Mêler la fiction et des faits historiques, réels, Bruno Bazile y prend un malin plaisir. La preuve avec deux albums issus de deux séries différentes et parus simultanément. D’un côté, pour sa deuxième histoire vécue, Louison Bobard nous emmène à Mazamet, un village du Tarn dont les habitants furent pionniers de la sensibilisation à la sécurité routière. Mise en scène choc à l’appui. De l’autre, un épisode du podcast L’Heure H qui nous envoie à Londres enquêter sur le mystérieux et rocambolesque enlèvement de la Coupe du Monde/le Trophée Jules Rimet 1966. Deux albums qui ont du chien et des références racées. Interview avec Bruno Bazile.

Bonjour Bruno. Deux albums en très peu de temps, quelle santé!
N’est-ce pas ? En réalité, ce ressenti est un peu artificiel. Ces deux publications rapprochées sont le fruit des hasards de la programmation. Certains bouquins finis depuis un moment se voient retardés, et arrive un moment où les deux albums des deux années écoulées sortent en même temps. Mais on peut très bien laisser courir la légende d’une santé mirobolante (rire).
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On commence par lequel, alors?
Celui que vous voulez.


On a volé la coupe du monde, 1966?
Oui, c’est vraiment celui qui est dans l’actu. Surtout à la suite du match amical hier soir (l’interview a eu lieu le 25 mars) entre la France et le Brésil. J’ai vu ça sur mes réseaux ce matin, il semblerait que les Français aient fait des étincelles.
Cet album s’inscrit dans la collection L’heure H, l’adaptation d’un podcast à succès de la RTBF/La Première.
C’est vrai que c’est une forme de discipline de respecter le podcast. J’avais choisi dans le catalogue ce sujet-là qui me plaisait et que je ne connaissais pas auparavant. J’aurais pu en entendre parler, j’ai un beau-frère qui a une dizaine, une quinzaine d’années de plus que moi et qui étant ado à l’époque, se souvenait de l’anecdote et de la compétition pour cette Coupe du Monde en 1966.

Alors, adaptation d’un podcast… mais dans les premières planches, vous coupez le son. On est vraiment en caméra embarquée, on suit ce personnage.
Là aussi, c’était un choix éditorial et un choix littéraire. Certains lecteurs vont découvrir cette histoire quand d’autres n’apprendront rien. Pour contenter les uns comme les autres, tout était dans la façon que je choisirais, moi, de raconter cette histoire. Nous avons donc choisi de commencer en montrant directement le vol et, finalement, bien qu’un peu caché sous un grand chapeau, le voleur. Après quoi, nous apprenons à faire la connaissance de ce triste sire un peu énigmatique dont, effectivement, l’histoire ne nous a jamais donné vraiment les vraies motivations.



Vous êtes footeux, vous ?
Moi, je suis les grandes compétitions, dans les médias, parce que c’est passionnant, je trouve. J’aime bien mélanger le football et la géopolitique. J’aime bien les drapeaux, leurs couleurs, les hymnes. Puis, j’aime bien cette idée que toute la planète se rencontre autour du foot. Il y a dû y avoir, autrefois, un match de football entre les Etats-Unis et l’Iran, entre les deux Allemagne, par exemple. Je trouve ça tout à fait excitant.
Ça me semblait être une espèce de rencontre inattendue et improbable entre la Marque jaune de Blake et Mortimer où on a volé les bijoux de la reine, et puis Wallace et Gromit.
Vous avez donc trouvé un héros que vous mettez sur la page titre et qui, pourtant, va rester anonyme, inconnu, pendant une bonne partie de l’album. Vous prenez le temps de faire du relationnel avant toute chose.
Oui, c’est ça, j’aime bien présenter, camper le sujet, mettre en valeur la personnalité des gens qu’on va suivre. Ce qui n’apparaît pas dans le podcast original de la RTBF. Mais j’ai ressenti le besoin de ce maître et son petit chien. J’avais besoin qu’on les trouve sympathiques, qu’on s’attache à eux et suive leurs pas. Il me fallait un peu de temps pour les présenter avant de montrer qu’ils allaient tirer les ficelles de cette histoire.

Cette histoire qui est à la fois un récit d’espionnage et de vol, policière.
Avec un enjeu effarant quand même: puisque c’est l’Angleterre qui se fait chipper la coupe du monde alors qu’elle a l’intention de remporter la compétition. En même temps, c’est une histoire tendre entre un maître et son chien qui deviennent un peu héros malgré eux, sans rien demander à personne et qui sont même un peu dépassés et empoisonnés par ce succès-là d’ailleurs.

Vous aimez les voitures, vous aimez les chiens. Dans les deux albums, on en trouve.
C’est vrai, oui, vous avez raison. Ça n’a pas été absolument intentionnel mais ça ressort. C’est un vrai plaisir et c’est plus fort que moi en fait. Le fait de dessiner des situations dans lesquelles des voitures sont mises en avant, c’est pour moi une facilité de narration. Les longues scènes de dialogue entre les personnages passent mieux pour moi lorsque les personnages sont dans une voiture dans la ville, par exemple. Puis, c’est génial de dessiner le Londres de cette époque-là plutôt qu’un bureau étriqué où, à la longue, on ne sait plus où placer la caméra pour montrer tel ou tel personnage. Ça m’ennuie. Alors que dessiner la rue, les voitures, les passants, le pré-Swinging London, les bus à impériales, c’est du bonheur.


Vous faites errer le personnage et son chien, tout en laissant penser qu’ils ont un objectif derrière la tête. Il cherche dans le journal des idées de nouvelles promenades. Le héros est vraiment un monsieur tout le monde.
C’est ça qui est intéressant. Et le chien est un chien tout le monde aussi au départ. Il est quand même très malin, cela dit. On pourrait même dire qu’il est plus malin que son maître. Quand l’éditeur m’avait demandé pourquoi j’avais choisi ce sujet-là, je lui avais dit que ça me semblait être une espèce de rencontre inattendue et improbable entre la Marque jaune de Blake et Mortimer où on a volé les bijoux de la reine, et puis Wallace et Gromit, c’est-à-dire que le chien est plus malin que son propre maître et va résoudre l’énigme. Je trouvais marrant d’entrechoquer les deux. C’est un peu le ton de cette BD.
Alors c’était une autre époque et peut-être les Anglais étaient-ils inconséquents, mais ils vont exposer cette coupe du monde dans une église!
Oui, c’est une drôle d’idée.
C’est une autre sorte de calice.
J’aurais pu développer ce truc-là, effectivement. En fait, la proposition a été faite à la fédération de football anglaise, chargée de veiller sur la coupe du monde, le trophée Jules Rimet, durant les quatre mois précédant la compétition, de l’exposer dans l’église baptiste de Londres… en même temps qu’une expo de timbres. C’est assez surréaliste, mais c’est très anglais.


Et ça n’attire pas tellement les gens.
Curieusement…
Il y a plus de monde pour la messe.
Il y a plus de monde pour la messe et il y a peut-être même plus de monde pour les timbres qui sont là. Je fais dire à un policier, à un moment, qu’il y avait là des timbres extrêmement rares et qu’avec quelques-uns, il y avait plus d’argent à retirer qu’avec la Coupe en elle-même, joli petit objet, d’une trentaine de centimètres, mais qui n’est pas en or massif.
Naturellement, il y a des voitures dans cet album.
Oui, les voitures anglaises sont vraiment drôles. Elles ont une vague consonance avec des voitures françaises mais les Anglais sont vraiment des gens très originaux. D’où certaines formes rigolotes. Puis, c’est génial de dessiner, d’animer une course-poursuite dans Londres entre la voiture de police classique un peu lourde, un peu pesante, et une mini Cooper.


Après, on peut passer à votre autre nouveauté, le deuxième tome des histoires de Louison Bobard, 10 minutes de silence, où vous passez en quelque sorte au confessionnal en regrettant ces accidents de voitures.
Oui, c’est vrai. Vous faites bien la transition. Au départ de cet album, j’ai été interpellé par des images que je ne connaissais pas, datant du début des années 70: une espèce de clip étonnant qui portait en réalité le premier message de prévention routière, non officiel, à l’initiative d’un journaliste, Michel Tauriac.
Pendant 10 minutes, sous les caméras, la vie du village de Mazamet s’est arrêtée, tous ses habitants restant couchés à terre, immobiles.
Le gouvernement ne faisait alors que des recommandations et bougeait très lentement sur le sujet. Pas suffisant au vu de la mortalité routière. Le journaliste de l’ORTF, en avance sur son temps, lui, a souhaité réaliser cette espèce de clip de 10 minutes pour faire comprendre ce que représentait le nombre incalculable et terrifiant du nombre des victimes de la route l’année précédente: 16 610 morts. Exactement, le nombre d’habitants de Mazamet.


Au début des années 70, la prévention routière est littéralement inexistante. Sur la route, on fait n’importe quoi, elle n’est en plus pas clairement balisée, le marquage au sol n’est pas très net. Certaines routes à 3 voies sont meurtrières, très piégeuses, et il n’y a pas de limitation de vitesse comme aujourd’hui; dans l’équipement des voitures, la sécurité n’est absolument pas le maître mot, loin s’en faut. Il n’y a pas de ceinture de sécurité. Les autorités politiques pensent avoir fait un gros effort en imposant un rétroviseur extérieur. C’est vous dire s’il y avait du travail à faire.
Le journaliste de la première chaîne a alors souhaité effectivement produire, et vous verrez le résultat dans la BD, ce film où on voit effectivement une représentation du nombre astronomique et terrifiant, épouvantablement triste, des 16 610 morts de la route l’année précédente. L’équivalent de la petite ville de Mazamet, dans le Tarn. Tout l’enjeu était de convaincre les habitants de Mazamet de jouer le jeu pour cette espèce de clip assez surréaliste. Si vous faites une petite recherche, vous verrez les images, elles sont effectivement assez glaçantes parce qu’elles sont muettes, on n’entend que le bruit du vent. C’est assez sidérant. Mais l’album est quand même humoristique et plaisant.


Dans Les ronds rouges, vous parliez de cette arrivée d’une grande firme pétrolière en France, amenant en quelque sorte, encore plus d’essence, tendant à encore plus de voitures. Vous prenez le contrepoint avec cet album-ci.
Si j’aime les séquences de voiture, je ne fais pas la promotion du tout à la voiture. En les regardant, c’est vrai que les deux couvertures pourraient un peu se compléter. Une scène nocturne pour le premier, une scène sous le grand soleil pour le second. Mais je n’avais pas franchement pensé à ce lien, au fait que ce deuxième album pourrait prendre une revanche sur le premier. C’est plutôt de l’ordre d’une revanche personnelle à prendre sur un grave accident de la route que j’ai moi-même connu et qui est d’ailleurs représenté dans le tragique fait divers qui ouvre l’album. Ça m’a permis de me libérer d’un lourd poids en le dessinant. Ça m’a permis d’analyser ce qui m’était arrivé. Quand tu vis les choses en plein dedans, tu n’as pas tous les éléments.


Dans votre fameuse et dramatique séquence d’introduction, avec cet accident, vous faites le choix franc et original de proposer deux options, deux trajectoires, deux manières de réagir à la collision.
C’est mon histoire, je ne peux pas transiger là-dessus. Quand ton sort ou le sort de ton passager se joue à un quart de seconde et que tu as deux options pour dévier la voiture, c’est terrible. D’autant plus que tu ne choisis pas forcément la bonne. Doit-on culpabiliser toute ta vie? Je n’ai pas la réponse à cette question mais j’avais besoin de faire une sorte de mini-psychanalyse à ma sauce. Le lecteur n’est pas obligé de savoir tout ça ou en tout cas de le partager avec moi. C’est mon problème mais ça collait à l’histoire.


Votre idole, Maurice Tillieux est lui aussi décédé dans un accident.
C’est vrai, c’est plus fort que moi, Tillieux ressurgit toujours dans mon travail. Il m’a tellement marqué dans mes lectures. Il y a des réminiscences dans ce que je dessine. Une sorte de familiarité.
On retrouve vos deux personnages introduits dans Les ronds rouges. Le couple mal assorti formé par Louison et Remington.
Ils sont tous les deux journalistes, la première est journaliste sportive.

C’est un tandem qui se reforme de manière sporadique. Ils ne passent pas leur vie ensemble comme Spirou et Fantasio.
Pourtant, il y a une vraie question d’amour, d’intérêt l’un pour l’autre alors qu’il n’y en a a priori pas entre Tintin et le capitaine Haddock. Pas à ma connaissance, en tout cas, ou alors on m’a caché quelque chose. Évidemment, l’enjeu, notamment dans ce nouvel album, c’est aussi de savoir si le couple va se reformer. On voit bien que Remington n’est pas mécontent de la retrouver. Il lui dit: « vous disparaissez comme ça, pendant 5 ans, Louison, et puis vous réapparaissez! » Ils se vouvoient – j’aime beaucoup les couples qui se vouvoient, jusqu’à un certain stade donc. J’aime bien les microscènes de ménage entre les gens qui se chamaillent et qui s’adorent en réalité. Je n’ai rien inventé mais c’est, là encore, tellement plaisant à dessiner et à écrire.
Y aura-t-il un troisième tome de leurs aventures ?
Oh oui, sûrement. Il y a une histoire qui pourrait se passer pendant une étape du Tour de France.
C’est vrai qu’il est, outre l’évolution des comportements routiers, beaucoup question du vélo.
Dans le premier tome, on parlait de Paris-Roubaix. Louison Bobard rappelle évidemment Louison Bobet et elle est présentée comme journaliste cycliste, au départ. Puis, il y a un petit Laurent Jalabert, dans ce deuxième album, il est originaire de Mazamet. Je me verrais bien situer l’intrigue d’un troisième album sur une étape du Tour de France, qui opposerait Eddy Merckx à son grand rival espagnol. Ça serait pas mal et ça commence à me trotter dans la tête. Il serait temps que je commence à prendre des notes là-dessus. Ça me plairait bien de faire une vraie grande histoire dans la montagne sous le soleil du Tour de France du début des années 70, avec les coureurs à casquettes, avec Poulidor. Quel plaisir de dessiner les vélos même si c’est un peu compliqué.


On connaît les vieux gimmicks des dessinateurs. Il y a celui qui s’occupe des chevaux et sait les dessiner, il y a le fin observateur des femmes, le passionné de mécanique et de voiture. Moi, j’aime bien dessiner les vélos et les cyclistes. Souvent, des petits camarades me disent: « comment tu fais? C’est une galère à dessiner. » Ça peut être embarrassant mais j’aime bien.
Avez-vous d’autres projets?
Il y en a une foule. Notamment, ce projet avec Rodolphe que je suis en train de dessiner. L’histoire se passe dans 15 ans sur le passage du Gois qui mène à l’île de Noirmoutier, et qui serait sévèrement dramatisée par la montée des eaux. C’est inévitable, on le sait maintenant.
Je participe également à des albums collectifs, avec des artistes plus jeunes que moi, des autrices, qui ont différentes méthodes et expériences sur des histoires courtes. Les Femmes nantaises est un album collectif qui sortira en octobre prochain aux Éditions Petit à Petit. Il s’intéressera aux femmes qui ont marqué la petite ou la Grande Histoire. J’y ai écrit deux histoires pour des autrices nantaises, j’en ai réalisé une troisième avec les couleurs d’Yves Magne sur Alice Milliat, cette Nantaise qui a fait un bras de fer contre Coubertin pour faire admettre des sportives, des femmes au Jeux Olympiques, dès les années 20. C’est assez excitant.


Merci Bruno et vivement la suite.














