Alpha, témoignage poignant et indispensable d’une vie d’immigration

Après les zombies, place aux horreurs ordinaires de la vie sous la mauvaise étoile. C’est ce récit qu’ont choisit l’écrivaine belge et reconnue Bessora ( Prix Fénéon 2001, Grand prix littéraire d’Afrique noire 2007) et le dessinateur français Barroux (récompensé lui aussi de multiples fois entre illustrations et récits pour enfants et pour adultes). L’Afrique, tous deux la connaissent bien: Bessora est fille d’un homme politique gabonais, Barroux est « blanc » mais a passé une grande partie de son enfance en Afrique du Nord. Et l’immigration, ils semblent la connaître, tant cet album, Alpha, est âpre et a le goût amer du réel, du mauvais côté du réel.

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Alpha vit seul à Abidjan. Sa femme est partie pour le rêve parisien, emmenant leur fils. Depuis, Alpha n’a qu’une obsession, les rejoindre, même si le périple sera chahuté et risqué. Mais tout vaut mieux que de mourir, pourrir à l’abri des regards de l’Occident. Un jour, Alpha prend le peu de cliques et de claques qu’il a et part pour l’Espagne, bravant les dangers, rencontrant des êtres livrés à eux-mêmes et en proie au désert (un gamin perdu et désabusé; Antoine qui se prend pour une future star du foot; Abebi, la fille de joie qui a le malheur et la maladie en tête), découvrant que la route est encore plus difficile que ce qu’elle paraissait. Sans compter la folie qui pointe. Mais le but sera d’aller au bout, quel qu’en soit le prix.

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Première réflexion faite: que le dessin est laid. Deuxième réflexion: mais qu’il est magnifique ce dessin, tellement il colle à ce qu’il raconte et permet à l’ensemble de prendre tout son sens! Alpha, ce n’est pas une BD comme les autres, ce n’est même pas vraiment une BD, mais plus une association d’images et du texte écrit par Bessora, sans phylactère, sans cartouche non plus. Pourtant, l’ensemble est inséparable: les textes forment la trame narrative- un monologue imperturbable d’Alpha-, les dessins (au feutre, sont brouillons et peu esthétiques, comme si l’urgence était passée par là et saisissait les dessins de son expression) se distillent au rythme inlassable de deux cases par page (sauf rares exceptions) et ne font que rajouter des détails et de la substance aux textes. Des textes sombres et directs, cadrant la vision du lecteur sur le constat terrible de l’immigration. Aucun mot n’est de trop.

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Au final, Alpha est un ouvrage nécessaire, difficile d’abord mais très important dans son contenu. Même s’il n’y aura pas de happy end, pas même de baume au coeur. Car non, la vie n’est pas un conte de fée, encore moins celle d’immigré! Et Alpha, dans sa noirceur, est remarquable, et son format de carnet de voyage de l’horreur réelle ne fait qu’en rajouter. C’est intime mais c’est aussi l’histoire d’un monde qui tourne mal et sans en faire l’apologie de victimisation. Et rien qu’en ça, c’est brillant. Assurément, Alpha est un des coups de cœur (ou plutôt d’humain et de citoyen du monde), de cette fin d’année.

18/20

Alpha – Abidjan Gare du Nord, par Bessora et Baroux, Gallimard, 128 pages, 20,90€.

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