Loin des démons, Albert Delchambre revient Hors-Format

Il en a connu des démons, il en est revenu, sans doute plus fort. Pour ce troisième chapitre de cette rubrique « Découvrez-les » (après Sandra Liradelfo et Mathias Bressan), je ne vous parlerai pas d’un jeunot mais d’un gars de Chimay à la carrière et au caractère bien affirmé. À l’instar d’un Salvatore Adamo, il fête ses cinquante ans de musique. Depuis ses 17 ans où il chantait:

Ca vous dit quelque chose? L’air ne vous est pas inconnu? C’est normal, vous l’avez toutes et tous entendu? Il y a une dizaine d’années, devant un écran télé(merdique, aurait dit Renaud) à l’heure des grandes audiences, d’une émission présentée par un Grec et constituée sur une bande de baltringues (à quelques exceptions près) s’efforçant de chanter plus ou (surtout) moins juste. Ou alors, peut-être l’avez-vous entendue, cette chanson dans la bouche d’une idole naissante, au cœur des sixties, en 1967, avant d’éteindre le soleil. Car oui, Albert Delchambre aurait pu chanter allègrement Ils ont changé ma chanson (What have they done to my song, pour rendre à Safka, ce qui…), et même Ils ont volé ma chanson! Ils? Les « artisans » dune industrie musicale galopante et sans vergogne. Quoi? La chanson d’Albert Delchambre (alors connu sous le nom d’Ely Tchenko), sa Federica, certes inspirée d’une obscure chanson de Barry Man, mais qu’il popularisa en Belgique et dans le petit monde de la musique francophone. Si petit que la chanson atterrit dans les oreilles de l’entourage professionnel (Barclay surtout) d’une certaine Nicoletta qui en fit un hit interplanétaire, par le jeu d’échanges commerciaux derrière le dos d’Albert. La Musique, puisque c’est d’elle dont il s’agit, connaîtra un nouveau jour dans les années 2000, agrémentée des voix (de faussets souvent) des élèves de la Star Academy. Mais ça c’est une autre histoire dont, malheureusement, Albert Delchambre n’a pas profité, loin s’en faut. Celui qui aurait pu connaître une carrière à tout berzingue est effacé, et s’oublie lui-même très vite dans la déchéance alcoolique. Il en tirera un brillant et introspectif Ivrogne et retrouvera les grâces des médias avant de subir un nouveau revers, une traversée du désert: son troisième disque ne sortira pas, malgré sa popularité naissante, à cause de la faillite de sa maison de disque. 

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Regarder vers l’avant. (Crédit: Pascale Poncelet)

Depuis, le temps a passé, Albert Delchambre s’est soigné, a vaincu, a trouvé des solutions pour autoéditer son oeuvre (« du fromage belge, un peu de tout ») mais aussi aider de jeunes artistes wallons à se lancer (via la maison d’édition Dicksongs et Franc’Amour dont le chanteur est membre fondateur). Il a aussi reçu des prix, hautement mérités (dont celui de la Sabam) et il regarde en avant. De son passé, « on pourrait tirer un roman, regardons en avant« . 

En avant et hors format, tant qu’à faire. Hors Format c’est le premier disque d’Albert Delchambre depuis son auto-produit Acte III en 2002, qui comptait des collaborations avec William Dunker. Depuis plus rien, au soleil du moins, car, loin d’arrêter l’écriture et la musique, le chanteur a laissé des chansons dormir pendant dix ans. Et le revoilà en cette fin d’année, avec un album qui porte bien son nom, Hors Format: une pochette de 33 tours pour contenir un petit cd (format ridicule face à la grandeur et l’éloquence du passé. Une galette de 13 titres (et un bonus) aux confins des genres (pas uniquement musicaux), nourrie de sincérité et de flamme artistique. Avec des amis et collaborateurs qui lui ont donné de très beaux textes: le romancier Benoît Coppée, la cinéaste Dominique « Marbie » Smeets ou encore le chanteur Jacky Goethals. Sans oublier une reprise du trublion Claude Semal (« Ceci n’est pas un chanteur belge »), Devenir Vieux, très touchant. 

La voix, dans la même texture qu’un George Chelon, n’a pas changé on s’en rend compte dès le premier titre, Le codicille, accompagné de guitare américaine et d’un accent jazz à la trompette. Recueillant quelques unes des expressions les plus crues, le chanteur belge parle d’hôtel de passe, devient amant de la mort et amende son testament, « résultat de trucs imbéciles, que j’ai écrits voilà longtemps« . Le ton est donné, force musicale aussi. Puis émotionnelle, avec le titre qui suit, plus posé et cosy, Maman qu’est-ce que t’étais belle (nouvel hommage à sa maman décédée alors qu’Albert avait 4 ans). Le souvenir est impérissable, souriant aussi, attendrissant surtout devant l’immortelle. De générations en générations, on va de l’avant avec Si Dali, dans laquelle Albert Delchambre peint une relation musicale avec sa fille Emmanuelle qui s’invite de sa jolie voix. Et pose la question: Qui comprendrait et même que serait la poésie de Dali s’il n’avait jamais composé, déchiré, mélangé, explosé…? Un hommage à Frank Michaël (!) plus tard, on trouve une chanson de la bande originale du film… Marbie Star de Couillu les deux églises: Personne n’appartient à personne, tendance western rythmé et entraînant sur le thème de l’amour non absolu et infini (« Tu me mets sous la pression, Tu me casses, tu me tannes, Sous couvert de la passion, On va vers les platanes! »). 

Puis surgit, l’implacable KO Debout (écrit et composé par Delchambre) pièce maîtresse de cet album, résigné et abandonné. Mais pas par la guitare dont les solos insaisissables donnent âme à ce morceau. Les mots sont simples, les mots sont bien choisis et rudes: « J’ai vu passer l’automne, ses pourpres et ses ors, La campagne s’ankylose sous les draps de l’hiver, Les souvenirs se tissent au fil des remords, mes souvenirs se tissent au fil des remords. » Puis, c’est l’engagement qui renaît, qui regagne force, musique et voix dans un blues solide avec Marche Blanche, dénonciations en tout genre et avec humour, appel au retour de la fraternité, de l’amour aussi. Le chanteur dénonce et dit mais veut aussi Te dire, autre titre fort et bouleversant de cet album, dans la détresse et les regrets. « Ensemble, on a vécu un linge dépourvu, Amant décousu, encombre mes tissus, La ruine à nu limite la salle des pas perdus, Chêne chenu, à l’ombre d’un arbre aux écus, Je suis en débris. »

Après quoi, l’accordéon et le piano reprennent de plus belle, pour quelques notes de Brel, de mélange de guinguette et de tango, pour À nos belges amours, rendant grâce aux beautés féminines du Nord comme du Sud mais aussi aux spécificités belges, wallonnes et flamandes. Patrimoine culturel esquissé en bien mais aussi en moins réjouissant (« Aux enfants abîmés, à leurs aubes trop blanches »). Plus loin, c’est Mirka, subtil portrait reggae d’un oiseau de l’Est « atterri au milieu de nulle part, dans un garni d’idées noires, meublée d’un lit, d’un trottoir. » Ca fait penser au regretté Hervé Cristiani, c’est remarquable, touchant et gai à la fois. Autre merveille, cette reprise de Claude Semal, constat de la vieillesse saisissante mais sans pathos. L’occasion de se dire que cette chanson, pourtant peu connue, est un monument auquel Albert Delchambre apporte une très belle pierre. Avant de soutenir le si beau Wallon dans une dernière chanson dédiée à t’Chimay: « Dé chu parti su un coup tiesse, Me v’là asteur combin si biesse, Trop long d’Chimay, bè long d’Couvin, là où es’ce qué né el l’Viroin« .

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On rajoutera que ce Hors Format est illustré d’une part par les aquarelles de Gabriel Lefebvre, que les photos sont de Pascale Poncelet (la femme d’Albert) et surtout (!) que les chansons sont illustrées par l’incontournable auteur de BD Marc Wasterlain (père de Docteur Poche et de Jeannette Pointu entre autres). Bref, tout ça ne fait que rajouter du gallon à un disque incontournable, à l’empreinte de la vie dans ses excès et ses coups de cœur, à la faveur d’un interprète. Un interprète, un vrai, loin de ceux qui aujourd’hui sont trop nombreux et ont trop tendance à chanter « lalalalala » sans profondeur ni grandeur musicale si ce n’est celle des tubes, aussi vide soient-ils. C’est pourquoi il faut faire vivre l’art et les chansons de ces artistes, peut-être pas loin de chez nous, qui ont un talent inné, un regard original sur le monde d’aujourd’hui. Albert Delchambre en fait partie, irrémédiablement, et qu’il soit Hors Format n’arrange rien. Il est d’ailleurs bien dommage qu’on trouve si difficilement son œuvre. Elle en vaut la peine! Et à 67 ans, Albert Delchambre n’a ni noyé son talent, ni perdu de sa verve!

Albert Delchambre, Hors Format, Franc’Amour/Igloo Records, 15€. Disponible ici

Sur Facebook ou www.albertdelchambre.com

Un commentaire

  1. J’ai assisté à un mini concert organisé à l’occasion de la ducasse des haies de Saint-Rémy(Chimay) ou Eli Tchenco chantait pour sa région.Une de ses belles chansons est: elle était de celles, consacrée à sa maman.

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