Avec Marie Jeanne, Zidani nous surprend. Très loin du stand up et de ses précédents spectacles plus frontaux et comiques, elle signe ici une pièce singulière, plus sombre, plus théâtrale. Et bouleversante.

La mise en scène signée Charlie Degotte assisté de Juliette Manneback est étonnante, dépouillée mais très forte, et laisse toute la place au jeu et à la parole. On croit à ce lieu, et on croit à ces vies. On entre Chez Marie Jeanne, un cabaret bruxellois, un lieu qui a vécu.
Il a ouvert avant 14-18, a tenu pendant la Grande Guerre et a encore tremblé sous l’Occupation de 40-45. Car entre1900 et 1950, Bruxelles vivait au rythme de ses cabarets, cafés-concerts et music-halls. Des lieux de liberté, de fête et de rencontres où l’on chantait pour oublier la misère, la guerre et les chagrins d’amour.
Marceline, bras droit et protégée de la patronne Marie Jeanne nous raconte.
Zidani tisse un récit théâtral où les époques se répondent. Elle incarne plusieurs voix de femmes qui ont traversé ce cabaret : des chanteuses mythiques comme Damia, Berthe Sylva, La Garçonne , Mistinguett ou Joséphine Baker , étonnantes et résistantes.

Et c’est là que la magie opère. L’humour est toujours présent, sec, caustique, bruxellois, mais il se cogne au tragique. Un numéro nous fait sourire, et la phrase d’après nous glace.
Les chansons réalistes chantées avec talent par Zidani qui leur prête sa voix, ponctuent le récit comme des respirations. Des airs d’époque, repris ou détournés, qui racontent l’attente, la peur, l’espoir, la misère, l’oppression, l’amour.
La musique sert le texte, jamais l’inverse.

Marie Jeanne nous propose une Zidani qu’on connaît moins, plus grave, plus incarnée, plus actrice que jamais. Elle porte seule ce cabaret et toutes les femmes qui l’ont habité. Elle passe du rire à l’émotion avec une précision chirurgicale.
Marie Jeanne est un pari réussi. Zidani quitte cette fois la comédie pure pour nous offrir un spectacle-mémoire.

C’est intelligent, c’est émouvant, c’est nécessaire. C’est aussi un bel hommage aux lieux qui résistent et aux femmes qui les ont porté et qu’on oublie trop souvent dans les livres d’histoire.
Ce 18ème seule en scène est un joli morceau de bravoure inmanquable qui mérite mille fois d’être applaudi.
Jusqu’au 5/09 au Théâtre Le Public
Jean-Pierre Vanderlinden
