ils vont aux toilettes, ça pue la merde aussi ! Et Didier Bellens, qu’en dire ? Quand tu vois ce que coûtent ces gens-là, tout ça pourrait réduire une partie des problèmes de la pauvreté en Belgique. »

Commence un « petit aperçu » d’une heure sur tout ce que ce ‘‘guitar hero’’, révélé sur le tard, peut proposer. Forcément, ça commence par Pink Floyd et Another Brick in the wall, symbole devant l’éternel de l’enfermement à briser, Angie des Stones prend sa suite, avant Metallica. Un instant, Serge s’arrête pour écouter ce qu’il se passe dans la rue. L’école est finie et les enfants rentrent en rigolant. Un plaisir rare quand on a vécu à l’ombre de ces petits bonheurs quotidiens. Puis ce sont les inévitables et emblématiques Portes du Pénitencier de Johnny qui ouvrent un nouveau set musical. Tout y passe, Trust résolument Antisocial, un hommage à Lou Reed, Brassens, Renaud époque loubard, Elvis Presley et son Jailhouse Rock, encore et toujours la prison ; puis des chansons d’horizons, de rédemptions comme Hotel California… avant une propre composition de Serge, Ballade d’un voyou.

« Au milieu des murs de béton,

Il y a ce rempart de prison,

Je m’ennuie à contre-courant,

Bercé par la ronde des temps,

J’ai mis sur le dos ma guitare,

Je me prends pour le nouvel Icare,

Mes rêves tentent l’ultime évasion,

Je m’envole à travers mes chansons,

Moi le voyou, l’enfant perdu,

Je ne rêvais que d’évasion,

Moi le voyou, l’enfant exclu,

Je ne rêvais que de passion,

Moi le voyou, l’enfant déchu,

Je ne pourrai jamais payer votre dû,

Blotti au fond de ma cellule,

Je rêve d’un nouveau crépuscule,

Enfin larguer toutes les amarres,

Mettre le cap sur un nouveau départ,

J’ai un éclair dans la mémoire,

Je ne suis pas un salopard »

418061_366411840048098_440126846_nLes références s’imposent. Et au vu de la dextérité du taulard, son répertoire et le plaisir qu’il prend, j’ai du mal à imaginer qu’un tel troubadour se soit retrouvé derrière les barreaux aussi longtemps. D’autant qu’à l’école primaire, le jeune Serge avait fait des débuts prometteurs à la flûte notamment, épatant son instituteur. Mais ça n’a pas duré. Faut-il croire que la flûte lui a brûlé les doigts, et que la froideur d’une crosse de revolver l’a remplacée ? Pour ce retour aux sources, aux racines, il lui a fallu une trentaine d’années. Trente ans avant de s’apercevoir que la musique donnait vraiment un sens à sa vie, un sens autre que la ‘‘cambriole’’ et la vie libertaire des bandits. La musique apaise les mœurs.

Et Serge aime se comparer, toute simplicité gardée, à un grand leader : Nelson Mandela. Hasard de l’actualité, c’est quelques jours avant la disparition du héros Madiba que Serge rigole tout en valorisant son admiration : « Mandela et moi, on a deux choses en commun : 27 années de prison et tous les deux, nous avons été présidents. Lui en Afrique du Sud et moi de ma petite ASBL, c’est un signe. » Avant de citer Confucius : « La plus grande gloire n’est pas de ne jamais tomber, mais de se relever à chaque chute. » et de rajouter en souriant dans sa moustache : « Il m’a fallu attendre mes 48 ans pour le comprendre mais je crois que j’y suis. »

Il y est ! Émaille de certains regrets certes, mais ne sachant dire s’il aurait pu prendre une autre voie si, dès le début, il avait eu une autre opportunité. Mystères et aléas du destin. Qui font qu’on doit se casser la figure plusieurs fois avant de mûrir.

Et c’est exactement ce qu’il dit aux élèves qu’il rencontre lors des nombreuses animations qu’il réalise dans les écoles. « Je suis l’exemple à ne pas suivre » commence-t-il. Avec passion, l’ex-vaurien livre sans concession ‘‘ses années-prisons’’, son expérience, fait de la prévention sans oublier l’immuable rituel du tour de chant. Sa guitare, il ne la lâche pas. Et bien souvent, les élèves, enchantés, s’engagent à venir voir ces véhicules magiques et intrigants que sont les joëlettes. Ces porteurs d’espoir d’un homme qui s’était pourtant résigné à ne rien espérer de la vie. Victoire.

PAN ! La détente pressée, le percuteur a bougé et la cartouche engagée dans le canon, est partie. Bien trop vite pour l’arrêter sur-le-champ. Pour éviter le sang, la violence inouïe, mais 30 ans après, Serge l’a récupérée au vol cette balle. Il l’a jetée dans l’oubli et la peur ne le prend plus la nuit. Dans son coin, l’attrape-rêve fait la gueule, il sert de moins en moins : « Je dors mieux la nuit, les cauchemars qui me hantaient se sont peu à peu fait la malle même si certaines cicatrices ne seront jamais refermées. » Sa grande évasion, Serge l’a finalement réussie, il est libre, à jamais. Privilégié et heureux. Il s’est racheté honnêtement une réputation, il ne baissera plus le regard. Lui qui prenait l’argent, aujourd’hui c’est par des dons qu’on le lui tend. Lui qui vivait égoïstement, aujourd’hui, c’est pour les autres qu’il vit. Et Serge de conclure : « La prison ne m’a pas aidé dans ma réinsertion, ce n’est pas la bonne option. Rien n’encourage les détenus à s’en sortir. Mais moi, au plus profond de moi, j’ai changé, quand on me disait irrécupérable. C’est ma fierté. Oui, il y a une vie après la prison, non, personne n’est jamais totalement irrécupérable. »

Et pourtant, rien n’est jamais gagné, c’est ce que je vous raconterai dans les prochains jours. Car le conte de Noël, une fois les sapins enlevés et les bougies éteintes, peut avoir un goût bien amer!

En attendant, voici la mini bande-dessinée réalisée par Sébastien Mahia (aussi derrière toutes les belles illustrations de cet article)…

Et aussi quelques photos d’un certain bonheur retrouvé et donné:

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