Spiritisme et BD: Olivier Roman retrouve Victor Hugo dialoguant avec Jésus, Shakespeare et sa fille, « il a été pétrifié et s’est mis à pratiquer »

Esprit, es-tu là? C’est un des grands esprits, néanmoins meurtri, du XIXe siècle qui te le demande. Dans La bouche d’ombre, Rodolphe et Olivier Roman nous emmènent sur l’Île de Jersey avec comme guide, dans la nuit, ses mystères et ses messages, rien de moins que Victor Hugo. Un album fascinant, fort en sensations, paru aux Éditions Anspach. Rencontre avec son dessinateur Olivier Roman.

© Nicolas Anspach

Bonjour Olivier, vous êtes un peu le dessinateur de l’étrange. Après Harry Dickson, vous continuez dans cette veine-là avec votre collection spiritisme. Après Pierre et Marie Curie, Victor Hugo.

C’est grâce à Rodolphe, mon scénariste. Ça fait 5-6 ans que nous travaillons pratiquement en continu avec Rodolphe, qui est très versé, lui aussi, dans le fantastique, la science-fiction, l’ésotérisme. Ce qui me convient parfaitement. J’adore.

Saviez-vous que Victor Hugo avait eu cette passe ésotérique dans sa vie ?

Oui, je le savais et ça ne m’avait pas surpris. Contrairement à l’album que nous avions fait, également chez Anspach, sur les expériences de Pierre et Marie Curie sur le sujet. En fait, cet épisode avait été plus ou moins caché par la famille. On ne voulait pas que le nom de Curie soit lié au spiritisme, sente le soufre.

Il s’est passé quelque chose quand votre album sur les Curies est sorti ?

Non, il ne s’est rien passé. Pour le besoin du travail, j’avais consulté pas mal de documents. J’étais ainsi tombé sur une heure d’interview d’une arrière-petite-fille de Marie Curie. Pas une seule fois, le spiritisme n’était mentionné. Pourtant, ça se sait, il y a eu des comptes rendus, des carnets. Mais, c’est l’omerta.

© Rodolphe/Roman chez Anspach

Après les Curie, Victor Hugo, donc. Vous lancez une collection sur le spiritisme ?

Il faudrait demander à Nicolas Anspach. Au départ, le Victor Hugo devait effectivement rentrer dans la collection, mais Nicolas a préféré le mettre à part: Victor Hugo, c’était trop important. Mais ça reste dans l’esprit de la collection.

Et vous, votre rapport au spiritisme, quel est-il ?

Moi, j’ai pratiqué quand j’étais jeune. J’ai été baba cool, dans les années 70-75. Il y a eu une mode, dans ces années-là. Alors, nous, nous mettions des lettres en cercle, avec un verre au milieu. Chacun plaçait, sans poser, son doigt légèrement au-dessus du verre, et le verre bougeait. J’étais très attentif mais je me suis toujours posé la question: personne ne semblait pousser ce verre qui bougeait. Mais nous avons assez vite arrêté: à un moment, nous avons commencé un peu angoisser. Parce qu’on avait des interventions un peu spéciales.

© Rodophe/Roman chez Anspach

Et depuis ces expériences de jeunesse ?

Non, après, je n’ai plus tenté. Mais je suis quand même toujours resté dans le registre du fantastique au fil de mes albums. C’est mon truc, c’est sûr.

Si ce n’est qu’ici, ce sont sans doute les plus réalistes de vos albums fantastiques, non ? Dans le sens où ils s’ancrent dans le réel, puisque ces choses se sont réellement produites. Vous nous mettez, en tant que lecteurs, dans ce rôle de spectateur, à nous demander s’il y a vraiment quelque chose qui se passe ou pas ?

Exactement. Rodolphe travaille avec beaucoup de délicatesse, et moi, j’essaie de suivre au niveau du dessin, c’est-à-dire ne pas être trop matérialiste, ne pas être trop spiritualiste, trouver le bon agencement entre les deux.

© Rodophe/Roman chez Anspach

Nous nous retrouvons alors dans une période d’exil de Victor Hugo, comme beaucoup d’autres proscrits, sur l’île de Jersey.

D’abord, il est allé à Jersey, puis à Guernessey. Ce fut une période très importante. C’est en exil qu’il a écrit ses romans les plus fameux, comme Les Misérables. Il était entouré, il ne faut pas s’imaginer qu’il était tout seul. Il y avait déjà beaucoup de proscrits comme lui et, en même temps, il y avait beaucoup de gens qui venaient de Paris, la capitale, pour le visiter. Il n’était pas en retraite.

© Rodophe/Roman chez Anspach

On le voit, dans cette histoire de spiritisme, il y voit peut-être l’occasion de s’adresser à sa fille dont il a appris le décès par la presse, c’est horrible.

Oui, c’est ce que nous expliquons au début de l’album. Ça marque. En fait, comme nous avons centré cet album sur cette période de la vie d’Hugo où il s’est adonné au spiritisme, le plus évident, Rodolphe l’avait bien compris, était de démarrer par l’annonce de la mort de sa fille, d’une manière tout à fait fortuite. Au moment du drame, il revenait d’un voyage, il s’est arrêté dans une auberge et a pris connaissance de la nouvelle dans un journal.

Sa fille est morte et elle était éminemment importante pour lui. Ce fut un choc terrible.

© Rodophe/Roman chez Anspach

Quelque part, il n’a pas su lui dire au revoir.

Effectivement. Il pensait la retrouver, comme si de rien n’était, en rentrant. Ça a dû laisser un vide en lui-même. C’est pour ça qu’il s’est raccroché à cette idée de pouvoir lui parler. Cela dit, il ne voulait au départ pas participer aux séances de spiritisme. Il y est venu via une spirite invitée par sa femme, Adèle, qui, elle s’intéressait au sujet. Cette spirite venait spécialement de Paris pour faire des séances à Jersey.

Hugo ne voulait pas y prendre part. Sa femme a insisté, alors il est venu un peu sceptique, en observateur. La première fois où il assiste à ça, pourtant, des lettres apparaissent… sa fille morte. Il a été pétrifié et s’est mis à pratiquer.

© Rodophe/Roman chez Anspach

Alors, il va parler à sa fille, mais aussi à l’océan, à Jésus, à Shakespeare.

Là, il y a un grand hiatus. Cela a-t-il vraiment eu lieu? C’est lui qui le dit. Shakespeare aurait même dicté une pièce inédite. Ça reste dans les mystères.
Mais cela donne de très belles images, comme quand il s’adresse à l’océan. Moi qui aime beaucoup la nature, qui habite près de la mer, qui marche beaucoup, ça m’a directement touché. J’ai essayé de retranscrire ces moments le plus fidèlement possible. Que Victor Hugo semble en communion avec l’univers.

Ça se sent très fort dans votre graphisme. Et comment retranscrire les fantômes, l’invisible ?

Sacrée question. J’ai pris le parti de faire voir uniquement certains moments. Dont le moment le plus important où il est en contact avec sa fille. Une pleine page dans laquelle on voit l’esprit de sa fille emmêlé dans des tas de filaments. Tout, en même temps, les enrobe, avec ceux qui participent. J’ai traité cette scène de manière assez evanescente, pour que le lecteur se pose la question: la voit-il ou cela se passe-t-il uniquement dans son esprit ? Je devais essayer de n’être ni trop précis, ni trop éthéré. C’est un dosage.

© Rodophe/Roman chez Anspach

J’imagine que cela a demandé pas mal de documentation?

Dans ce genre d’album, on est dans le réel. J’ai beaucoup cherché de photos de Jersey, de la ville, des maisons, des costumes, notamment.

Quant à Victor Hugo, comment le représenter ?

À l’époque il a 40 ans. Ce fut comique. Au début, quand j’ai proposé mes premières esquisses à Nicolas Anspach et à Rodolphe, Nicolas était très étonné et m’a dit que ce n’était pas Victor Hugo.

« Elle est où sa barbe ? »

Oui, c’est ça. C’était bel et bien Victor Hugo, mais âgé de 45 ans à Jersey. Des photos le documentent. Bon, j’ai quand même mis un Victor Hugo barbu à la fin pour qu’on fasse un peu la liaison. Mais il me fallait partir sur ce qu’il était réellement.

© Rodophe/Roman chez Anspach

Il fallait aussi lui trouver un interlocuteur qui mettrait justement le lecteur dans cette position de spectateur.

C’est l’oeuvre de Rodolphe. Il avait déjà procédé ainsi pour Marie et les esprits, un fil rouge qui lie le tout. Je pense qu’il lorgne aussi un peu du côté d’Arthur Conan Doyle, l’enquêteur mystique ou l’enquêteur spirite qui joue bien son rôle, parce qu’il relance à chaque fois, commente.

La couverture, elle aussi, est saisissante. On voit déjà tout le tourment de cette période de la vie de Victor Hugo. Et on voit le visage de sa fille, Léopoldine.

Nous en avons un peu bavé pour la couvrante. J’ai proposé au moins une dizaine d’esquisses avant que nous puissions définir ce que nous voulions. Nous avons beaucoup travaillé tous les trois, nous n’étions jamais d’accord. Je proposais un truc, ce n’était pas assez. Jusqu’à finalement tomber d’accord.

La bouche d’ombre, sous-titre de cet album, c’est vraiment comme ça que Victor Hugo appelait ce mystère ?

La bouche d’ombre, pour moi, c’est le grand univers. C’est le grand mystère. Je ne pense pas me tromper beaucoup mais, à mon avis, quand il parlait de la bouche d’ombre, c’était parce qu’il était quand même très mystique, quelque part. Comme mentionné dans l’album, il pensait même inventer une religion. Sans Dieu, mais une religion quand même. Dans laquelle chaque chose a une âme, est connectée, interdépendante. Je ne suis pas loin de penser ça aussi. Je pense qu’Hugo le ressentait fortement.

Il y a cette image aussi, par rapport à la mort de Léopoldine. Son mari va plonger et voyant qu’il ne peut pas la sauver, va se laisser couler avec.

Je ne connaissais pas cette anecdote. Ça m’a vraiment marqué très profondément. Je me demandais quel courage et quel amour il fallait. On suppose qu’il a essayé plusieurs fois puis, à un moment, il s’est rendu compte qu’elle était morte. Jusqu’à se laisser couler avec elle.

Ça fait froid dans le dos. Il est dit au début de l’album, avant même que la bande dessinée ne commence, que les dialogues sont fidèles à ce qui a pu être retranscrit à l’époque.

Oui, oui. Comme lors des séances de Pierre et Marie Curie, il y avait des rapports, des retranscriptions. C’est une base dont Rodolphe s’est servi. Pour les Curie aussi. Malgré le secret, Rodolphe a réussi à tomber sur les carnets. Il m’a même dit – je n’en ai lu qu’une petite partie -, qu’à la fin, Pierre Curie dit être pratiquement sûr qu’il n’y a pas de manipulation. Eux étaient dans une démarche de test scientifique. Ils n’ont pas pratiqué le spiritisme, ils s’y sont intéressés en tant que scientifique. Victor Hugo, lui, n’est pas dans la même démarche. On vient le chercher et il y adhère, dans ce groupe de personnes qui font du spiritisme pour trouver une réponse à une question.

Et vous, aujourd’hui, si vous pratiquiez le spiritisme, à qui auriez-vous envie de parler ?

À Dieu?

© Rodophe/Roman chez Anspach

Bonne chance.

En fait, ce n’est pas tant une boutade que ça. Je ne voudrais pas parler à Dieu en tant que Dieu, le barbu là. En réalité, je m’intéresse énormément au bouddhisme.

C’est un peu ça que je cherche là-dedans: trouver peut-être une explication dans la communion, dans nos rapports avec le monde manifeste, avec ce qui se passe. Souvent, on a beau dire, on peut se poser des questions, on est entraîné dans la vie. On n’y pense pas tout le temps mais si on s’arrête, c’est souvent le cas dans la nature, comme Victor Hugo le faisait, on reçoit des questions. Que suis-je? Quelle est ma place dans le monde? Et pourquoi j’y suis? Et Victor Hugo s’est vraiment clairement posé ces questions.

Que nous préparez-vous maintenant?

Victor Hugo, c’est un one-shot, le projet est donc clos. Mais, à ma plus grande joie, j’ai un autre projet avec Rodolphe. Pour Glénat, nous avons commencé une adaptation de L’île du docteur Moreau de H.G. Wells. Ça correspond complètement à ce que j’aime.

© Rodophe/Roman chez Anspach

Et y’a-t-il encore une possibilité de troisième acte dans cette collection spiritisme?

Moi, je pense que c’est fort possible. Ça dépendra aussi de Nicolas, mais je crois qu’il était parti pour en faire une collection, donc il y a de l’espoir. Cette fois, il a voulu mettre Victor Hugo en exergue, mais il y a d’autres personnages célèbres dont nous pourrions explorer les relations avec le spiritisme. Sir Arthur Conan Doyle, par exemple, ce serait un bon sujet.

Merci beaucoup Olivier et bon travail.

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