Melchior et Oubrerie ressuscitent Les Royaumes du Nord de Philip Pullman

Novembre 2007, une nouvelle franchise épique débarque sur les écrans de cinéma avec au casting rien de moins que Daniel Craig (alors fraîchement devenu James Bond), Nicole Kidman, Eva Green et autres Sam Neil ainsi qu’un ours en armure. Au menu, un voyage dans un monde parallèle où les humains sont accompagnés d’une sorte d’ange gardien animal, le daemon, qui les accompagne partout et dont ils ne peuvent être séparés.

Et alors qu’une guerre est menée avec des seigneurs ours sanguinaires, dans le grand nord, des enfants sont enlevés à Londres. Le film signé Chris Weitz (derrière, avec son frère, le premier American Pie, et avant de se fourvoyer dans Twilight 2) est pourtant plus convenable que certaines autres adaptations de livres, fait un bide monumental et sans appel: la suite est avortée.

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Il a fallu attendre jusqu’à aujourd’hui pour qu’un tandem tente la chandelle de réadapter le roman culte et engagé (notamment vis-à-vis de l’église et de la confiance aveugle qui lui est souvent due, via un anticléricalisme de plus en plus prononcé) de Philip Pullman : Les Royaumes du Nord. Finis donc les effets spéciaux et le spectacle du grand écran, place aux crayons, aux cases, aux images fixes et aux phylactères.
Publié chez Gallimard (maison d’édition chez qui la trilogie de romans fut également éditée), ce sont le scénariste Stéphane Melchior et le dessinateur Clément Oubrerie (le papa d’Aya de Yopougon) qui s’y sont collés. Avec brio. La jeune héroïne anticonformiste et désinvolte Lyra et son daemon Pan reprennent du service en démantelant un complot et sauvant la vie de leur oncle, l’aventurier Lord Asriel. Téméraire, la jeune fille voit un de ses amis des 400 coups, Roger, disparaître, enlevé certainement par les inquiétants « Enfourneurs », kidnappeurs d’enfants dans un mystérieux but. Lyra va alors prendre part à une mission dont elle est apparemment le seul espoir.

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Dès la couverture, le ton est donné, au loin le Tower Bridge, un grand bateau et des dirigeables futuristes règnent dans une nuit noire enveloppant une petite fille (Lyra) et un léopard (le daemon Pan) sur leurs gardes. Lisez la première page et assurément vous serez obligé d’en venir à la dernière, tant cette nouvelle adaptation est entraînante… et surtout respectueuse du roman initial (si Philip Pullman a laissé une entière liberté aux deux bédéistes, il était inconcevable pour ceux-ci de le décevoir). Le graphisme d’Oubrerie est somptueux, et a ce charme enfantin qui séduisait dans le roman. Peu réaliste et tout en ligne mais avec un classicisme qui fait mouche, l’œuvre ne pouvait mériter mieux, tant la cohérence avec cette adaptation est grande. Même si cet album relève plus de la mise en place de l’intrigue à venir dans les albums suivants, l’ensemble est très rythmé grâce à un découpage maîtrisé, notamment.

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Les deux auteurs de BD n’ont pas fait les choses à moitié et ça s’en ressent. Toute la richesse littéraire et l’univers très touffu de Pullman retrouvent ici leurs lettres de noblesses (peut-être malmenées par le film, blockbuster hollywoodien et perdant la substance même de l’œuvre : l’engagement de l’auteur). Et c’est un réel plaisir de retrouver ce monde inventif mêlant haute société de Londres, aventures au Grand Nord, gitans de mer et autres ours effrayants (vivement la suite pour que l’évocation de ces « monstres » barbares fasse place à leur présence). Et ceux qui avaient été bercés par l’œuvre d’origine de retrouver un certain goût de l’enfance et de son imaginaire.
Une bien belle adaptation qui devrait connaître trois tomes… si le succès est cette fois au rendez-vous. Nous, on n’en doute pas!

15/20

Les royaumes du Nord, Tome 1, par Stéphane Melchior-Durand et Clément Oubrerie, Gallimard, 80 pages, 17,80 €

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