Haut les mains, Walter Guissard dynamite le western avec Cécile la shérif: « Elle n’est pas parfaite, elle est égocentrique, alcoolique, heureusement car personne ne s’attache à un personnage parfait »

Vous avez le droit de garder le silence, tout ce que vous tirez pourra être retenu contre vous. Faire régner l’ordre et la loi, c’est une chose, dans le milieu hostile et sauvage du western, c’en est une autre. Dans Cécile la shérif, Victor Coutard et Walter Guissard réalisent une (d)étonnante première BD, burlesque avant de se faire plus dure, plus âpre, de venir chercher l’émotion et de poser un dilemme: j’ai la loi avec moi mais me donne-t-elle le droit de tout faire? Découvrons cet album puissant avec son dessinateur Walter Guissard. Interview, côté sal(o)on lors de la dernière foire du livre de Bruxelles.

© Coutard/Guissard chez Casterman

Bonjour Walter, Cécile la Shérif est votre premier album. Comment êtes-vous devenu auteur de BD?

Étonnamment, je pense que la question ne s’est jamais vraiment posée. J’ai grandi en lisant du manga et de la BD. Je dessinais. Donc, ça s’est fait assez naturellement. Et quand j’ai eu fini mes secondaires, je suis directement allé à Saint-Luc en bande dessinée. Ça s’est fait un peu sans réfléchir. J’ai toujours dessiné et c’est un peu ma grande théorie. Enfant, tout le monde dessine. Puis, certaines personnes arrêtent, et recommencent, et puis arrêtent à nouveau. Moi je n’ai juste jamais arrêté. Et j’ai progressé.

© Coutard/Guissard chez Casterman

Que pouvait-on voir dans vos cahiers d’enfant ou d’adolescent quand vous avez commencé à conceptualiser des univers ?

Ouf! Alors on voyait beaucoup de ninjas. J’étais fan des Naruto, donc oui, il y avait des ninjas dans tous les sens. Ma grand-mère m’a aussi raconté, mais je dois avouer ne pas m’en souvenir, que quand j’étais petit j’essayais de dessiner les pièces en 3D, en opposition aux autres qui dessinaient les pièces en 2D. Les maîtresses d’école, en maternelles et primaires, semblaient dingues de mes dessins de l’époque.

© Coutard/Guissard chez Casterman

Quel est votre rapport au western, qui n’est a priori pas l’univers des ninjas ?

Pas du tout. Mais du western, j’en ai aussi mangé pas mal quand j’étais petit: mes parents travaillent dans le monde du cinéma, dans le financement des films de la Fédération Wallonie-Bruxelles. J’ai vu beaucoup de Clint Eastwood. Avec le temps, je m’en suis éloigné mais je m’y suis replongé totalement avec cette BD ainsi que le jeu vidéo Red Dead Redemption 2. C’est un peu une redécouverte du genre, des codes.

Vous arrivez avec un personnage qui est justement là pour ébranler ces codes. Cécile arrive pour faire la loi, mais pas au sens où on l’entend dans cet univers et dans ces petites villes, habituellement.

Cécile est à la base inspirée de la mère de mon scénariste, Victor Coutard. Elle ne s’appelle pas Cécile et est avocate pénaliste. Quand on est avocate pénaliste, on se retrouve parfois à protéger certaines crapules, des gens pas très défendables. Pour ce faire, il faut avoir un bon idéal de justice. Victor, mon scénariste, s’en est inspiré pour créer cette jeune fille avec un idéal de justice hyper fort, pur et dur. Mais nous nous sommes dit, pour ébranler cet idéal, le challenger un peu, qu’il fallait la mettre dans la pire des situations: le western, entourée de hors-la-loi.

© Coutard/Guissard chez Casterman

Vous vous en êtes inspiré graphiquement?

Non, pour la fun fact, c’est inspiré visuellement de mon ex. Mais on s’entend très bien, donc c’est très chouette comme hommage.

© Coutard/Guissard chez Casterman

Vous avez fait un choix de couleur assez marqué, dans cet album. Vous avez toujours dessiné comme ça, ou est-ce un ton trouvé pour cet album ?

Initialement, je dessinais beaucoup avec le trait. Avec cet album, nous avons décidé de changer ça. Parler de droit et de justice dans un album de BD, ça peut, de l’extérieur, paraître assez ennuyeux. J’avais peur de proposer de longues scènes de procès ennuyeuses. Pour trancher, choquer tout ça, il fallait un dessin ultra-dynamique. C’est là que le style graphique est intervenu: J’ai décidé de dessiner avant tout avec la couleur. J’ai conçu de grandes palettes de couleurs. Puis, au fur et à mesure, quand c’était nécessaire, je venais contourner avec du trait. Ça m’a permis de me surprendre au niveau des formes, de créer des choses nouvelles et différentes.

© Coutard/Guissard chez Casterman

Par contre, mes recherches de personnages, je les ai faites avec des traits, oui. Mais, mes recherches de planches, c’était vraiment couleur sur couleur sur couleur, des grosses masses, et je changeais un peu les teintes par-ci, par-là, pour trouver des gammes de couleurs intéressantes. Sur une planche, j’utilisais cette méthode: je faisais des recherches de couleurs, j’en mettais plein, puis, je venais graver dans mes formes quand c’était nécessaire.

Ça m’a un peu fait penser au duo Terkel-Risbjerg, qui a un peu cette même manière d’amener les choses, que je trouve très réussie. Cette Cécile veut mettre tout le monde au pas. Mais elle va se confronter à un déferlement de violence.

Au départ, nous voulions faire un western bien burlesque, fun, drôle. Ça l’est énormément, au début, puis il y a un moment où il nous a fallu confronter Cécile à la vraie violence. Parce que tout ne se passe pas exactement comme prévu. Si tout avait bien fonctionné, le lecteur s’ennuierait.  La vraie violence arrive, donc, et ça nous permet aussi de développer d’autres concepts du droit, des petites idées. Comme quand notre héroïne se bat contre la peine de mort avec les discours de Badinter.

© Coutard/Guissard chez Casterman

Elle devient ainsi shérif avec tous les pouvoirs que ça implique. Mais, dans une situation où elle doit elle-même se venger, que peut-elle faire?

Dans une bonne justice, il y a des contre-pouvoirs, et Cécile va se retrouver confrontée à son idéal. Quelle va être sa limite ? À un moment, parler de sujets un peu plus graves nous permettait de questionner d’autres défauts.

© Coutard/Guissard chez Casterman
© Coutard/Guissard chez Casterman

Au vu la facture graphique, c’est dingue, c’est une belle révélation. On sent l’influence manga ? Notamment dans les onomatopées.

J’ai eu la chance de grandir à une époque où je pouvais lire tout et n’importe quoi. J’ai autant englouti du Taiyo Matsumoto, que du Brunö (Tyler Cross) et du Frank Miller. D’ailleurs, j’ai habillé Cécile du grand manteau qu’on voit dans Sin City. J’ai essayé de faire une espèce de schmilblick général avec le dynamisme du manga. Pour les onomatopées, quand j’étais petit, j’en ai vu beaucoup dans la bande dessinée classique franco-belge, mais qui est aussi présente dans les mangas, avec parfois des onomatopées qui explosent la page, prennent beaucoup de place. Dans ce que j’ai lu, plus récemment, j’ai moins retrouvé la force des onomatopées. Moi, ça me faisait rire, et je trouve que ça confère une patte assez graphique de donner de la place à des boum et des bam.

© Coutard/Guissard chez Casterman

C’est très pub, très sérigraphique.

On m’a dit que les grandes pages entières pouvaient faire des affiches, ça me fait plaisir.

Puis, s’il y a cette abondance d’onomatopées, vous vous passez aussi du texte dans certaines séquences.

Je suis persuadé qu’une bonne histoire, elle peut se raconter sans texte aussi. Il est nécessaire parfois de ne pas trop accompagner le lecteur, et de pouvoir raconter par les regards, par les silences. Avec Victor, nous avons trouvé une bonne balance. Parfois il faut parler, parfois il faut raconter par le silence. Là, par exemple, il y a de belles références à One Piece dans la scène des danses.

© Coutard/Guissard chez Casterman

Victor, c’est aussi son premier scénario ?

En fait, nous nous sommes rencontrés de manière un peu spéciale. En sortant de mon master à la Luca School of Arts, j’ai autopublié un petit fanzine que j’ai déposé dans une librairie à Saint-Gilles. Lui, qui est parisien, est tombé dessus alors qu’il était en vacances à Bruxelles. Il l’a acheté et il m’a contacté. Victor est journaliste, à la base, il fait des livres sur la nourriture. Rien à voir! Il m’a envoyé son scénario et c’est parti.

© Coutard/Guissard chez Casterman

Qu’y avait-il dans ce fanzine ?

Une histoire qui s’appelle Hell Hole. J’en ai eu l’idée après les attentats de Bruxelles. Trump avait dit que Bruxelles était un Hell Hole, qu’il y avait plein de criminels, etc. J’avais imaginé un homme qui se déguisait en super-héros pendant la nuit pour chercher les criminels et les tuer… sauf qu’il n’en trouvait pas. Il se retrouvait donc à combattre son ennui et à boire. Il devenait alcoolique.

Ça se trouve encore ?

Ça se trouve encore dans ma chambre, il faut me contacter pour en avoir un.

Ça marche, on fera ça. Et avant ça, aviez-vous eu d’autres projets?

Cécile est vraiment mon premier gros projet qui se concrétise. Mais là je pars sur les projets suivants, donc j’enchaîne un peu. Notamment un album sur le football américain, avec Mathieu Mariolle au scénario.

C’est un univers dont vous êtes proche, le football américain ?

Oui, et Mathieu aussi. Nous avons matché direct là-dessus. Et Casterman nous a suivis. Moi, j’en ai fait pendant 10 ans en Belgique et aux États-Unis.

Vulgarisation ou fiction ?

Fiction et vulgarisation! En Europe, nous ne pouvons pas nous permettre de juste balancer une histoire de foot américain comme si tout le monde connaissait ce sport. Donc forcément, nous devons expliquer les règles.

Et en BD de Western, qu’avez-vous apprécié?

J’ai lu tous les Gus. Après, je ne sais pas si on peut considérer ça comme un western, mais en tout cas, potentiellement, ma BD préférée est Tyler Cross de Fabien Nury et Brunö. Par contre, en faisant Cécile, je n’ai pas trop lu de BD de western, parce que j’avais peur non pas de copier mais de m’inspirer d’autres trucs qui existent déjà. Puis, nous voulions faire un truc un peu nouveau, différent.

Victor imaginait déjà son histoire en mode western avant de vous rencontrer?

Oui, c’était l’idée première. Je pense que c’est en organisant une animation pour des enfants qu’il a combiné sa mère dans le monde des cow-boys. Moi, ce qui me faisait kiffer, c’était tout cet univers du droit et les éléments réels du personnage. En chemin, Cécile croise plein de petits éléments qui sont véridiques: le bateau qu’elle prend, le train dans lequel elle embarque. En dessinant, à chaque fois, je devais aller retrouver, par exemple, le RMS Europe 1948. Et Dieu sait qu’il n’existe qu’une image en fond noir et blanc pixelisé. C’est marrant à réinventer.

© Coutard/Guissard chez Casterman

Vous procédez au numérique?

Je travaille en numérique, oui, ça me permet d’aller plus vite mais on n’a pas d’originaux, par contre.

Il y a ce casting démentiel. Cécile et, à ses côtés, des outlaws qu’elle va éduquer un peu, pour en faire ses hommes de main. Ce qui n’est pas gagné…

Étonnamment, avec le temps, parce que j’ai fini de dessiner l’album en septembre, j’ai un peu perdu de main Cécile. Mais les trois brigands, j’adore les dessiner. Je pense que, malgré moi – je n’ai pas dû ouvrir un volume de One Piece pendant la création cet album -, j’ai de l’intérêt à créer des personnages qui sont bien bizarres, ils ont des formes de poire, des petites jambes. Oui, je pense qu’il y a du One Piece derrière.

© Coutard/Guissard chez Casterman

Cécile, c’est un personnage qui a ses défauts, parce que c’est une fonceuse. À tel point qu’elle ne va peut-être pas écouter Louis, qui lui fait des avances mais cache un secret.

En fait, avec Victor, nous trouvions ennuyant de faire un personnage parfait. Cécile n’est pas parfaite, elle est égocentrique, elle est alcoolique. Et donc, forcément, elle s’intéresse beaucoup à elle. Au final, sans faire attention aux besoins des gens qui l’entourent. Heureusement, personne ne s’attache à un personnage qui est parfait.

On peut aussi vous suivre sur Instagram où il y a du contenu exclusif ?

Exactement, ça s’appelle WaltSVibe. Je poste un peu au feeling de la vie, si une actualité politique m’inspire, j’aime bien faire un petit dessin dessus, avec un ton en général assez sarcastique. Sinon, j’y mets des dessins que j’aime et la promo de mes nouveaux projets.

Merci Walter!

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